LE JUGE.

Madame, si vous ne vous disculpez pas du dernier fait, vous pourrez

être prévenue du crime d’empoisonnement. Nous allons chercher les

preuves de votre innocence ou de votre culpabilité.

GERTRUDE.

Où?

LE JUGE.

Chez vous! Hier vous avez fait boire à mademoiselle de Grandchamp une

infusion de feuilles d’oranger dans cette seconde tasse qui contient de

l’arsenic.

GERTRUDE.

Oh! est-ce possible!

LE JUGE.

Vous nous avez déclaré avant-hier que la clef de votre secrétaire, où

vous serriez le paquet de cette substance, ne vous quittait jamais.

GERTRUDE.

Elle est dans la poche de ma robe... Oh! merci, Monsieur!... ce

supplice va finir.

LE JUGE.

Vous n’avez donc fait encore aucun usage de...

GERTRUDE.

Non; vous allez trouver le paquet cacheté.

RAMEL.

Ah! Madame, je le souhaite.

LE JUGE.

J’en doute; c’est une de ces audacieuses criminelles...

GERTRUDE.

La chambre est en désordre, permettez...

LE JUGE.

Oh! non, non, nous entrerons tous trois.

RAMEL.

Il s’agit de votre innocence.

GERTRUDE.

Oh! entrons, Messieurs!

SCÈNE VIII.

VERNON, =seul=.

Mon pauvre général! agenouillé près du lit de sa fille; il pleure, il

prie!... Hélas! Dieu seul peut la lui rendre.

SCÈNE IX.

VERNON, GERTRUDE, RAMEL, LE JUGE, LE GREFFIER.

GERTRUDE.

Je doute de moi, je rêve... je suis...

RAMEL.

Vous êtes perdue, Madame.

GERTRUDE.

Oui, Monsieur!... mais par qui?

LE JUGE, =au greffier=.

Écrivez que madame de Grandchamp nous ayant ouvert elle-même le

secrétaire de sa chambre à coucher, et nous ayant elle-même présenté le

paquet cacheté par le sieur Baudrillon, ce paquet, intact avant-hier,

s’est trouvé décacheté... et qu’il y a été pris une dose plus que

suffisante pour donner la mort.

GERTRUDE.

La mort!... moi?

LE JUGE.

Madame, ce n’est pas sans raisons que j’ai saisi dans votre secrétaire

ce papier déchiré. Nous avons saisi chez mademoiselle de Grandchamp

ce fragment qui s’y adapte parfaitement, et qui prouve qu’arrivée à

votre secrétaire, vous avez, dans le trouble où le crime jette tous les

criminels, pris ce papier pour envelopper la dose que vous deviez mêler

à l’infusion.

GERTRUDE.

Vous avez dit que vous étiez mon protecteur! eh bien! cela,

voyez-vous...

LE JUGE.

Attendez, Madame! devant de telles présomptions, je suis obligé de

convertir le mandat d’amener, décerné contre vous, en un mandat

de dépôt. =(Il signe.)= Maintenant, Madame, vous êtes en état

d’arrestation.

GERTRUDE.

Eh bien! tout ce que vous voudrez!... Mais votre mission, avez-vous

dit, est de chercher la vérité... cherchons-la... oh! cherchons-la.

LE JUGE.

Oui, Madame.

GERTRUDE, =à Ramel en pleurant=.

Oh! Monsieur! Monsieur!...

RAMEL.

Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense qui puisse nous faire

revenir sur cette terrible mesure?

GERTRUDE.

Messieurs, je suis innocente du crime d’empoisonnement, et tout est

contre moi! Je vous en supplie, au lieu de me torturer, aidez-moi?...

Tenez, on doit m’avoir pris ma clef, voyez-vous? On doit être venu dans

ma chambre... Ah! je comprends... =(A Ramel.)= Pauline aimait comme

j’aime: elle s’est empoisonnée.

RAMEL.

Pour votre honneur, ne dites pas cela sans des preuves convaincantes,

autrement...

LE JUGE.

Madame, est-il vrai qu’hier, sachant que le docteur Vernon devait dîner

chez vous, vous l’ayez envoyé...

GERTRUDE.

Oh! vous, vos questions sont autant de coups de poignard pour mon cœur!

Et vous allez, vous allez toujours.

