L'humilité, qui prévient toutes les douleurs de l'orgueil blessé, est
la vertu la plus directement inventée par la philosophie chrétienne.
Elle est en même temps une consolation, comme toute vertu. Les Indes
la connaissaient, l'antiquité grecque et romaine l'avaient perdue.
Leur vertu se roidissait dans la satisfaction d'elle-même; la vertu de
l'humilité chrétienne s'anéantit devant l'homme pour n'être relevée
que par Dieu.
«Ce que j'ai donné est à moi, dit le Maître. Quand je le reprends, je
ne vous ôte rien du vôtre, parce que c'est de moi que vient _toute
grâce excellente_ et _tout don parfait_. Si je vous envoie quelque
peine ou quelque contradiction, n'en murmurez point, et que votre
coeur n'en soit point abattu; je peux en un moment vous soulager et
changer votre chagrin en joie. Cependant je suis juste et très-digne
de louanges, lorsque j'agis ainsi avec vous.
«Si vous jugez des choses sainement et selon la vérité, vous ne devez
jamais, dans les adversités, vous laisser si fort abattre par la
tristesse, mais plutôt vous devez vous en réjouir, m'en remercier, et
regarder même comme un sujet unique de joie, quand je vous afflige
sans vous épargner. J'ai envoyé les miens dans le monde, non pour
jouir des plaisirs passagers, mais pour soutenir de rudes combats; non
pour y être honorés, mais pour y être méprisés; non pour vivre dans
l'oisiveté, mais pour travailler; non pour se reposer, mais pour
porter beaucoup de fruits par la patience. Souvenez-vous, mon fils, de
ces paroles!
«Si vous cherchez du repos en cette vie, comment arriverez-vous un
jour au repos éternel? Préparez-vous, non à beaucoup de repos, mais à
une longue patience. Cherchez la vraie paix, non sur la terre, mais
dans le ciel; non parmi les hommes et les autres créatures, mais en
Dieu seul. Vous devez tout souffrir avec joie pour l'amour de Dieu;
travaux, douleurs tentations, vexations, chagrins, nécessités,
maladies, injures, contradictions, réprimandes, humiliations,
affronts, corrections et mépris, voilà ce qui aide la vertu, ce qui
caractérise un disciple de Jésus-Christ, ce qui lui forme une couronne
dans le ciel. Je lui donnerai une récompense éternelle pour un travail
de peu de durée, et une gloire qui ne finira point pour une
humiliation passagère.
«Que les afflictions ne vous découragent jamais, mais que dans tout
événement ma promesse vous fortifie et vous console. Je suis assez
puissant pour vous récompenser au delà de toutes bornes et de toute
mesure. Vous ne travaillerez pas longtemps ici-bas, et vous ne serez
pas toujours dans les douleurs; attendez un peu et vous verrez bientôt
la fin de vos maux; un moment viendra où toutes les peines et les
agitations cesseront; tout ce qui passe avec le temps est court et peu
considérable.
«Faites bien ce que vous faites; travaillez fidèlement à mon oeuvre,
et je serai votre récompense. Écrivez, lisez, chantez, gémissez,
gardez le silence, priez, souffrez courageusement les adversités; la
vie éternelle mérite bien tout cela et des combats encore plus grands.
La paix viendra un jour qui est connu du Seigneur, et ce ne sera point
un jour suivi de la nuit, comme les jours du temps présent; mais la
lumière y sera perpétuelle, la clarté infinie, la paix solide et le
repos assuré. Vous ne direz pas alors: _Qui me délivrera de ce corps
de mort?_ Vous ne vous écrierez plus: _Hélas! que mon exil est long!_
«Il faut que vous soyez encore éprouvé sur la terre et exercé en
diverses manières. Il vous sera donné de temps en temps quelque
consolation, mais il ne vous sera pas accordé une pleine satiété.
