Cela fut écrit à la villa Ludovisi, dans la campagne de Lucques,
pendant l'automne de 1825. La campagne de Lucques est l'Arcadie de
l'Italie. En quittant Pise et ses monuments de marbre blanc
étincelant sous son ciel bleu, qui font de cette ville un musée en
plein soleil, on s'enfonce dans des gorges fertiles, où l'olivier, le
figuier, le grenadier, le maïs oriental, le peuplier, l'if poudreux,
la vigne grimpante, inondent la campagne de végétation. Bientôt ces
vallées s'élargissent, et deviennent un bassin de quelques lieues de
circonférence, dont la ville de Lucques occupe le centre. Ses
remparts, ses clochers, ses tours, les toits crénelés de ses palais
jaillissent du sein des arbres, c'est une Florence en miniature. Mais
aussitôt qu'on a traversé la capitale, on découvre, sur le penchant
des montagnes, une nature infiniment plus accidentée, plus ombragée,
plus arrosée, plus creusée, plus étagée, plus alpestre, plus apennine,
que la nature en Toscane: les cimes, voilées de châtaigniers et
dentelées de roches, se perdent en une hauteur immense dans le ciel.
Des ermitages, des couvents, des hameaux, des maisons de chevriers
isolées, éclatent de blancheur, au milieu des figuiers et des
caroubiers presque noirs, sur chaque piédestal de rocher, au bord
écumant de chaque cascade. Au-dessous, cinq ou six _villas_
majestueuses sont assises sur des pelouses entourées de cyprès,
précédées de colonnades de marbre entrevues derrière la fumée des
jets d'eau; elles dominent la plaine de Lucques d'un côté, et de
l'autre elles s'adossent aux flancs ombragés des montagnes. Des
chemins étroits, encaissés par les murs des _podere_ et par le lit des
torrents, mènent en serpentant à ces villas, où les grands seigneurs
de Florence, de Pise, de Lucques, et les ambassadeurs étrangers
passent dans les plaisirs les mois d'automne.
J'habitais un de ces magiques séjours; je gravissais souvent, le
matin, les sentiers rocailleux qui mènent au sommet de ces montagnes,
d'où l'on aperçoit les maremmes de Toscane et la mer de Pise. Rien
n'était triste alors dans ma vie, rien vide dans mon coeur; un soleil
répercuté par les cimes dorées des rochers m'enveloppait; les ombres
des cyprès et des vignes me rafraîchissaient; l'écume des eaux
courantes et leurs murmures m'entretenaient; l'horizon des mers
m'élargissait le ciel, et ajoutait le sentiment de l'infini à la
voluptueuse sensation des scènes rapprochées que j'avais sous les
pieds; l'amitié, l'amour, le loisir, le bonheur, m'attendaient au
retour à la villa Ludovisi. Je ne rencontrais sur les bords des
sentiers que des spectacles de vie pastorale, de félicité rustique,
de sécurité et de paix. Des paysages de _Léopold Robert_, des
moissonneurs, des vendangeurs, des boeufs accouplés ruminant à
l'ombre, pendant que les enfants chassaient les mouches de leurs
flancs avec des rameaux de myrte; des muletiers ramenant aux villages
lointains leurs femmes qui allaitaient leurs enfants, assises dans un
des paniers; de jeunes filles dignes de servir de type à Raphaël, s'il
eût voulu diviniser la vie et l'amour, au lieu de diviniser le mystère
et la virginité; des fiancés, précédés des _pifferari_ (joueurs de
cornemuse), allant à l'église pour faire bénir leur félicité; des
moines, le rosaire à la main, bourdonnant leurs psaumes comme
l'abeille bourdonne en rentrant à la ruche avec son butin; des frères
quêteurs, le visage coloré de soleil et de santé, le dos plié sous le
fardeau de pain, de fruits, d'oeufs, de fiasques d'huile et de vin,
qu'ils rapportaient au couvent; des ermites assis sur leurs nattes au
seuil de leur ermitage ou de leur grotte de rocher au soleil, et
souriant aux jeunes femmes et aux enfants qui leur demandaient de les
bénir, voilà les spectacles de cette nature; il n'y avait là rien pour
la tristesse et la mort. Qu'est-ce qui me ramena donc à cette pensée?
Je n'en sais rien; j'imagine que ce fut précisément le contraste,
l'étreinte de la volupté sur le coeur qui le presse trop fort, et qui
en exprime trop complétement la puissance de jouir et d'aimer, et qui
lui fait sentir que tout va finir promptement, et que la dernière
goutte de cette éponge du coeur qui boit et qui rend la vie, est une
larme. Peut-être cela fut-il simplement la vue d'un de ces beaux
cyprès immobiles se détachant en noir sur le lapis éclatant du ciel,
et rappelant le tombeau.