XXXVII

Voici comment je rends compte dans mes commentaires de cet événement.

J'étais secrétaire d'ambassade à Naples. Je quittais Naples et Rome en

1822. Je vins passer un long congé à Paris. J'y fis paraître la _Mort

de Socrate_, les _Secondes Méditations_. J'y composai, après la mort

de lord Byron, le cinquième chant du poëme de _Child Harold_.

Dans ce dernier poëme, je supposais que le poëte anglais, en partant

pour aller combattre et mourir en Grèce, adressait une invective

terrible à l'Italie pour lui reprocher sa mollesse, son sommeil, sa

voluptueuse servitude. Cette apostrophe finissait par ces deux vers:

Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine!)

Des hommes, et non pas de la poussière humaine!...

Les poëtes italiens eux-mêmes, _Dante_, _Alfieri_, avaient dit des

choses aussi dures à leur patrie.

Ces reproches, d'ailleurs, n'étaient pas dans ma bouche, mais dans la

bouche de lord Byron: ils n'égalaient pas l'âpreté de ses

interpellations à l'Italie. Ce poëme fit grand bruit: ce bruit alla

jusqu'à Florence. J'y arrivai deux mois après en qualité de premier

secrétaire de légation.

À peine y fus-je arrivé qu'une vive émotion patriotique s'éleva contre

moi. On traduisit mes vers séparés du cadre, on les fit répandre à

profusion dans les salons, au théâtre, dans le peuple; on s'indigna

dans des articles de journaux et dans des brochures, de l'insolence du

gouvernement français, qui envoyait, pour représenter la France dans

le centre de l'Italie littéraire et libérale, un homme dont les vers

étaient un outrage à l'Italie. La rumeur fut grande, et je fus quelque

temps proscrit par toutes les opinions. Il y avait alors à Florence

des exilés de Rome, de Turin, de Naples, réfugiés sur le sol toscan, à

la suite des trois révolutions qui venaient de s'allumer et de

s'éteindre dans leur patrie. Au nombre de ces proscrits se trouvait le

colonel Pepe. Le colonel Pepe était un des officiers les plus

distingués de l'armée; il avait suivi Napoléon en Russie; il était, de

plus, écrivain de talent. Il prit en main la cause de sa patrie; il

fit imprimer contre moi une brochure dont l'honneur de mon pays et

l'honneur de mon poste ne me permettaient pas d'accepter les termes.

J'en demandai satisfaction. Nous nous battîmes dans une prairie au

bord de l'Arno, à une demi-lieue de Florence. Nous étions tous les

deux de première force en escrime. Le colonel avait plus de fougue,

moi plus de sang-froid. Le combat dura dix minutes. J'eus cinq ou six

fois la poitrine découverte du colonel sous la pointe de mon épée:

j'évitai de l'atteindre. J'étais résolu de me laisser tuer, plutôt que

d'ôter la vie à un brave soldat criblé de blessures, pour une cause

qui n'était point personnelle, et qui, au fond, honorait son

patriotisme. Je sentais aussi que si j'avais le malheur de le tuer, je

serais forcé de quitter l'Italie à jamais. Après deux reprises, le

colonel me perça le bras droit d'un coup d'épée. On me rapporta à

Florence. Ma blessure fut guérie en un mois.

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 102 / 222 题