XIII

Mais, s'apercevant de l'impression pénible que ses craintes sur les

suites de la révolution de 1830 imprimaient à ses auditeurs, son fils,

sa belle-fille, Mlle Ulrique et Eckermann:

«Croyez-vous, dit-il après un long silence, que je sois indifférent

aux grandes idées que réveillent en moi les mots de Liberté, de

Peuple, de Patrie? Non: ces idées sont en nous; elles sont une partie

de notre être, et personne ne peut les écarter de soi. L'Allemagne

aussi me tient fortement au coeur. J'ai souvent ressenti une douleur

profonde en pensant à cette nation allemande, qui est si estimable

dans chaque individu et si misérable dans son ensemble. La comparaison

du peuple allemand avec les autres peuples éveille des sentiments

douloureux auxquels j'ai cherché à échapper par tous les moyens

possibles; j'ai trouvé dans la science et dans l'art les ailes qui

peuvent nous emporter loin de ces misères, car la science et l'art

appartiennent au monde tout entier, et devant eux tombent les

frontières des nationalités; mais la consolation qu'ils donnent est

cependant une triste consolation et ne remplace pas les sentiments de

fierté que l'on éprouve quand on sait que l'on appartient à un peuple

grand, fort, estimé et redouté. Aussi c'est la foi à l'avenir de

l'Allemagne qui me console vraiment. Cette foi, je l'ai aussi

énergique que vous. Oui, le peuple allemand promet un avenir, et a un

avenir. Pour parler comme Napoléon: les destinées de l'Allemagne ne

sont pas encore accomplies. Si elle n'avait pas eu d'autre mission que

de renverser l'empire romain et de créer, d'organiser un monde

nouveau, elle serait tombée depuis longtemps. Mais comme elle est

restée debout, forte et solide, j'ai la conviction qu'elle a encore

une autre mission, et cette mission sera plus grande que celle qu'elle

a accomplie lorsqu'elle a détruit l'empire romain et donné sa forme au

moyen-âge, plus grande en proportion même de la supériorité de sa

civilisation actuelle sur la civilisation du passé. Quand viendront le

temps et l'occasion pour agir? Aucun oeil humain ne peut le voir

d'avance; aucune force humaine ne pourrait rapprocher ce temps et

faire naître cette occasion. Que nous reste-t-il donc à faire, à nous,

simples individus? Nous devons, suivant nos talents, nos penchants,

notre situation, développer chez nous, fortifier, rendre plus générale

la civilisation, former les esprits, et surtout dans les classes

élevées, pour que notre nation, bien loin de rester en arrière,

précède tous les autres peuples, pour que son âme ne languisse pas,

mais reste toujours vive et active, pour que notre race ne tombe pas

dans l'abattement et dans le découragement, et soit capable de toutes

les grandes actions quand brillera le jour de la gloire.--Mais, pour

le moment, il ne s'agit ni de l'avenir, ni de nos voeux, ni de nos

espérances, ni de notre foi, ni des destinées réservées à notre

patrie; nous parlons du présent, et des circonstances au milieu

desquelles paraît votre journal. Vous dites, il est vrai: Des

événements décisifs sont venus nous donner le signal. Bien. Ces

événements ne sont jamais, à tout supposer pour le mieux, que le

commencement de la fin. Deux cas sont possibles: ou le puissant

dominateur abat encore une fois tous ses ennemis, ou il est abattu par

eux. (Je tiens pour à peu près impossible un accommodement; et s'il

se faisait, il serait inutile; nous serions de nouveau comme

autrefois.) Supposons donc que Napoléon abatte ses ennemis. C'est

impossible, dites-vous? Tant de certitude ne nous est pas permise.

Cependant je crois moi-même sa victoire peu vraisemblable; laissons

donc cette supposition de côté et déclarons cet événement impossible.

Il reste à examiner le cas où Napoléon est vaincu, complétement

vaincu. Eh bien! qu'arrivera-t-il? Vous parlez du réveil du peuple

allemand et vous croyez que ce peuple ne se laissera plus arracher ce

qu'il a conquis et ce qu'il a payé de son sang: la liberté. Le peuple

est-il réellement réveillé? sait-il ce qu'il veut et ce qu'il peut?

Avez-vous oublié le mot magnifique que votre Philistin d'Iéna criait à

son voisin, déclarant qu'il pouvait maintenant recevoir bien

commodément les Russes, puisque sa maison était nettoyée et que les

Français l'avaient quittée? Le sommeil du peuple était trop profond

pour que les secousses même les plus fortes puissent aujourd'hui le

réveiller si promptement. Et de plus, est-ce que tout mouvement nous

met debout? Se redresse-t-il, celui qui ne sort de son repos que

parce qu'on l'y force avec violence? Je ne parle pas des quelques

milliers d'hommes et de jeunes gens instruits; je parle de la masse,

des millions. Qu'a-t-on obtenu? qu'a-t-on gagné? Vous dites: la

liberté; il serait plus juste peut-être de dire: la délivrance, et non

la délivrance des étrangers, mais d'un étranger. C'est vrai: je ne

vois plus chez nous ni Français, ni Italiens, mais, à leur place, je

vois des Cosaques, des Baschkirs, des Croates, des Magyares, des

Tartares et des Samoyèdes; des hussards de toutes les couleurs. Depuis

longtemps nous sommes habitués à ne regarder que vers l'ouest; c'est

de là que nous attendons tous les dangers. Mais la terre s'étend aussi

de l'autre côté vers l'orient. Même quand arrivent chez nous ces

peuples tout entiers, nous ne ressentons aucune crainte, et on a vu de

belles femmes embrasser les hommes et les chevaux. Ah! ne m'en laissez

pas dire davantage!... Elles invoquent, il est vrai, les éloquents

appels des souverains de ce pays et de l'étranger; oui, oui, je sais:

«un cheval, un cheval, un royaume pour un cheval!...»

«Une réponse de moi suscita une réplique de Goethe, et sa parole

devint de plus en plus précise et incisive, plus individuelle pour

ainsi dire. Je n'ose écrire ce qui fut dit; d'ailleurs, je n'en vois

pas l'utilité. Je veux seulement faire observer que, pendant cette

heure de conversation, j'acquis la plus profonde conviction que c'est

une erreur radicale de croire que Goethe n'a pas aimé sa patrie, n'a

pas eu le coeur allemand, n'a pas eu foi en notre peuple, n'a pas

ressenti l'honneur et la honte, le bonheur et l'infortune de

l'Allemagne. Son silence, au milieu des grands événements et des

complications de ce temps, n'était qu'une résignation douloureuse, à

laquelle l'obligeaient de se résoudre sa position et aussi sa

connaissance exacte des hommes et des choses. Quand je me retirai

enfin, mes yeux étaient remplis de larmes. Je saisis les mains de

Goethe; mais je ne sais ni ce que je lui dis ni ce qu'il me répondit.

Je sais seulement qu'il était très-cordial. J'étais déjà sorti; je lui

dis:

«En entrant, j'avais l'intention de faire une prière à Votre

Excellence; je voulais lui demander de vouloir bien honorer mon

journal au moins d'un article.

«--Je vous remercie de ne pas m'avoir fait cette demande, dit-il;

j'aurais eu du regret à vous refuser, mais j'aurais refusé; vous savez

maintenant pourquoi.»

«Plus tard, je me suis rappelé bien souvent cette conversation avec

Goethe, et jamais elle ne m'est revenue dans l'esprit sans que je ne

m'écriasse: «Ô Solon, Solon!»

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 16 / 222 题