Prenez donc des forces, et armez-vous de courage, tant pour agir que
pour souffrir ce qui est contraire à la nature. Il faut vous revêtir
de l'homme nouveau et devenir un autre homme. Il faut que vous fassiez
souvent ce que vous ne voudriez pas faire et que vous abandonniez ce
que vous voudriez faire. Ce qui plaît aux autres réussira, et ce qui
vous plaît n'aura point de succès; on écoutera les discours des
autres, et les vôtres seront comptés pour rien; les autres
demanderont, et ils recevront; vous demanderez, et vous n'obtiendrez
pas.
«On parlera des autres avec de grands éloges, et l'on ne parlera pas
de vous; on confiera aux autres telle ou telle affaire, et l'on vous
jugera propre à rien. La nature s'en attristera quelquefois, et ce
sera beaucoup si vous le supportez sans vous plaindre. C'est par ces
choses et par une infinité d'autres semblables que le Seigneur a
coutume d'éprouver jusqu'à quel point son fidèle serviteur fait
abnégation de lui même et rompt en tout avec sa propre volonté.»
Puis vient la magnifique opposition entre ce que le philosophe appelle
la nature et ce que Dieu appelle la grâce, c'est-à-dire le don
intellectuel conquis par l'humble, accordé par Dieu. Nous donnons le
passage presque entier, comme la plus complète et la plus pieuse
définition de la philosophie de la lutte, de l'abnégation, de la
douleur divinisée:
* * * * *
«Mon fils, dit le Maître, observez bien les mouvements opposés de la
nature et de la grâce. À peine peuvent-ils être discernés, si ce n'est
par un homme spirituel, intérieur et éclairé d'en haut. Tous, à la
vérité, désirent le bien et se le proposent dans leurs paroles ou dans
leurs actions; c'est ce qui fait que plusieurs sont trompés dans
l'apparence du bien.
«La nature est artificieuse: elle en attire plusieurs, les engage dans
ses filets et les séduit; elle n'a jamais d'autre fin qu'elle-même. La
grâce, au contraire, marche avec simplicité, et fuit jusqu'à la
moindre apparence du mal: elle ne tend point de piéges, et fait toutes
choses purement pour Dieu, en qui elle se repose comme en sa dernière
fin.
«La nature meurt à regret, et ne veut être ni gênée, ni domptée, ni
abaissée, ni soumise volontairement au joug: la grâce, au contraire,
porte à la mortification, à résister à la sensualité, à chercher à
être dans la dépendance, à désirer de se vaincre, et à ne vouloir
faire aucun usage de sa liberté; elle aime à être retenue sous la
discipline, et ne désire de dominer sur personne; mais elle est
disposée à vivre, à demeurer, à être toujours sous la dépendance de
Dieu, et à se soumettre humblement pour l'amour de Dieu à toutes
sortes de personnes.
«La nature travaille pour son propre intérêt et considère quel
avantage elle peut tirer d'autrui: la grâce, au contraire, examine,
non ce qui lui est utile et avantageux, mais plutôt ce qui peut servir
à plusieurs.
«La nature aime à recevoir des honneurs et des respects; mais la grâce
est fidèle à renvoyer à Dieu tout honneur et toute gloire.
«La nature craint la confusion et le mépris; mais la grâce se réjouit
de souffrir des opprobres pour le nom de Dieu.
«La nature aime l'oisiveté et le repos du corps; mais la grâce ne peut
être oisive, et elle embrasse le travail avec plaisir.
«La nature cherche à se procurer ce qu'il y a de précieux et de beau,
et elle a horreur de ce qui est vil et grossier; mais la grâce se
plaît aux choses simples et abjectes, ne dédaigne point ce qu'il y a
de plus dur, et ne refuse pas de porter les habits les plus usés.
«La nature envisage les biens temporels, se réjouit de ses gains sur
la terre, s'attriste d'une perte, s'irrite de la moindre parole
injurieuse; mais la grâce envisage les biens éternels, ne s'attache
point aux choses temporelles, ne se trouble point des plus grandes
pertes, et ne s'irrite point des paroles les plus dures, parce qu'elle
met son trésor et sa joie dans le ciel, où rien ne périt.
