XL

«Voilà cependant de quel fondement des critiques italiens et quelques

personnes mal informées ont voulu conclure les opinions et les

sentiments de M. de Lamartine sur l'Italie. Hâtons-nous d'ajouter

cependant que la plupart des personnes qui sont tombées dans cette

erreur ne connaissaient de l'ouvrage que ce seul passage, et que, le

lisant séparé de l'ensemble qui l'explique, et le croyant placé dans

la bouche du poëte lui-même, l'accusation pouvait leur paraître plus

plausible.

«Rétablissons les faits: l'imprécation du cinquième chant de _Child

Harold_ n'a jamais été l'expression des sentiments de M. de Lamartine

sur l'Italie. Ces vers ne sont nullement dans sa bouche, ils sont dans

la bouche de son héros; et si jamais il a été possible de confondre le

héros et l'auteur, et de rendre l'un solitaire des opinions de

l'autre, à coup sûr ce n'était pas ici le cas. Child Harold, ou lord

Byron, que ce nom désigne toujours, est non-seulement un personnage

très-distinct de M. de Lamartine, il en est encore en toute chose

l'opposé le plus absolu. Irréligieux jusqu'au scepticisme, fanatique

de révolutions, misanthrope jusqu'au mépris le moins déguisé pour

l'espèce humaine, paradoxal jusqu'à l'absurde, Child Harold est

partout et toujours, dans ce cinquième chant, le contraste le plus

prononcé avec les idées, les opinions, les affections, les sentiments

de l'auteur français; et peut être M. de Lamartine pourrait-il

affirmer avec vérité qu'il n'y a pas dans tout ce poëme quatre vers

qui soient pour lui l'expression d'un sentiment personnel. Le genre

même de l'ouvrage peut rendre raison d'une pareille dissemblance: ce

cinquième chant est, en effet, une continuation de l'oeuvre d'un autre

poëte, oeuvre où cet autre poëte célébrait son propre caractère et

ses impressions les plus intimes; sorte de composition où l'auteur

doit, plus que tout autre, se dépouiller de lui-même et se perdre dans

sa fiction. Ajoutons que ce cinquième chant était même destiné à

paraître sous le nom de lord Byron, et comme la traduction d'un

fragment posthume de cet illustre écrivain.

* * * * *

«Mais depuis quand un auteur serait-il solidaire des paroles de son

héros? Quand lord Byron faisait parler Manfred, le Corsaire ou Lara;

quand il mettait dans leur bouche les imprécations les plus affreuses

contre l'homme, contre les institutions sociales, contre la Divinité;

quand ils riaient de la vertu et divinisaient le crime, a-t-on jamais

confondu la pensée du poëte et celle du brigand? et un tribunal

anglais s'est-il avisé de venir demander compte à l'illustre barde des

opinions du corsaire ou des sentiments de Lara? Milton, le Dante, le

Tasse, sont dans le même cas: toute fiction a été de tout temps

permise aux poëtes, et aucun siècle, aucune nation ne leur a imputé à

crime un langage conforme à leur fiction.

_Pictoribus atque poetis

Quid libet audenti semper fuit æqua potestas._

«Mais si l'usage de tous les temps et le bon sens de tous les peuples

ne suffisaient pas pour établir ici cette distinction entre le poëte

et le héros, M. de Lamartine avait pris soin de l'établir d'avance

dans la préface même de son ouvrage. «Il est inutile, dit-il, de faire

remarquer que la plupart des morceaux de ce dernier chant de _Child

Harold_ se trouvent uniquement dans la bouche du héros que, d'après

ces opinions connues, l'auteur français ne pouvait faire parler contre

la vraisemblance de son caractère. Satan, dans Milton, ne parle point

comme les anges. L'auteur et le héros ont deux langages très-opposés,

etc...» (_Préface de la première édition d'_Harold.)

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 105 / 222 题