XI

L'humilité, qui prévient toutes les douleurs de l'orgueil blessé, est

la vertu la plus directement inventée par la philosophie chrétienne.

Elle est en même temps une consolation, comme toute vertu. Les Indes

la connaissaient, l'antiquité grecque et romaine l'avaient perdue.

Leur vertu se roidissait dans la satisfaction d'elle-même; la vertu de

l'humilité chrétienne s'anéantit devant l'homme pour n'être relevée

que par Dieu.

«Ce que j'ai donné est à moi, dit le Maître. Quand je le reprends, je

ne vous ôte rien du vôtre, parce que c'est de moi que vient _toute

grâce excellente_ et _tout don parfait_. Si je vous envoie quelque

peine ou quelque contradiction, n'en murmurez point, et que votre

coeur n'en soit point abattu; je peux en un moment vous soulager et

changer votre chagrin en joie. Cependant je suis juste et très-digne

de louanges, lorsque j'agis ainsi avec vous.

«Si vous jugez des choses sainement et selon la vérité, vous ne devez

jamais, dans les adversités, vous laisser si fort abattre par la

tristesse, mais plutôt vous devez vous en réjouir, m'en remercier, et

regarder même comme un sujet unique de joie, quand je vous afflige

sans vous épargner. J'ai envoyé les miens dans le monde, non pour

jouir des plaisirs passagers, mais pour soutenir de rudes combats; non

pour y être honorés, mais pour y être méprisés; non pour vivre dans

l'oisiveté, mais pour travailler; non pour se reposer, mais pour

porter beaucoup de fruits par la patience. Souvenez-vous, mon fils, de

ces paroles!

«Si vous cherchez du repos en cette vie, comment arriverez-vous un

jour au repos éternel? Préparez-vous, non à beaucoup de repos, mais à

une longue patience. Cherchez la vraie paix, non sur la terre, mais

dans le ciel; non parmi les hommes et les autres créatures, mais en

Dieu seul. Vous devez tout souffrir avec joie pour l'amour de Dieu;

travaux, douleurs tentations, vexations, chagrins, nécessités,

maladies, injures, contradictions, réprimandes, humiliations,

affronts, corrections et mépris, voilà ce qui aide la vertu, ce qui

caractérise un disciple de Jésus-Christ, ce qui lui forme une couronne

dans le ciel. Je lui donnerai une récompense éternelle pour un travail

de peu de durée, et une gloire qui ne finira point pour une

humiliation passagère.

«Que les afflictions ne vous découragent jamais, mais que dans tout

événement ma promesse vous fortifie et vous console. Je suis assez

puissant pour vous récompenser au delà de toutes bornes et de toute

mesure. Vous ne travaillerez pas longtemps ici-bas, et vous ne serez

pas toujours dans les douleurs; attendez un peu et vous verrez bientôt

la fin de vos maux; un moment viendra où toutes les peines et les

agitations cesseront; tout ce qui passe avec le temps est court et peu

considérable.

«Faites bien ce que vous faites; travaillez fidèlement à mon oeuvre,

et je serai votre récompense. Écrivez, lisez, chantez, gémissez,

gardez le silence, priez, souffrez courageusement les adversités; la

vie éternelle mérite bien tout cela et des combats encore plus grands.

La paix viendra un jour qui est connu du Seigneur, et ce ne sera point

un jour suivi de la nuit, comme les jours du temps présent; mais la

lumière y sera perpétuelle, la clarté infinie, la paix solide et le

repos assuré. Vous ne direz pas alors: _Qui me délivrera de ce corps

de mort?_ Vous ne vous écrierez plus: _Hélas! que mon exil est long!_

«Il faut que vous soyez encore éprouvé sur la terre et exercé en

diverses manières. Il vous sera donné de temps en temps quelque

consolation, mais il ne vous sera pas accordé une pleine satiété.

