Si les murs de la maison et le châtaignier qui la couvre s'étaient
tout à coup écroulés sur nos têtes, nous n'aurions pas été plus
atterrés que nous ne fûmes à la lecture de cette sommation, de rendre
les trois quarts de notre domaine; c'est comme si on nous avait
demandé les trois quarts de notre vie à tous les quatre.
--Qu'avez-vous à dire? nous demanda froidement, la plume en main et le
papier sur le genou, l'homme de loi.
Nous nous regardâmes tous les quatre sans rien répondre; que
pouvions-nous répondre, monsieur? Nous étions nés là comme le figuier,
la vigne et les chèvres, sans savoir qui nous avait semés. Il n'y
avait jamais eu, de père en fils, d'oncle en neveu, dans la famille,
ni de titre de propriété, ni division, ni partage; nous croyions que
le domaine était à nous comme la terre est aux racines du châtaignier
qui nous avait vus naître, ombragés et nourris depuis le premier jour;
l'habitude de vivre et de mourir là était notre seul acte de
propriété.
Nous baissâmes la tête et nous dîmes à l'homme de loi qui venait nous
retrancher les trois quarts du bien:
--Puisque les juges de Lucques, qui sont si savants, le disent, il
faut bien que cela soit vrai. Nous ne voulons pas garder le bien
d'autrui, n'est-ce pas? Faites donc de nous ce que vous voudrez;
partagez le bien et les bêtes, pourvu qu'on nous laisse la cabane et
le châtaignier, dont les racines sont dessous et dont les branches
tombent sur le toit, et un chevreau sur trois, et mon pauvre chien qui
les garde et qui me conduit quand je monte à la messe les dimanches;
et nos deux enfants, qui sont bien à nous, puisque c'est nous qui les
avons nourris et élevés, et qu'ils s'aiment bien et qu'ils nous aident
comme nous les avons aidés dans leur enfance. Nous vivrons de peu,
mais nous vivrons encore. Qu'il soit fait selon ce papier, et le bon
Dieu pour tous!