LE JUGE.

L’avez-vous envoyé soigner un ouvrier au Pré-l’Évêque?

GERTRUDE.

Oui, Monsieur.

LE JUGE.

Cet ouvrier, Madame, était au cabaret et très-bien portant.

GERTRUDE.

Champagne avait dit qu’il était malade.

LE JUGE.

Champagne, que nous avons interrogé, dément cette assertion, et n’a

point parlé de maladie. Vous vouliez écarter les secours.

GERTRUDE, =à part=.

Oh! Pauline! c’est elle qui m’a fait renvoyer Vernon! Oh! Pauline! tu

m’entraînes avec toi dans la tombe, et j’y descendrais criminelle! Oh

non! non! non! =(A Ramel.)= Monsieur, je n’ai plus qu’une ressource.

=(A Vernon)= Pauline existe-t-elle encore?

VERNON, =désignant le général=.

Voici ma réponse!

SCÈNE X.

=LES MÊMES=, LE GÉNÉRAL.

LE GÉNÉRAL, =à Vernon=.

Elle se meurt, mon ami! Si je la perds, je n’y survivrai pas.

VERNON.

Mon ami!

LE GÉNÉRAL.

Il me semble qu’il y a bien du monde ici... Que fait-on? Sauvez-la! Où

donc est Gertrude? =(On le fait asseoir au fond à gauche.)=

GERTRUDE, =se traînant aux pieds du général=.

Mon ami!..... pauvre père!..... Ah! je voudrais que l’on me tuât

à l’instant, sans procès..... =(Elle se lève.)= Non, Pauline m’a

enveloppée dans son suaire, et je sens ses doigts glacés autour de mon

cou..... Oh! j’étais résignée! j’allais, oui, j’allais ensevelir avec

moi le secret de ce drame domestique, épouvantable, et que toutes les

femmes devraient connaître! mais je suis lasse de cette lutte avec

un cadavre qui m’étreint, qui me communique la mort! Eh bien! mon

innocence sortira victorieuse de ces aveux aux dépens de l’honneur;

mais je ne serai pas du moins une lâche et vile empoisonneuse. Ah! je

vais tout dire.

LE GÉNÉRAL, =se levant et s’avançant=.

Ah! vous allez donc dire à la justice ce que vous me taisez si

obstinément depuis deux jours... Oh! lâche et ingrate créature...

mensonge caressant... Vous m’avez tué ma fille, qu’allez-vous me tuer

encore!

GERTRUDE.

Faut-il se taire!... Faut-il parler?

RAMEL.

Général, de grâce, retirez-vous? la loi le veut.

LE GÉNÉRAL.

La loi!... vous êtes la justice des hommes; moi, je suis la justice de

Dieu, je suis plus que vous tous! je suis l’accusateur, le tribunal,

l’arrêt et l’exécuteur... Allons, parlez, Madame.

GERTRUDE, =aux genoux du général=.

Pardon, Monsieur... Oui, je suis...

RAMEL, =à part=.

Oh! la malheureuse!

GERTRUDE, =à part=.

Oh! non! non!..... pour son honneur, qu’il ignore toujours la vérité!

=(Haut.)= Coupable pour tout le monde, à vous, je vous dirai jusqu’à

mon dernier soupir que je suis innocente, et que quelque jour la vérité

sortira de deux tombes, vérité cruelle, et qui vous prouvera que vous

aussi, vous n’êtes pas exempt de reproches, que vous aussi, peut-être à

cause de vos haines aveugles, vous êtes coupable.

LE GÉNÉRAL.

Moi! moi!... Oh! ma tête se perd..... vous osez m’accuser.....

=(Apercevant Pauline.)= Ah!... ah!... mon Dieu!

SCÈNE XI.

=LES PRÉCÉDENTS=, PAULINE, =appuyée sur= FERDINAND.

PAULINE.

On m’a tout dit! Cette femme est innocente du crime dont elle est

accusée. La religion m’a fait comprendre qu’on ne peut pas trouver le

pardon là-haut, en ne le laissant pas ici-bas. J’ai pris à Madame la

clef de son secrétaire, je suis allée chercher moi-même le poison, j’ai

déchiré moi-même cette feuille de papier pour l’envelopper, car j’ai

voulu mourir.

GERTRUDE.