Prenez donc des forces, et armez-vous de courage, tant pour agir que

pour souffrir ce qui est contraire à la nature. Il faut vous revêtir

de l'homme nouveau et devenir un autre homme. Il faut que vous fassiez

souvent ce que vous ne voudriez pas faire et que vous abandonniez ce

que vous voudriez faire. Ce qui plaît aux autres réussira, et ce qui

vous plaît n'aura point de succès; on écoutera les discours des

autres, et les vôtres seront comptés pour rien; les autres

demanderont, et ils recevront; vous demanderez, et vous n'obtiendrez

pas.

«On parlera des autres avec de grands éloges, et l'on ne parlera pas

de vous; on confiera aux autres telle ou telle affaire, et l'on vous

jugera propre à rien. La nature s'en attristera quelquefois, et ce

sera beaucoup si vous le supportez sans vous plaindre. C'est par ces

choses et par une infinité d'autres semblables que le Seigneur a

coutume d'éprouver jusqu'à quel point son fidèle serviteur fait

abnégation de lui même et rompt en tout avec sa propre volonté.»

Puis vient la magnifique opposition entre ce que le philosophe appelle

la nature et ce que Dieu appelle la grâce, c'est-à-dire le don

intellectuel conquis par l'humble, accordé par Dieu. Nous donnons le

passage presque entier, comme la plus complète et la plus pieuse

définition de la philosophie de la lutte, de l'abnégation, de la

douleur divinisée:

* * * * *

«Mon fils, dit le Maître, observez bien les mouvements opposés de la

nature et de la grâce. À peine peuvent-ils être discernés, si ce n'est

par un homme spirituel, intérieur et éclairé d'en haut. Tous, à la

vérité, désirent le bien et se le proposent dans leurs paroles ou dans

leurs actions; c'est ce qui fait que plusieurs sont trompés dans

l'apparence du bien.

«La nature est artificieuse: elle en attire plusieurs, les engage dans

ses filets et les séduit; elle n'a jamais d'autre fin qu'elle-même. La

grâce, au contraire, marche avec simplicité, et fuit jusqu'à la

moindre apparence du mal: elle ne tend point de piéges, et fait toutes

choses purement pour Dieu, en qui elle se repose comme en sa dernière

fin.

«La nature meurt à regret, et ne veut être ni gênée, ni domptée, ni

abaissée, ni soumise volontairement au joug: la grâce, au contraire,

porte à la mortification, à résister à la sensualité, à chercher à

être dans la dépendance, à désirer de se vaincre, et à ne vouloir

faire aucun usage de sa liberté; elle aime à être retenue sous la

discipline, et ne désire de dominer sur personne; mais elle est

disposée à vivre, à demeurer, à être toujours sous la dépendance de

Dieu, et à se soumettre humblement pour l'amour de Dieu à toutes

sortes de personnes.

«La nature travaille pour son propre intérêt et considère quel

avantage elle peut tirer d'autrui: la grâce, au contraire, examine,

non ce qui lui est utile et avantageux, mais plutôt ce qui peut servir

à plusieurs.

«La nature aime à recevoir des honneurs et des respects; mais la grâce

est fidèle à renvoyer à Dieu tout honneur et toute gloire.

«La nature craint la confusion et le mépris; mais la grâce se réjouit

de souffrir des opprobres pour le nom de Dieu.

«La nature aime l'oisiveté et le repos du corps; mais la grâce ne peut

être oisive, et elle embrasse le travail avec plaisir.

«La nature cherche à se procurer ce qu'il y a de précieux et de beau,

et elle a horreur de ce qui est vil et grossier; mais la grâce se

plaît aux choses simples et abjectes, ne dédaigne point ce qu'il y a

de plus dur, et ne refuse pas de porter les habits les plus usés.

«La nature envisage les biens temporels, se réjouit de ses gains sur

la terre, s'attriste d'une perte, s'irrite de la moindre parole

injurieuse; mais la grâce envisage les biens éternels, ne s'attache

point aux choses temporelles, ne se trouble point des plus grandes

pertes, et ne s'irrite point des paroles les plus dures, parce qu'elle

met son trésor et sa joie dans le ciel, où rien ne périt.

