(TROISIÈME PARTIE.)
I
Ne nous étonnons pas de cette admiration minutieuse qu'un grand esprit
comme Goethe inspire à ceux qui sont capables et dignes de l'entendre
dans le repos de sa vieillesse à la fin de ses jours. C'est la loi du
sort; et cette loi compensatrice est consolante à étudier. Les grands
hommes ont deux sortes de dénigrements systématiques à combattre à la
fin de leur carrière: premièrement, les ennemis de la vérité qu'ils
portent en eux et qui, en les tuant par la raillerie, espèrent tuer la
vérité elle-même; secondement, la jalousie et l'envie de leurs rivaux,
supérieurs ou médiocres, qui, en les ravalant, espèrent les rabaisser
ou les subordonner à leur orgueil. De là pour les vraies supériorités
humaines, poétiques, philosophiques, politiques et religieuses, cet
acharnement de leurs ennemis qui ne pardonnent qu'à la mort.
Il faut donc, sous peine de forcer ces grandes natures à se réfugier
dans le tombeau avant l'heure marquée par le destin et à chercher la
paix dans le suicide, il faut que la Providence, dans sa bonté infinie
pour tous les êtres, donne à cet homme d'élite la goutte d'eau de
l'éponge qu'on laisse tomber sur les lèvres pâles du Nazaréen dans son
agonie sur la croix; cette goutte d'eau, c'est le culte fidèle de
quelques rares et tendres admirateurs au-dessus du monde par leur
intelligence et leur dévouement, qui s'attachent aux pas, aux malheurs
même des hommes supérieurs et persécutés, et qui les suivent de
station en station jusqu'à leur supplice ou à leur mort. Eckermann
était pour Goethe un de ces disciples. Pendant dix ans il ne quitta
plus le maître qu'il était venu chercher de Berlin à Weimar; et, s'il
y avait quelque exagération dans son apostolat, le motif en était
sublime.