Oh! Pauline! prends ma vie, prends tout ce que j’aime..... Oh! docteur,

sauvez-la!

LE JUGE.

Mademoiselle, est-ce la vérité?

PAULINE.

La vérité?... les mourants la disent...

LE JUGE.

Nous ne saurons décidément rien de cette affaire-là.

PAULINE, =à Gertrude=.

Savez-vous pourquoi je viens vous retirer de l’abîme où vous êtes?

c’est que Ferdinand vient de me dire un mot qui m’a fait sortir de mon

cercueil. Il a tellement horreur d’être avec vous dans la vie, qu’il me

suit, moi, dans la tombe, où nous reposerons ensemble, mariés par la

mort.

GERTRUDE.

Ferdinand!... Ah! mon Dieu! à quel prix suis-je sauvée?

LE GÉNÉRAL.

Mais malheureuse, enfant, pourquoi meurs-tu? ne suis-je pas, ai-je

cessé un seul instant d’être un bon père? On dit que c’est moi qui suis

coupable...

FERDINAND.

Oui, général. Et c’est moi seul qui peux vous donner le mot de

l’énigme, et qui vous expliquerai comment vous êtes coupable.

LE GÉNÉRAL.

Vous, Ferdinand, vous à qui j’offrais ma fille, et qui l’aimez.....

FERDINAND.

Je m’appelle Ferdinand, comte de Marcandal, fils du général

Marcandal... Comprenez-vous?

LE GÉNÉRAL.

Ah! fils de traître, tu ne pouvais apporter sous mon toit que mort et

trahison!... Défends-toi!

FERDINAND.

Vous battrez-vous, général, contre un mort? =(Il tombe.)=

GERTRUDE, =s’élance vers Ferdinand en jetant un cri=.

Oh! =(Elle recule devant le général, qui s’avance vers sa fille, puis

elle tire un flacon qu’elle jette aussitôt.)= Oh! non, je me condamne

à vivre pour ce pauvre vieillard! =(Le général s’agenouille près de sa

fille morte.)= Docteur, que fait-il?... perdrait-il la raison?...

LE GÉNÉRAL, =bégayant comme un homme qui ne peut trouver les mots=.

Je..... je..... je.....

LE DOCTEUR.

Général, que faites-vous?

LE GÉNÉRAL.

Je... je cherche à dire des prières pour ma fille!...

=(Le rideau tombe.)=

FIN DE LA MARATRE.

LE FAISEUR

COMÉDIE EN CINQ ACTES ET EN PROSE

=Entièrement conforme au manuscrit de l’auteur.=

PERSONNAGES.

AUGUSTE MERCADET, =spéculateur=.

ADOLPHE MINARD, =teneur de livres=.

MICHONNIN DE LA BRIVE, =jeune homme élégant=.

DE MÉRICOURT, =autre jeune homme=.

BRÉDIF, =propriétaire=.

BERCHUT, =courtier marron=.

VERDELIN, =ami de Mercadet=.

GOULARD, =homme d’affaires, créancier de Mercadet=.

PIERQUIN, =usurier, créancier de Mercadet=.

VIOLETTE, =courtier d’affaires, créancier de Mercadet=.

JUSTIN, =valet de chambre=.

MADAME MERCADET.

JULIE MERCADET.

THÉRÈSE, =femme de chambre=.

VIRGINIE, =cuisinière=.

=L’action se passe en 1839.—La scène représente, pendant toute la

pièce, le salon principal de l’appartement de Mercadet.=

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

MERCADET.

Messieurs, je n’ai rien.

(LE FAISEUR.)]

LE FAISEUR

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE.

BRÉDIF =d’abord seul, puis= MERCADET.

BRÉDIF.

Un appartement de onze pièces, superbes, au cœur de Paris, rue de

Grammont!... et pour deux mille cinq cents francs! J’y perds trois

mille francs tous les ans... et cela, depuis la révolution de Juillet.

Ah! le plus grand inconvénient des révolutions, c’est cette subite

diminution des loyers qui... Non, je n’aurais pas dû faire de bail en

1830!... Heureusement, monsieur Mercadet est en arrière de six termes,

les meubles sont saisis, et en les faisant vendre...

MERCADET, =qui a entendu les derniers mots=.

Faire vendre mes meubles! Et vous vous êtes réveillé dès le jour pour

causer un si violent chagrin à l’un de vos semblables?...