«La nature est avide et reçoit plus volontiers qu'elle ne donne; elle

aime les choses en propre et pour son usage particulier: la grâce, au

contraire, est charitable et communique ce qu'elle a, ne veut rien en

propre, se contente de peu, et juge qu'il est plus heureux de donner

que de recevoir.

«La nature a du penchant pour les créatures, pour sa propre chair,

pour les vanités et pour les courses oiseuses; mais la grâce porte à

Dieu et à l'exercice des vertus, renonce aux créatures, fuit le monde,

hait les désirs de la chair, retranche les allées et venues, rougit de

paraître en public.

«La nature est bien aise d'avoir quelque consolation extérieure pour

contenter ses sens; mais la grâce cherche à se consoler en Dieu seul,

et à mettre tout son plaisir dans le souverain bien, de préférence à

tous les biens visibles.

«La nature fait tout pour son profit et son utilité propre; elle ne

peut rien faire gratuitement, mais elle espère obtenir pour ses

bienfaits quelque chose d'équivalent ou de meilleur, ou des louanges

ou de la faveur, et elle désire qu'on fasse grand cas de ce qu'elle

fait et de ce qu'elle donne: la grâce, au contraire, ne recherche

aucun avantage temporel; elle ne demande d'autre récompense que Dieu

seul, et elle ne souhaite, des biens temporels les plus nécessaires,

que ce qui peut lui servir à l'acquisition des biens éternels.

«La nature se fait un plaisir d'avoir beaucoup d'amis et de parents,

elle se glorifie d'un rang et d'une naissance illustres, elle est

complaisante envers les grands, elle flatte les riches, elle applaudit

à ses semblables: mais la grâce aime jusqu'à ses ennemis, et ne

s'enfle point du grand nombre de ses amis; elle ne fait cas ni du

rang, ni de la naissance, si une plus grande vertu ne les accompagne;

elle favorise le pauvre plutôt que le riche; elle s'intéresse plus à

l'homme innocent qu'à l'homme puissant; elle partage la joie de

l'homme sincère, et non celle du trompeur, et elle exhorte toujours

les bons à rechercher avec ardeur les qualités les plus parfaites, et

à se rendre semblables au Fils de Dieu par leurs vertus.

«La nature se plaint bientôt de ce qui lui manque et de ce qui lui

fait de la peine: la grâce supporte constamment la pauvreté.

«La nature rapporte tout à elle même, elle ne combat et ne dispute que

pour ses intérêts: mais la grâce rapporte toute chose à Dieu, qui en

est la source; elle ne s'attribue aucun bien et ne s'arroge rien avec

présomption; elle ne conteste point, et ne préfère point son avis à

celui des autres; mais elle soumet tous ses sentiments et toutes ses

lumières à la sagesse éternelle et au jugement de Dieu.

«La nature cherche à savoir les secrets et à entendre des nouvelles;

elle aime à se produire au dehors et à s'assurer de beaucoup de choses

par le témoignage des sens; elle désire d'être connue et de faire des

choses qui puissent lui attirer des louanges et de l'admiration: mais

la grâce ne se soucie point d'apprendre des choses nouvelles ou

curieuses, parce que tout cela vient de la corruption du vieil homme;

n'y ayant rien de nouveau ni de durable sur la terre; elle enseigne

donc à réprimer les sens, à éviter la vaine complaisance et

l'ostentation, à cacher avec humilité tout ce qui pourrait être loué

et admiré, et à rechercher en toutes choses et dans toutes les

sciences l'utilité qui en peut revenir, ainsi que l'honneur et la

gloire de Dieu; elle ne veut point qu'on parle avantageusement d'elle

ni de ce qui la touche; mais elle souhaite que Dieu soit béni dans

tous ses dons, comme celui qui les répand tous par pure charité.

