«Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être
assujetti à toutes les nécessités de la nature, c'est vraiment une
grande misère et une grande affliction pour l'homme pieux, qui
voudrait être dégagé de ses liens terrestres, et délivré de tout
péché.
«Car l'homme intérieur est, en ce monde, étrangement appesanti par les
nécessités du corps.
«Et c'est pourquoi le prophète demandait avec d'ardentes prières d'en
être affranchi, disant: Seigneur, délivrez-moi de mes nécessités.
«Malheur donc à ceux qui ne connaissent point leur misère! et malheur
encore plus à ceux qui aiment cette misère et cette vie périssable!
«Car il y en a qui l'embrassent si avidement, qu'ayant à peine le
nécessaire en travaillant, ou en mendiant, ils n'éprouveraient aucun
souci du royaume de Dieu s'ils pouvaient toujours vivre ici-bas.
«Ô coeurs insensés et infidèles, si profondément enfoncés dans les
choses de la terre qu'ils ne goûtent rien que ce qui est charnel!
«Les malheureux! ils sentiront douloureusement à la fin combien était
vil, combien n'était rien ce qu'ils ont aimé!
«Mais les saints de Dieu, tous les fidèles amis de Jésus-Christ, ont
méprisé ce qui flatte la chair et ce qui brille dans le temps; toute
leur espérance, tous leurs désirs, aspiraient aux biens éternels.
«Tout leur coeur s'élevait vers les biens invisibles et impérissables,
de peur que l'amour des choses visibles ne les abaissât vers la terre.
«Ne perdez pas, mon frère, l'espérance d'avancer dans la vie
spirituelle; vous en avez encore le temps.
«Pourquoi remettez-vous toujours au lendemain l'accomplissement de vos
résolutions? Levez-vous et commencez à l'instant, et dites: Voici le
temps d'agir, voici le temps de combattre, voici le temps de me
corriger.
«Quand la vie vous est pesante et amère, c'est alors le temps de
méditer.
«Il faut passer par le feu et par l'eau avant d'entrer dans le lieu de
rafraîchissement.
«Si vous ne vous faites violence, vous ne vaincrez pas le vice.
«Tant que nous portons ce corps fragile, nous ne pouvons être sans
péché, ni sans ennui, ni sans douleur.
«Il nous serait doux de jouir d'un repos exempt de toute misère; mais,
en perdant l'innocence par le péché, nous avons aussi perdu la vraie
félicité.
«Il faut donc persévérer dans la patience et attendre la miséricorde
de Dieu, jusqu'à ce que l'iniquité passe, et que ce qui est mortel en
vous soit absorbé par la vie.
«Oh! qu'elle est grande, la fragilité qui toujours incline l'homme au
mal.
«Vous confessez aujourd'hui vos péchés, et vous y retombez le
lendemain.
«Vous vous proposez d'être sur vos gardes, et une heure après vous
agissez comme si vous ne vous étiez rien proposé.
«Nous avons donc grand sujet de nous humilier, et de ne nous jamais
élever en nous-mêmes, étant si fragiles et si inconstants.
«Nous pouvons perdre en un moment, par notre négligence, ce qu'à peine
avons-nous acquis par la grâce, avec un long travail.
«Que sera-ce donc de nous à la fin du jour, si nous sommes si lâches
dès le matin?
«Malheur à nous si nous voulons goûter le repos, comme si déjà nous
étions en paix et en assurance, tandis qu'on ne découvre pas dans
notre vie une seule trace de vraie sainteté!
«Nous aurions bien besoin d'être instruits encore, et formés à de
nouvelles moeurs comme des novices dociles, pour essayer du moins s'il
y aurait en nous quelque espérance de changement et d'un plus grand
progrès dans la vertu.»
Il passe de là à la contemplation de la fin de tout homme vivant: la
mort!