M. Adolphe avait repris la direction de la limonade que, pendant son
absence, Mme Mireille avait assumée à son honneur, comme toute tâche qui
lui échéait.
Quand il avait notifié sa volonté, elle avait été atterrée.
Elle connaissait trop les messieurs, elle savait trop que le plus
honorable d’entre eux acquiert--ou retrouve--une mentalité d’étudiant
chapardeur dès qu’il pénètre dans une Maison, pour supposer qu’ils se
priveraient de filouter un aveugle, fût-il un aveugle de guerre.
Pour se comporter honnêtement, le client a besoin de se savoir
strictement tenu à l’œil. Si l’on ne prend la précaution de le faire
payer avant de monter, il tentera de s’esquiver en descendant. S’il a
cinq ou six soucoupes à régler, il s’arrangera pour en glisser une ou
deux sous la banquette. C’est bien connu.
Et puis, il y a les parcimonieux qui, si l’on n’y mettait bon ordre,
resteraient une heure devant leurs verres vides. Ils sont plus nombreux
qu’on ne le croit quand on n’est pas du métier: petits commerçants,
rentiers modestes, fonctionnaires à revenus limités, qui se feraient
scrupule, en consacrant de trop fortes sommes à leurs menus plaisirs, de
grever exagérément le budget familial.
Comment ce pauvre Adolphe remplirait-il son double rôle de surveillant
et d’encaisseur?
Consciente de la catastrophe qui se préparait, Mme Mireille avait été
tentée, pour la conjurer, de supplier son mari de renoncer à son
dessein, de rester au piano.
Mais elle s’était rendu compte qu’en lui parlant ainsi, elle lui
causerait un immense chagrin. Elle n’en avait pas eu la force.
Elle s’était donc résignée à le voir circuler à tâtons devant les
tables, à recevoir ce qu’on voulait bien lui donner.
Au temps qu’il mettait à remplir sa poche de cuir, au peu de fois que,
pendant la soirée, il l’allait vider, il constatait lui-même qu’en dépit
du nombre plus élevé des pensionnaires et des clients, la limonade ne
donnait plus ce qu’elle donnait aux soirs glorieux de 1914 quand il
avait ses deux yeux bien clairs, bien ouverts sur le salon et sur ses
hôtes.
Mme Mireille essayait de veiller à la recette, de se trouver dans le
voisinage de son mari lorsqu’il ramassait l’argent, d’envoyer le garçon
renouveler les consommations.
Mais M. Adolphe sentait la présence de sa femme.
Il s’énervait et s’irritait. Des paroles amères ou brutales passaient
ses lèvres. Parfois même il serrait les poings et son visage prenait une
telle expression de brutalité que Mme Mireille avait peur...
Alors elle retournait docilement à la caisse.
Et, lorsque tout le monde reposait, que, seule dans la Maison
silencieuse, elle veillait pour faire les comptes de la journée, elle
mesurait le tort que le héros causait à la communauté en s’obstinant à
vouloir s’acquitter d’un office pour lequel il n’était plus qualifié.
Excellente administratrice, bonne épouse, mère prévoyante, elle se
désespérait et ne pouvait que former le vœu de trouver en son esprit
assez de ressources pour parer au désastre.