Après les premiers compliments et les premières excuses, ces braves
gens, chez qui tout respirait un air d'indigence, mais un air de fête,
m'offrirent, sur une table de bois très-propre, un repas champêtre: de
belles châtaignes conservées en automne dans leur seconde écorce et
bouillies dans du lait de chèvre, du fromage, du pain de couvent
très-blanc et très-savoureux, de l'eau de la source. J'avais une
gourde dans mon havre-sac, j'en voulus faire goûter à la jeune mère;
elle y trempa ses lèvres avec complaisance, et, les détournant bientôt
avec répugnance:
--Je n'ai jamais bu que de l'eau, dit-elle, cela aigrirait le lait de
mon enfant.
Je n'osai pas l'interroger sur sa maternité précoce; mais on voyait
qu'elle n'avait pas à rougir. Le vieillard but à sa place.
--Il y a longtemps que j'en ai perdu le goût, dit-il.
--Vous n'êtes donc pas riches? lui dis-je.
--Oh! non, dit-il, mais nous ne sommes pas pauvres.
--Oh! nous l'avons été, s'écria la mère.
--Oh! oui, reprit la jeune femme, nous l'avons été; tenez, regardez ce
champ de maïs, ce petit enclos où les vignes et les figuiers rampent
contre les pierres grises, qui sortent de terre comme pour les
supporter; ce petit pré, au fond du ravin à gauche, qui nourrit deux
vaches, et ce bois de jeunes châtaigniers et de lauriers sauvages, qui
descend d'en haut vers le pré: tout cela a été à nous. Mais le rocher,
le châtaignier, la pelouse, aussi large que ses racines s'étendent et
que son ombre porte, et ce verger entre ces pierres grises avec ces
vingt pas d'herbe autour de la maison, et les trois figuiers, tout
cela est à nous; et cela nous suffit bien pour nous cinq, tant que le
bon Dieu et la Madone ne nous auront pas envoyé d'autres petites
bouches de plus pour sucer le rocher qui nous nourrit tous.