«La nature est avide et reçoit plus volontiers qu'elle ne donne; elle
aime les choses en propre et pour son usage particulier: la grâce, au
contraire, est charitable et communique ce qu'elle a, ne veut rien en
propre, se contente de peu, et juge qu'il est plus heureux de donner
que de recevoir.
«La nature a du penchant pour les créatures, pour sa propre chair,
pour les vanités et pour les courses oiseuses; mais la grâce porte à
Dieu et à l'exercice des vertus, renonce aux créatures, fuit le monde,
hait les désirs de la chair, retranche les allées et venues, rougit de
paraître en public.
«La nature est bien aise d'avoir quelque consolation extérieure pour
contenter ses sens; mais la grâce cherche à se consoler en Dieu seul,
et à mettre tout son plaisir dans le souverain bien, de préférence à
tous les biens visibles.
«La nature fait tout pour son profit et son utilité propre; elle ne
peut rien faire gratuitement, mais elle espère obtenir pour ses
bienfaits quelque chose d'équivalent ou de meilleur, ou des louanges
ou de la faveur, et elle désire qu'on fasse grand cas de ce qu'elle
fait et de ce qu'elle donne: la grâce, au contraire, ne recherche
aucun avantage temporel; elle ne demande d'autre récompense que Dieu
seul, et elle ne souhaite, des biens temporels les plus nécessaires,
que ce qui peut lui servir à l'acquisition des biens éternels.
«La nature se fait un plaisir d'avoir beaucoup d'amis et de parents,
elle se glorifie d'un rang et d'une naissance illustres, elle est
complaisante envers les grands, elle flatte les riches, elle applaudit
à ses semblables: mais la grâce aime jusqu'à ses ennemis, et ne
s'enfle point du grand nombre de ses amis; elle ne fait cas ni du
rang, ni de la naissance, si une plus grande vertu ne les accompagne;
elle favorise le pauvre plutôt que le riche; elle s'intéresse plus à
l'homme innocent qu'à l'homme puissant; elle partage la joie de
l'homme sincère, et non celle du trompeur, et elle exhorte toujours
les bons à rechercher avec ardeur les qualités les plus parfaites, et
à se rendre semblables au Fils de Dieu par leurs vertus.
«La nature se plaint bientôt de ce qui lui manque et de ce qui lui
fait de la peine: la grâce supporte constamment la pauvreté.
«La nature rapporte tout à elle même, elle ne combat et ne dispute que
pour ses intérêts: mais la grâce rapporte toute chose à Dieu, qui en
est la source; elle ne s'attribue aucun bien et ne s'arroge rien avec
présomption; elle ne conteste point, et ne préfère point son avis à
celui des autres; mais elle soumet tous ses sentiments et toutes ses
lumières à la sagesse éternelle et au jugement de Dieu.
«La nature cherche à savoir les secrets et à entendre des nouvelles;
elle aime à se produire au dehors et à s'assurer de beaucoup de choses
par le témoignage des sens; elle désire d'être connue et de faire des
choses qui puissent lui attirer des louanges et de l'admiration: mais
la grâce ne se soucie point d'apprendre des choses nouvelles ou
curieuses, parce que tout cela vient de la corruption du vieil homme;
n'y ayant rien de nouveau ni de durable sur la terre; elle enseigne
donc à réprimer les sens, à éviter la vaine complaisance et
l'ostentation, à cacher avec humilité tout ce qui pourrait être loué
et admiré, et à rechercher en toutes choses et dans toutes les
sciences l'utilité qui en peut revenir, ainsi que l'honneur et la
gloire de Dieu; elle ne veut point qu'on parle avantageusement d'elle
ni de ce qui la touche; mais elle souhaite que Dieu soit béni dans
tous ses dons, comme celui qui les répand tous par pure charité.
