Ce n'est pas un poëme, ce n'est pas non plus un roman, c'est le récit
d'une promenade que je fis, cette année, dans les montagnes de
Lucques. Je l'écrivis alors en note dans mes souvenirs de poëte pour
faire peut-être un jour un sujet vrai de poëme d'une aventure réelle,
telle que _Graziella_, qu'on a tant aimée, ou que _Geneviève_, qui a
fait verser tant de larmes aux coeurs simples.
Je dois avouer aussi que la beauté candide, et cependant incomparable,
de la jeune fille ou femme qui fut, bien à son insu, l'héroïne de
cette histoire, me resta profondément gravée dans les yeux, que mes
yeux ne purent jamais l'oublier, et que toutes les fois qu'une
apparition céleste de jeune fille ici-bas me frappa depuis, soit en
Italie, soit en Grèce, soit en Syrie, je me suis demandé toujours:
«Mais est-elle aussi délicate, aussi virginale, aussi impalpable que
Fior d'Aliza, de Saltochio?» Voilà pourquoi les temps et les
événements m'ayant enlevé le loisir d'écrire en vers, comme _Jocelyn_,
cette simple et touchante aventure, je l'écris en prose, et je demande
pardon à mes lecteurs de ne pas en avoir fait un poëme; mais, vers ou
prose, tout s'oublie et tout s'anéantit en peu d'années ici-bas, il
suffit d'avoir noté, à quoi bon écrire? On voit bien, du reste, que
rien ici ne sent l'effet ou la prétention de l'invention, et que cela
est vrai comme la nature. Laissez-moi donc l'insérer tel quel dans mes
confidences de cette année. Ce qui nous émeut fortement, ce qui
revient perpétuellement dans notre mémoire, fait partie de notre vie.
Voici la chose.