BRÉDIF.

Vous n’êtes, Dieu merci! pas mon semblable, monsieur Mercadet!... Vous

êtes criblé de dettes, et moi je ne dois rien; je suis dans ma maison,

et vous êtes mon locataire.

MERCADET.

Ah! oui, l’égalité ne sera jamais qu’un mot! nous serons toujours

divisés en deux castes: les débiteurs et les créanciers, si

ingénieusement nommés les Anglais; allons, soyez Français, cher

monsieur Brédif, touchez-là?

BRÉDIF.

J’aimerais mieux toucher mes loyers, mon cher monsieur Mercadet.

MERCADET.

Vous êtes le seul de mes créanciers qui possède un gage... réel! Depuis

dix-huit mois vous avez saisi, décrit pièce à pièce, avec le plus grand

soin, ce mobilier qui certes vaudra bien quinze mille francs, et je ne

vous devrai deux années de loyer que... dans quatre mois.

BRÉDIF.

Et les intérêts de mes fonds?... je les perds.

MERCADET.

Demandez les intérêts judiciairement! Je me laisserai condamner.

BRÉDIF.

Mon cher monsieur Mercadet, je ne fais pas de spéculation, moi! je vis

de mes revenus; et si tous mes locataires vous ressemblaient... Ah!

tenez, il faut en finir...

MERCADET.

Comment, mon cher monsieur Brédif, moi qui suis depuis onze ans dans

votre maison, vous m’en chasseriez? Vous qui connaissez tous mes

malheurs, vous, le témoin de mes efforts! Enfin, vous savez que je suis

la victime d’un abus de confiance. Godeau...

BRÉDIF.

Allez-vous encore me recommencer l’histoire de la fuite de votre

associé; mais je la sais, et tous vos créanciers la savent aussi. Puis,

après tout, monsieur Godeau...

MERCADET.

Godeau?... J’ai cru, lorsqu’on lança le type si célèbre de Robert

Macaire, que les auteurs l’avaient connu!...

BRÉDIF.

Ne calomniez pas votre associé! Godeau était un homme d’une rare

énergie, et un bon vivant!... Il vivait avec une petite femme...

délicieuse...

MERCADET.

De laquelle il avait un enfant, et qu’ils ont abandonné...

BRÉDIF.

Mais Duval, votre ancien caissier, touché par les prières de cette

charmante femme, ne s’est-il pas chargé de ce jeune homme?

MERCADET.

Et Godeau s’est chargé de notre caisse...

BRÉDIF.

Il vous a emprunté cent cinquante mille francs... violemment, j’en

conviens, mais il vous a laissé toutes les autres valeurs de la

liquidation... et vous avez continué les affaires! Depuis huit ans,

vous en avez fait d’énormes! Vous avez gagné...

MERCADET.

J’ai gagné des batailles à la Pyrrhus! Cela nous arrive souvent, à nous

autres spéculateurs...

BRÉDIF.

Mais monsieur Godeau ne vous a-t-il pas promis de vous mettre pour la

moitié dans les affaires qu’il allait entreprendre aux Indes?... il

reviendra!...

MERCADET.

Eh bien! alors, attendez! Du moment où vous aurez les intérêts de vos

loyers, ne sera-ce pas un placement?...

BRÉDIF.

Vos raisons sont excellentes; mais si tous les propriétaires voulaient

écouter leurs locataires, les locataires les payeraient tous en raisons

de ce genre, et le gouvernement...

MERCADET.

Qu’est-ce que le gouvernement fait en ceci?

BRÉDIF.

Le gouvernement veut ses impôts et ne se paye pas avec des raisons. Je

suis donc, à mon grand regret, forcé d’agir avec rigueur.

MERCADET.

Vous? je vous croyais si bon! Ne savez-vous pas que je vais marier ma

fille?... Laissez-moi conclure ce mariage! vous y assisterez... allons!

madame Brédif dansera!... Peut-être vous payerai-je demain!

BRÉDIF.

Demain, c’est le cadet; aujourd’hui, c’est l’aîné. Je suis au désespoir

d’effaroucher votre gendre; mais vous avez dû recevoir un petit

commandement avant-hier, et si vous ne payez pas aujourd’hui, les

affiches seront apposées demain...

