Mais, s'apercevant de l'impression pénible que ses craintes sur les
suites de la révolution de 1830 imprimaient à ses auditeurs, son fils,
sa belle-fille, Mlle Ulrique et Eckermann:
«Croyez-vous, dit-il après un long silence, que je sois indifférent
aux grandes idées que réveillent en moi les mots de Liberté, de
Peuple, de Patrie? Non: ces idées sont en nous; elles sont une partie
de notre être, et personne ne peut les écarter de soi. L'Allemagne
aussi me tient fortement au coeur. J'ai souvent ressenti une douleur
profonde en pensant à cette nation allemande, qui est si estimable
dans chaque individu et si misérable dans son ensemble. La comparaison
du peuple allemand avec les autres peuples éveille des sentiments
douloureux auxquels j'ai cherché à échapper par tous les moyens
possibles; j'ai trouvé dans la science et dans l'art les ailes qui
peuvent nous emporter loin de ces misères, car la science et l'art
appartiennent au monde tout entier, et devant eux tombent les
frontières des nationalités; mais la consolation qu'ils donnent est
cependant une triste consolation et ne remplace pas les sentiments de
fierté que l'on éprouve quand on sait que l'on appartient à un peuple
grand, fort, estimé et redouté. Aussi c'est la foi à l'avenir de
l'Allemagne qui me console vraiment. Cette foi, je l'ai aussi
énergique que vous. Oui, le peuple allemand promet un avenir, et a un
avenir. Pour parler comme Napoléon: les destinées de l'Allemagne ne
sont pas encore accomplies. Si elle n'avait pas eu d'autre mission que
de renverser l'empire romain et de créer, d'organiser un monde
nouveau, elle serait tombée depuis longtemps. Mais comme elle est
restée debout, forte et solide, j'ai la conviction qu'elle a encore
une autre mission, et cette mission sera plus grande que celle qu'elle
a accomplie lorsqu'elle a détruit l'empire romain et donné sa forme au
moyen-âge, plus grande en proportion même de la supériorité de sa
civilisation actuelle sur la civilisation du passé. Quand viendront le
temps et l'occasion pour agir? Aucun oeil humain ne peut le voir
d'avance; aucune force humaine ne pourrait rapprocher ce temps et
faire naître cette occasion. Que nous reste-t-il donc à faire, à nous,
simples individus? Nous devons, suivant nos talents, nos penchants,
notre situation, développer chez nous, fortifier, rendre plus générale
la civilisation, former les esprits, et surtout dans les classes
élevées, pour que notre nation, bien loin de rester en arrière,
précède tous les autres peuples, pour que son âme ne languisse pas,
mais reste toujours vive et active, pour que notre race ne tombe pas
dans l'abattement et dans le découragement, et soit capable de toutes
les grandes actions quand brillera le jour de la gloire.--Mais, pour
le moment, il ne s'agit ni de l'avenir, ni de nos voeux, ni de nos
espérances, ni de notre foi, ni des destinées réservées à notre
patrie; nous parlons du présent, et des circonstances au milieu
desquelles paraît votre journal. Vous dites, il est vrai: Des
événements décisifs sont venus nous donner le signal. Bien. Ces
événements ne sont jamais, à tout supposer pour le mieux, que le
commencement de la fin. Deux cas sont possibles: ou le puissant
dominateur abat encore une fois tous ses ennemis, ou il est abattu par
eux. (Je tiens pour à peu près impossible un accommodement; et s'il
se faisait, il serait inutile; nous serions de nouveau comme
autrefois.) Supposons donc que Napoléon abatte ses ennemis. C'est
impossible, dites-vous? Tant de certitude ne nous est pas permise.
Cependant je crois moi-même sa victoire peu vraisemblable; laissons
donc cette supposition de côté et déclarons cet événement impossible.
Il reste à examiner le cas où Napoléon est vaincu, complétement
vaincu. Eh bien! qu'arrivera-t-il? Vous parlez du réveil du peuple
allemand et vous croyez que ce peuple ne se laissera plus arracher ce
qu'il a conquis et ce qu'il a payé de son sang: la liberté. Le peuple
est-il réellement réveillé? sait-il ce qu'il veut et ce qu'il peut?
Avez-vous oublié le mot magnifique que votre Philistin d'Iéna criait à
son voisin, déclarant qu'il pouvait maintenant recevoir bien
commodément les Russes, puisque sa maison était nettoyée et que les
Français l'avaient quittée? Le sommeil du peuple était trop profond
pour que les secousses même les plus fortes puissent aujourd'hui le
réveiller si promptement. Et de plus, est-ce que tout mouvement nous
met debout? Se redresse-t-il, celui qui ne sort de son repos que
parce qu'on l'y force avec violence? Je ne parle pas des quelques
milliers d'hommes et de jeunes gens instruits; je parle de la masse,
des millions. Qu'a-t-on obtenu? qu'a-t-on gagné? Vous dites: la
liberté; il serait plus juste peut-être de dire: la délivrance, et non
la délivrance des étrangers, mais d'un étranger. C'est vrai: je ne
vois plus chez nous ni Français, ni Italiens, mais, à leur place, je
vois des Cosaques, des Baschkirs, des Croates, des Magyares, des
Tartares et des Samoyèdes; des hussards de toutes les couleurs. Depuis
longtemps nous sommes habitués à ne regarder que vers l'ouest; c'est
de là que nous attendons tous les dangers. Mais la terre s'étend aussi
de l'autre côté vers l'orient. Même quand arrivent chez nous ces
peuples tout entiers, nous ne ressentons aucune crainte, et on a vu de
belles femmes embrasser les hommes et les chevaux. Ah! ne m'en laissez
pas dire davantage!... Elles invoquent, il est vrai, les éloquents
appels des souverains de ce pays et de l'étranger; oui, oui, je sais:
«un cheval, un cheval, un royaume pour un cheval!...»
«Une réponse de moi suscita une réplique de Goethe, et sa parole
devint de plus en plus précise et incisive, plus individuelle pour
ainsi dire. Je n'ose écrire ce qui fut dit; d'ailleurs, je n'en vois
pas l'utilité. Je veux seulement faire observer que, pendant cette
heure de conversation, j'acquis la plus profonde conviction que c'est
une erreur radicale de croire que Goethe n'a pas aimé sa patrie, n'a
pas eu le coeur allemand, n'a pas eu foi en notre peuple, n'a pas
ressenti l'honneur et la honte, le bonheur et l'infortune de
l'Allemagne. Son silence, au milieu des grands événements et des
complications de ce temps, n'était qu'une résignation douloureuse, à
laquelle l'obligeaient de se résoudre sa position et aussi sa
connaissance exacte des hommes et des choses. Quand je me retirai
enfin, mes yeux étaient remplis de larmes. Je saisis les mains de
Goethe; mais je ne sais ni ce que je lui dis ni ce qu'il me répondit.
Je sais seulement qu'il était très-cordial. J'étais déjà sorti; je lui
dis:
«En entrant, j'avais l'intention de faire une prière à Votre
Excellence; je voulais lui demander de vouloir bien honorer mon
journal au moins d'un article.
«--Je vous remercie de ne pas m'avoir fait cette demande, dit-il;
j'aurais eu du regret à vous refuser, mais j'aurais refusé; vous savez
maintenant pourquoi.»
«Plus tard, je me suis rappelé bien souvent cette conversation avec
Goethe, et jamais elle ne m'est revenue dans l'esprit sans que je ne
m'écriasse: «Ô Solon, Solon!»