Mais Hyeronimo, qui ne comprenait rien à mes changements, à mes
silences et à mes éloignements de lui, paraissait lui-même malade de
coeur et d'humeur, de la même fièvre et de la même langueur que moi; à
mon dépit, il semblait à présent moins me chercher que me fuir; il ne
me regardait plus en face et jusqu'au fond du regard comme auparavant;
il frissonnait comme la feuille du tremble quand, par hasard, il
fallait que sa main touchât la mienne en jetant les panouilles de maïs
dans mon tablier ou en retournant les figues dans le même panier sur
le toit; nous ne nous parlions plus que de côté, quand il fallait
absolument se parler pour une chose ou pour une autre, et pourtant,
nous ne nous haïssions pas, car, à notre insu, nous étions aussi
habiles à nous chercher qu'à nous fuir, tellement qu'on aurait dit que
nous ne nous fuyions que pour nous retrouver, et que nous ne nous
retrouvions que pour nous fuir.
Je me disais: «Est-ce que je ne l'aime pas? Mais qu'est-ce qu'il m'a
fait pour le haïr?» Ou bien: «Est-ce qu'il ne m'aime pas? Mais
qu'est-ce que je lui ai fait pour qu'il me haïsse?»
Ce fut le temps où je me cachai de ma tante elle-même pour m'habiller,
toute seule, derrière la porte de la maison, les dimanches, et où je
me regardai pour les premières fois dans le morceau de miroir cassé
encadré dans le mur contre la cheminée. Il semblait que je voulusse me
faire belle pour mon ange gardien, car, quand les pèlerins passaient
par hasard près du châtaignier, et qu'ils regardaient, en se parlant
entre eux, mon visage, cela me faisait honte au lieu de me faire
plaisir; ce n'était pas pour eux que je désirais voir mes cheveux
reluire comme de l'or au soleil.