«Cette grâce est une lumière surnaturelle et un don spécial de Dieu,

et proprement le sceau des élus et le gage du salut éternel,

puisqu'elle élève l'homme des choses de la terre à l'amour des choses

du ciel, et, de charnel qu'il était, le rend vraiment spirituel. Plus

donc la nature est assujettie et vaincue, plus la grâce se répand avec

abondance; et chaque jour, par ces nouvelles influences, l'homme

intérieur se reforme pour devenir une plus parfaite image de Dieu.

«Qu'est-ce que reposer en Dieu comme en sa dernière fin? C'est ne

désirer, ne chercher et n'aimer que lui, c'est tout faire et tout

souffrir pour lui; c'est acquiescer en tout à sa volonté; c'est ne

vouloir que ce qu'il veut; c'est ne s'égarer et ne se détourner jamais

de la voie de sa volonté; c'est enfin mettre son bonheur et son repos

à le contenter, sans chercher à être content soi-même: mais cette

conduite est contraire à la nature, et la grâce seule peut y parvenir.

«La nature a toujours pour fin de se satisfaire elle-même, et la grâce

nous porte toujours à nous faire violence.

«La nature ne veut ni mourir, ni se captiver, ni être assujettie; la

grâce, au contraire, fait que l'âme se captive, se retient et

s'assujetti à ce qui lui est le plus dur et le plus contraire.

«La nature veut toujours dominer sur les autres; la grâce fait qu'une

âme s'humilie sous la main toute-puissante de Dieu.

«La nature travaille toujours pour son propre intérêt, pour se

contenter et pour s'établir; mais la grâce ne travaille que pour

l'intérêt de Dieu, et veille incessamment sur les mouvements du coeur,

pour le préserver du péché.

«La nature se plaît à l'estime et aux louanges des hommes, qu'elle

croit mériter: la grâce fait qu'on s'en croit toujours indigne, et

qu'on rapporte à Dieu l'honneur de toutes choses; et elle est si

délicate sur ce point, qu'elle ne permet pas à une âme humble et

fidèle le moindre retour volontaire de vanité sur elle-même, de peur

qu'elle n'ait quelque complaisance du bien qu'elle fait.

«C'est quelque chose de grand que d'être même le plus petit dans le

royaume de Dieu, où tous sont grands parce que tous y sont les enfants

de Dieu!... Oh! que les humbles possèdent la véritable joie!... Gloire

aux derniers! heureux ceux qui pleurent!»

* * * * *

Voilà les principales maximes de ce petit livre. Il condense en

quelques pages la philosophie pratique des hommes de tous les climats

et de tous les pays, qui ont cherché, souffert, conclu et prié dans

leurs larmes depuis que la chair souffre et que la pensée réfléchit.

Voilà la philosophie de la réalité, en opposition avec la philosophie

des rêves.

La philosophie de la jouissance porte un défi impuissant à la douleur,

et rit entre deux sanglots; la philosophie du progrès indéfini, pour

se venger du monde présent, transforme le monde futur en une vallée de

délices.

La philosophie réelle ne défie pas la douleur, elle ne la nie pas:

elle s'y plonge comme dans un feu d'expiation, de régénération ou

d'épreuve. Elle s'enveloppe de sa douleur même, en la sentant avec la

chair, mais en la surmontant avec l'esprit, et en y voyant le titre de

sa félicité future. Elle s'associe, sans le connaître, au mystère de

la volonté divine sur l'homme, et, par cette association surnaturelle,

elle participe pour ainsi dire à l'impassibilité, à la sainteté et à

la divinité de la volonté de la Providence. Ce gouvernement occulte,

mais sacré, de la créature, voilà le seul progrès et la seule

transformation assurés de la destinée humaine ici-bas, car l'homme n'a

qu'un moyen de transformer sa condition mortelle: c'est de la

sanctifier; l'homme n'a qu'un moyen de transformer sa nature: c'est de

la diviniser; l'homme n'a qu'un moyen de diviniser sa volonté: c'est

de l'unir par l'humilité résignée et laborieuse à la volonté divine,

et, d'homme qu'il est par la chair, de vouloir avec Dieu par l'esprit

ce que Dieu lui-même veut en lui!

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 38 / 222 题