MERCADET.

Ah! vous voulez me vendre la protection que vous m’accordez par cette

saisie, qui paralyse les poursuites de mes autres créanciers! Eh bien!

que puis-je vous offrir pour gagner trois mois?...

BRÉDIF.

Peut-être une conscience stricte murmurerait-elle de cette involontaire

complicité, car je contribue à laisser éblouir...

MERCADET.

Qui?

BRÉDIF.

Votre futur gendre...

MERCADET, =à part=.

Vieux filou!

BRÉDIF.

Mais je suis bon homme; renoncez à votre droit de sous-location, et je

vous donne trois mois de tranquillité.

MERCADET.

Ah! un homme dans le malheur ressemble à un morceau de pain jeté dans

un vivier: chaque poisson y donne un coup de dent. Et quels brochets

que les créanciers!... Ils ne s’arrêtent que quand le débiteur, de même

que le morceau de pain, a disparu! Ne sais-je pas que nous sommes en

1839? Mon bail a sept ans à courir, les loyers ont doublé...

BRÉDIF.

Heureusement pour nous autres!...

MERCADET.

Eh bien! dans trois mois vous me renverrez, et ma femme aura perdu la

ressource de cette sous-location sur laquelle elle compte en cas de...

BRÉDIF.

De faillite!...

MERCADET.

Oh! quel mot!... les gens d’honneur ne le supportent pas!... Monsieur

Brédif?... Savez-vous ce qui corrompt les débiteurs les plus

honnêtes!... Je vais vous le dire: c’est l’adresse cauteleuse de

certains créanciers, qui, pour recouvrer quelques sous, côtoient la loi

jusque sur la lisière du vol.

BRÉDIF.

Monsieur, je suis venu pour être payé, non pour m’entendre dire des

choses qu’un honnête homme ne supporte point.

MERCADET.

Oh! devoir!... Les hommes rendent la dette quelque chose de pire

que le crime... Le crime vous donne un asile, la dette vous met à la

porte, dans la rue. J’ai tort, monsieur, je suis à votre discrétion, je

renoncerai à mon droit.

BRÉDIF, =à part=.

S’il l’avait fait de bonne grâce, je le ménagerais. Mais me dire que je

lui vends... =(Haut.)= Monsieur, je ne veux pas d’un consentement ainsi

donné... je ne suis pas un homme à tourmenter les gens.

MERCADET.

Vous voulez que je vous remercie!... =(A part.)= Ne le fâchons pas.

=(Haut.)= Peut-être ai-je été trop vif, cher monsieur Brédif, mais je

suis cruellement poursuivi!... Non, pas un de mes créanciers ne veut

comprendre que je lutte précisément pour pouvoir le payer.

BRÉDIF.

C’est-à-dire pour pouvoir faire des affaires...

MERCADET.

Mais oui, monsieur! Où donc en serais-je, si je ne conservais pas le

droit d’aller à la Bourse? =(Justin se montre à la porte.)=

BRÉDIF.

Terminons sur-le-champ cette petite affaire!...

MERCADET.

De grâce, rien devant mes domestiques. J’ai déjà bien du mal à avoir la

paix chez moi... Descendons chez vous.

BRÉDIF, =à part=.

J’aurai donc mon appartement dans trois mois!...

SCÈNE II.

JUSTIN =seul, puis= VIRGINIE =et= THÉRÈSE.

JUSTIN.

Il a beau nager, il se noiera, ce pauvre monsieur Mercadet! Quoiqu’il

y ait bien des profits chez les maîtres embarrassés, comme il me doit

une année de gages, il est temps de se faire mettre à la porte, car le

propriétaire me semble bien capable de nous chasser tous. Aujourd’hui

la déconsidération du maître tombe sur les domestiques. Je suis forcé

de payer tout ce que j’achète!... c’est gênant...

THÉRÈSE.

Est-ce que ça ira longtemps comme ça, ici, monsieur Justin?

VIRGINIE.

Ah! j’ai déjà servi dans plusieurs maisons bourgeoises, mais je n’en ai

pas encore vu de pareilles à celle-ci! Je vais laisser les fourneaux,

et me présenter à un théâtre pour y jouer la comédie.

JUSTIN.

Nous ne faisons pas autre chose ici!...

VIRGINIE.

