II

C'était en 1380, époque du moyen âge ou les moines s'étaient emparés

de la littérature sacrée tout entière. Il y avait au mont

Sainte-Agnès, dans le diocèse de Cologne, un monastère de l'ordre de

Windesheim, un religieux du nom de Jean A Kempis. Jean était prieur du

couvent. Il avait pour frère plus jeune que lui Thomas A Kempis.

Thomas, à l'âge de douze ans, pauvre et abandonné, fut recueilli par

la charité d'une pieuse femme qui le fit élever et instruire: il

apprit dans cette maison la grammaire, le latin, le plain-chant, et

surtout l'art recherché et précieux alors de transcrire d'une main

courante les manuscrits rares que la découverte de l'imprimerie ne

vulgarisait pas encore. Les deux frères consacrent au couvent du mont

Sainte-Agnès les faibles ressources de l'héritage de leur père et le

prix de leurs travaux dans la copie des manuscrits. Ils soutenaient

ainsi la pauvreté du couvent par la culture d'un petit champ. Le

travail de leur plume était leur délassement. L'église bâtie, Thomas

se fit prêtre et vécut de plus en plus saintement. La délicatesse de

ses membres, la maigreur et la flexibilité de ses doigts, le rendaient

éminemment apte à ses travaux de copiste dans lesquels il excella. Il

exécuta son chef-d'oeuvre dans la copie d'une Bible entière pour son

monastère. Il transcrivit ensuite un recueil de plusieurs traités

pieux, parmi lesquels se retrouvent les quatre premiers livres

intitulés: _de Imitatione Christi_, bien qu'il eût signé cette copie

de sa formule ordinaire: «Fini et complété par les mains de Thomas A

Kempis, 1441.» On put prendre aisément plus tard le copiste pour

l'auteur. Mais où l'auteur, pauvre moine inconnu dans un couvent de

Brabant et n'en étant jamais sorti, aurait-il pu prendre ces trésors

de sagesse humaine qu'on ne trouve que dans le long exercice du monde?

La sainteté est le fruit de la solitude, mais la sagesse consommée est

le fruit du monde.

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 31 / 222 题