Deux autres écrivains, Gerson et Gersen, ont eu l'honneur de ce livre
de l'_Imitation_. La saine critique nie jusqu'à l'existence de Gersen,
et la conformité de son nom avec celui de Gerson, chancelier de
l'Université de Paris, paraît avoir été seule la cause ou l'occasion
d'une attribution erronée.
Mais un homme se présente qui, s'il n'a pas écrit l'_Imitation_,
paraît avoir été seul capable de l'écrire. Cet homme est l'illustre
Gerson, chancelier de l'Université de Paris. L'Université en ce
temps-là était le royaume des esprits, la règle des croyances et des
moeurs, l'Église militante et enseignante, la maison de la foi. Voici
l'histoire de Gerson:
Jean-Charles de Gerson, né au commencement du quinzième siècle, était
né à Gerson, dont il porte le nom. Gerson était un village du diocèse
de Reims, non loin de Réthel. Il est à présumer, par son nom féodal et
par l'indépendance de sa vie, qu'il appartenait à une famille noble.
Ses parents lui donnèrent cette première éducation qui inocule les
sentiments plus que les idées, et qui donne la noblesse des âmes, le
courage et la constance de la vie. Les héros sortent tout faits de ces
nids de famille. Il est à croire que ses dispositions, à la fois
actives et pensives, le signalèrent de bonne heure à l'attention de
ses parents; car, à l'issue de cette éducation première, il fut envoyé
à Paris, et suivit pendant dix ans les cours des hautes études
littéraires et religieuses. Ces études, noviciat des esprits éminents,
menaient en ce temps-là aux grades politiques et théologiques.
L'Église était, avec la guerre, le monde universel de l'époque. Il fut
l'élève du savant docteur Pierre d'Ailly; son mérite transcendant le
fit élire à sa place chancelier de l'Université, chanoine de
Notre-Dame, comme Abeilard, puis doyen de l'église de Bruges par la
faveur du duc de Bourgogne. Cette faveur lui mérita la colère du duc
d'Orléans, bientôt assassiné par ce prince dans la rue Barbette. Ce
crime le délivrait d'un ennemi, mais ne lui parut pas moins un crime.
Comme curé d'une des paroisses de Paris, il s'éleva contre cet
attentat et fit l'oraison funèbre du prince assassiné. Peu de temps
après, la populace bourguignonne de Paris s'ameuta contre ce vengeur
du faible, et pilla sa demeure avec des cris de mort. Il lui échappa,
non en la bravant, mais en la fuyant, dans les plus sombres
souterrains de Notre-Dame. Il passa plusieurs mois enfoui dans cet
asile et réfléchissant aux dangers de contredire les multitudes. Cette
retraite ne lui conseilla point la lâcheté, mais le courage. Il n'en
sortit que pour accuser un docteur favori du peuple, Jacques Petit,
qui vantait ce meurtre. Les doubles élections du pape à Rome et à
Avignon le firent envoyer souvent dans ces deux capitales ou dans le
concile de Constance, pour apaiser ces guerres civiles de l'Église.
C'est là que sa fermeté habile mais inflexible, en face de ces
différends, lui conquit le nom de ministre très-chrétien qui resta le
surnom de ce grand homme. Aux conciles de Constance et de Bâle, il
représenta le roi, l'Université de Paris, l'opinion publique; il y
combattit les faiblesses ou les exagérations des sectes. Il fut
vainqueur et honoré partout, mais ses ennemis en devinrent plus
acharnés contre lui. Il ne risqua donc pas de rentrer dans sa patrie
en face des Bourguignons ses persécuteurs. Il se cacha et s'exila
lui-même, d'abord dans les montagnes de Bavière, puis en Autriche, et,
là, il n'eut d'autre maître que son infortune. Ce fut là qu'il se
recueillit en lui-même pour écrire ses intimes consolations, appelées
depuis l'_Imitation de Jésus-Christ_. La plus grande preuve que ces
consolations intimes furent écrites par lui, c'est qu'il était presque
impossible qu'elles fussent écrites par un autre.
V
En effet, il fallait un homme consommé par l'âge avancé, par la
science sacrée, par les vicissitudes de la vie humaine, par le bonheur
et par le malheur de l'existence orageuse des assemblées et des cours,
pour se rendre compte en lui-même de tout ce qu'il avait souffert,
pour distinguer parmi la trame mêlée de sa vie le fil conducteur de sa
destinée, et pour lui donner ce nom de consolation intime qu'il ne
trouvait que dans la philosophie suprême: la résignation en conformité
avec la divine volonté. En cherchant plus tard le modèle après la
théorie, il le trouva dans la résignation divinisée jusqu'à la mort;
c'est-à-dire dans le grand philosophe chrétien, le Christ: de là le
second titre des _Consolations internes_, l'_Imitation de
Jésus-Christ_; de là aussi le nom que ses contemporains lui donnent
lui-même, le _docteur des consolations_. Ce serait une preuve de
l'authenticité de l'auteur, s'il en fallait d'autre. Personne ne s'y
trompe en son temps, et on insère partout les trois premiers livres de
l'_Imitation_ parmi les opuscules de Gerson.