Tantôt il faut prendre un air étonné, comme si l’on tombait de la lune,

quand un créancier se présente ici.—«Comment, monsieur, vous ne savez

pas?...—Non.—M. Mercadet est parti pour Lyon.—Il est allé?...—Oui, pour

une affaire superbe; il a découvert des mines de charbon de terre.—Ah!

tant mieux. Quand revient-il?—Mais nous l’ignorons!» Tantôt je compose

mon air comme si j’avais perdu ce que j’ai de plus cher au monde...

JUSTIN, =à part=.

Son argent.

VIRGINIE.

—«Monsieur et sa fille sont dans un bien grand chagrin. Madame

Mercadet, pauvre dame, il paraît que nous allons la perdre, ils l’ont

conduite aux eaux...—Ah!»

THÉRÈSE.

Moi, je n’ai qu’une manière.—«Vous demandez M. Mercadet?—Oui,

mademoiselle.—Il n’y est pas.—Il n’y est pas?—Non; mais si monsieur

vient pour mademoiselle... Elle est seule!» Et ils se sauvent! Pauvre

mademoiselle Julie, si elle était belle, on en ferait... quelque chose.

JUSTIN.

C’est qu’il y a des créanciers qui vous parlent comme si nous étions

les maîtres.

VIRGINIE.

Mais que gagne-t-on à se faire créancier? Je les vois tous ne jamais se

lasser d’aller, venir, guetter monsieur et rester des heures entières à

l’écouter.

JUSTIN.

Un fameux métier! Ils sont tous riches.

THÉRÈSE.

Mais ils ont cependant donné leur argent à monsieur, qui ne le leur

rend pas?

VIRGINIE.

C’est voler, ça!

JUSTIN.

Emprunter n’est pas voler. Virginie, le mot n’est pas parlementaire.

Écoutez! Je prends de l’argent dans votre sac, à votre insu, vous

êtes volée. Mais si je vous dis:—«Virginie, j’ai besoin de cent sous,

prêtez-les moi.» Vous me les donnez, je ne vous les rends pas, je

suis gêné, je vous les rendrai plus tard; vous devenez ma créancière!

Comprenez-vous, la Picarde?

VIRGINIE.

Non. Si je n’ai mon argent ni d’une manière ni d’une autre, que

m’importe! Ah! mes gages me sont dus, je vais demander mon compte et

faire régler mon livre de dépense. Mais c’est que les fournisseurs ne

veulent plus rien donner sans argent. Et donc je ne prête pas le mien.

THÉRÈSE.

J’ai déjà dit deux ou trois insolences à madame, elle n’a pas eu l’air

de les entendre!...

JUSTIN.

Demandons nos gages.

VIRGINIE.

Mais est-ce là des bourgeois? Les bourgeois, c’est des gens qui

dépensent beaucoup pour leur cuisine...

JUSTIN.

Qui s’attachent à leurs domestiques...

VIRGINIE.

Et qui leur laissent un viager! Voilà ce que doivent être les

bourgeois, relativement aux domestiques...

THÉRÈSE.

Bien dit, la Picarde! Eh bien! moi, je ne m’en irai pas d’ici. Je

veux savoir comment ça finira, car ça m’amuse! Je lis les lettres de

mademoiselle, je tourmente son amoureux, ce petit Minard qu’elle va

sans doute épouser; elle en aura dit quelque chose à son père. On a

commandé des robes, des bonnets, des chapeaux, enfin des toilettes pour

madame et pour sa fille; puis, hier, les marchands n’ont rien voulu

livrer.

VIRGINIE.

Mais s’il y a un mariage, nous aurons tous des gratifications; il faut

rester jusqu’au lendemain des noces.

JUSTIN.

Croyez-vous que ce soit à ce petit teneur de livres, qui ne gagne

pas plus de dix-huit cents francs, que M. Mercadet mariera sa fille?

=(Justin lit les journaux.)=

THÉRÈSE.

J’en suis sûre! Ils s’adorent. Madame, qui sort tous les soirs sans sa

fille, ne se doute pas de cette intrigue. Le petit Minard vient dès

que mademoiselle est seule, et comme ils ne m’ont pas mise dans la

confidence, j’entre, je les dérange, je les écoute. Oh! ils sont bien

sages. Mademoiselle, comme toutes les demoiselles un peu laides, veut

être sûre d’être aimée pour elle-même. Elle travaille à sa peinture sur

porcelaine, pendant que le petit a l’air de lui lire des romans, mais

c’est le même depuis trois mois... Mademoiselle en est quitte pour dire

à sa mère, le soir: «Maman, M. Minard est venu pour vous voir, je l’ai

reçu.»