«Cette grâce est une lumière surnaturelle et un don spécial de Dieu,
et proprement le sceau des élus et le gage du salut éternel,
puisqu'elle élève l'homme des choses de la terre à l'amour des choses
du ciel, et, de charnel qu'il était, le rend vraiment spirituel. Plus
donc la nature est assujettie et vaincue, plus la grâce se répand avec
abondance; et chaque jour, par ces nouvelles influences, l'homme
intérieur se reforme pour devenir une plus parfaite image de Dieu.
«Qu'est-ce que reposer en Dieu comme en sa dernière fin? C'est ne
désirer, ne chercher et n'aimer que lui, c'est tout faire et tout
souffrir pour lui; c'est acquiescer en tout à sa volonté; c'est ne
vouloir que ce qu'il veut; c'est ne s'égarer et ne se détourner jamais
de la voie de sa volonté; c'est enfin mettre son bonheur et son repos
à le contenter, sans chercher à être content soi-même: mais cette
conduite est contraire à la nature, et la grâce seule peut y parvenir.
«La nature a toujours pour fin de se satisfaire elle-même, et la grâce
nous porte toujours à nous faire violence.
«La nature ne veut ni mourir, ni se captiver, ni être assujettie; la
grâce, au contraire, fait que l'âme se captive, se retient et
s'assujetti à ce qui lui est le plus dur et le plus contraire.
«La nature veut toujours dominer sur les autres; la grâce fait qu'une
âme s'humilie sous la main toute-puissante de Dieu.
«La nature travaille toujours pour son propre intérêt, pour se
contenter et pour s'établir; mais la grâce ne travaille que pour
l'intérêt de Dieu, et veille incessamment sur les mouvements du coeur,
pour le préserver du péché.
«La nature se plaît à l'estime et aux louanges des hommes, qu'elle
croit mériter: la grâce fait qu'on s'en croit toujours indigne, et
qu'on rapporte à Dieu l'honneur de toutes choses; et elle est si
délicate sur ce point, qu'elle ne permet pas à une âme humble et
fidèle le moindre retour volontaire de vanité sur elle-même, de peur
qu'elle n'ait quelque complaisance du bien qu'elle fait.
«C'est quelque chose de grand que d'être même le plus petit dans le
royaume de Dieu, où tous sont grands parce que tous y sont les enfants
de Dieu!... Oh! que les humbles possèdent la véritable joie!... Gloire
aux derniers! heureux ceux qui pleurent!»
* * * * *
Voilà les principales maximes de ce petit livre. Il condense en
quelques pages la philosophie pratique des hommes de tous les climats
et de tous les pays, qui ont cherché, souffert, conclu et prié dans
leurs larmes depuis que la chair souffre et que la pensée réfléchit.
Voilà la philosophie de la réalité, en opposition avec la philosophie
des rêves.
La philosophie de la jouissance porte un défi impuissant à la douleur,
et rit entre deux sanglots; la philosophie du progrès indéfini, pour
se venger du monde présent, transforme le monde futur en une vallée de
délices.
La philosophie réelle ne défie pas la douleur, elle ne la nie pas:
elle s'y plonge comme dans un feu d'expiation, de régénération ou
d'épreuve. Elle s'enveloppe de sa douleur même, en la sentant avec la
chair, mais en la surmontant avec l'esprit, et en y voyant le titre de
sa félicité future. Elle s'associe, sans le connaître, au mystère de
la volonté divine sur l'homme, et, par cette association surnaturelle,
elle participe pour ainsi dire à l'impassibilité, à la sainteté et à
la divinité de la volonté de la Providence. Ce gouvernement occulte,
mais sacré, de la créature, voilà le seul progrès et la seule
transformation assurés de la destinée humaine ici-bas, car l'homme n'a
qu'un moyen de transformer sa condition mortelle: c'est de la
sanctifier; l'homme n'a qu'un moyen de transformer sa nature: c'est de
la diviniser; l'homme n'a qu'un moyen de diviniser sa volonté: c'est
de l'unir par l'humilité résignée et laborieuse à la volonté divine,
et, d'homme qu'il est par la chair, de vouloir avec Dieu par l'esprit
ce que Dieu lui-même veut en lui!