Elle le méritait; c'était la terre de la pensée féconde. Elle avait
une multitude de rayons, dans ses petites et nombreuses capitales;
elle n'avait point et elle n'a pas encore aujourd'hui une de ces
grandes réunions d'hommes nationalisés, telles que Londres et Paris.
Le philosophe et le poëte pouvaient y vivre hermétiquement solitaires,
et y mûrir des conceptions intellectuelles tout à la fois neuves,
originales et palpitantes. _Faust_ est l'oeuvre d'un brahmane de
l'Inde, méditée dans les forêts de _Oiamanté_. On y sent son origine
_indoue_; il faut remonter jusque-là pour trouver sa divine
ressemblance. La race germanique est évidemment, pour la langue comme
pour les idées, un dérivé du Gange; la misérable littérature imitée de
Voltaire sur les bords de la Sprée, avec sa mesquine colonie de
demi-philosophes sous l'empire du Denys moderne, Frédéric II, aurait
médité et rimaillé pendant tout un siècle sans inventer mieux que
_Nanine_ ou la _Pucelle d'Orléans_, au lieu de ces trois personnages
nouveaux à force d'être antiques, Faust, Méphistophélès et Marguerite.
Celui qui a créé ces trois figures mérite que son nom soit écrit en
lettres apologétiques vivantes au frontispice de l'Allemagne.
Maintenant tout est mort dans la maison de Goethe. Il y a des hommes
qui ont des disciples et qui fondent des empires intellectuels plus
ou moins durables dans la sphère de leur influence; il y en a d'autres
qui emportent tout avec eux et qui laissent la terre muette et vide
après avoir écrit pour plusieurs siècles. De ce nombre était Goethe,
dont Eckermann vient de perpétuer la vie en nous donnant ses
conversations. Remercions ce fervent disciple, et adorons, sans
espérer de jamais le revoir sur la terre, le divin maître du beau!