VIRGINIE.

Vous les entendez?

THÉRÈSE.

Dame! mademoiselle, qui se donne le genre de craindre une surprise,

laisse les portes ouvertes...

VIRGINIE.

J’aimerais à savoir ce que se disent les bourgeois en se faisant la

cour.

THÉRÈSE.

Des bêtises! Ils ne se parlent que de l’idéal!...

JUSTIN.

Un calembour...

THÉRÈSE.

Tenez!... J’ai là une de ses lettres que j’ai copiée pour savoir si ça

pourrait me servir...

VIRGINIE.

Lisez-moi donc ça...

THÉRÈSE.

«Mon ange...»

VIRGINIE.

Oh! mon ange!

THÉRÈSE.

Ah! quand on vous prend la taille en disant mon ange! c’est

très-gentil!... «Mon ange, oui, je vous aime; mais aimez-vous un

pauvre être déshérité comme je le suis? Vous m’aimeriez, si vous

pouviez savoir ce qu’il y a d’amour dans l’âme d’un jeune homme jusqu’à

présent dédaigné, quand l’amour est toute sa fortune. J’ai lu hier,

sur votre front, de lumineuses espérances; j’ai cru à quelque heureux

avenir; vous avez converti mes doutes en certitude, ma faiblesse en

puissance; enfin vos regards m’ont guéri de la maladie du doute...»

VIRGINIE.

Ça brouillasse dans ma tête!... On ne voit pas clair dans ces

phrases-là!... Est-ce que l’amour baragouine?... il va droit au fait,

l’amour! Tenez, parlez-moi d’une lettre que j’ai reçue d’un joli jeune

homme, quelque étudiant du quartier latin... Ça n’a pas de mystères,

c’est net, et l’on ne peut s’en fâcher. Je la sais par cœur: «Femme

charmante! (ça vaut bien un ange!) femme charmante! accordez-moi un

rendez-vous, je vous en conjure. En pareil cas, on annonce qu’on a

mille choses à dire; moi, je n’en ai qu’une, que je vous dirai mille

fois, si vous voulez ne pas m’arrêter à la _première_.» Et c’était

signé Hippolyte.

JUSTIN.

Eh bien! a-t-il parlé? l’avez-vous arrêté?

VIRGINIE.

Je ne l’ai jamais revu; il m’avait rencontrée à la Chaumière, il aura

su qui j’étais, et l’imbécile a rougi de mon _tabellier_.

JUSTIN.

Eh bien! écoutez ce que le père Grumeau vient de me dire!... Hier,

pendant que nous faisions nos commissions, il est venu deux beaux

jeunes gens en cabriolet; leur groom a dit au père Grumeau que l’un de

ces messieurs allait épouser Mademoiselle Mercadet. Or, monsieur avait

donné cent francs au père Grumeau!...

VIRGINIE =et= THÉRÈSE, =étonnées=.

Cent francs!...

JUSTIN.

Oui, cent francs, pas promis, donnés, en argent! Et il lui a fait le

bec si bien, que le père Grumeau a eu l’air de se laisser tirer les

vers du nez en expliquant au groom que monsieur était si riche, qu’il

ne connaissait pas lui-même sa fortune.

VIRGINIE.

Ce serait ces deux jeunes gens à gants jaunes, à beaux gilets de soie

à fleurs; leur cabriolet reluisait comme du satin, leur cheval avait

des roses là =(elle montre son oreille)=; il était tenu par un enfant

de huit ans, blond, frisé, des bottes à revers, un air de souris qui

ronge des dentelles, un amour qui avait du linge éblouissant et qui

jurait comme un sapeur. Et ce beau jeune homme qui a tout cela, de gros

diamants à sa cravate, épouserait mademoiselle Mercadet!... Allons donc!

THÉRÈSE.

Mademoiselle?... qui a une figure d’héritière sans héritage!... allons

donc!

VIRGINIE.

Théâtre · 第 23 / 30 段