devant du monde. =(On entend Godard.)= J’entends Godard. =(Bas au
général.)= Est-ce là ce que vous m’aviez promis? Avec les femmes, et
j’en ai bien confessé, comme médecin, avec elles, il faut les laisser
se trahir, les observer..... Autrement, la violence amène les larmes,
et une fois le système hydraulique en jeu, elles noyeraient des hommes
de la force de trois Hercules.
SCÈNE IX.
=LES MÊMES=, GODARD.
GODARD.
Mesdames, je suis déjà venu pour vous présenter mes hommages et mes
respects, mais j’ai trouvé la porte close... Général, je vous souhaite
le bonjour. =(Le général lit les journaux et le salue de la main.)= Ah!
voilà mon adversaire d’hier. Vous venez prendre votre revanche, docteur?
VERNON.
Non, je viens prendre le thé.
GODARD.
Ah! vous avez ici cette habitude anglaise, russe et chinoise?
PAULINE.
Préférez-vous le café?
GERTRUDE.
Marguerite, du café.
GODARD.
Non, non, permettez-moi de prendre du thé; je ne ferai pas comme tous
les jours... D’ailleurs vous déjeunez, je le vois, à midi; le café au
lait me couperait l’appétit pour le déjeuner. Et puis les Anglais, les
Russes et les Chinois n’ont pas tout à fait tort.
VERNON.
Le thé, Monsieur, est une excellente chose.
GODARD.
Quand il est bon.
PAULINE.
Celui-ci, Monsieur, est du thé de caravane.
GERTRUDE.
Docteur, tenez, voilà les journaux. =(A Pauline.)= Va causer avec M. de
Rimonville, mon enfant; moi, je ferai le thé.
GODARD.
Mademoiselle de Grandchamp ne veut peut-être pas plus de ma
conversation que de ma personne?...
PAULINE.
Vous vous trompez, Monsieur.
LE GÉNÉRAL.
Godard.....
PAULINE.
Si vous me faites la faveur de ne plus vouloir de moi pour femme, vous
possédez alors à mes yeux les qualités brillantes qui doivent séduire
mesdemoiselles Boudeville, Clinville, Derville, et cætera.
GODARD.
Assez, Mademoiselle. Ah! comme vous vous moquez d’un amoureux éconduit
qui cependant a quarante mille livres de rente! Plus je reste ici, plus
j’ai de regrets. Quel heureux homme que M. Ferdinand de Charny!
PAULINE.
Heureux! et de quoi? pauvre garçon! d’être le commis de mon père.
GERTRUDE.
M. de Rimonville.
LE GÉNÉRAL.
Godard...
GERTRUDE.
M. de Rimonville.
LE GÉNÉRAL.
Godard, ma femme vous parle.
GERTRUDE.
Aimez-vous le thé peu ou beaucoup sucré?
GODARD.
Médiocrement.
GERTRUDE.
Pas beaucoup de crème?
GODARD.
Au contraire, beaucoup, madame la comtesse. =(A Pauline.)= Ah! M.
Ferdinand n’est pas celui qui..... que vous avez distingué..... Eh
bien! moi, je puis vous assurer qu’il est fort du goût de votre
belle-mère.
PAULINE, =à part=.
Quelle peste que ces curieux de province!
GODARD, =à part=.
Il faut que je m’amuse un peu avant de prendre congé! Je veux faire mes
frais.
GERTRUDE.
M. de Rimonville, si vous désirez quelque chose de substantiel, voilà
des sandwich.
GODARD.
Merci, Madame!
GERTRUDE, =à Godard=.
Tout n’est pas perdu pour vous.
GODARD.
Oh! Madame! j’ai fait bien des réflexions sur le refus de mademoiselle
de Grandchamp.
GERTRUDE.
Ah! =(Au docteur.)= Docteur, le vôtre comme à l’ordinaire?...
LE DOCTEUR.
S’il vous plaît, Madame?
GODARD, =à Pauline=.
Pauvre garçon! avez-vous dit, Mademoiselle? Mais M. Ferdinand n’est pas
si pauvre que vous le croyez! il est plus riche que moi.
PAULINE.
D’où savez-vous cela?
GODARD.
J’en suis certain, et je vais tout vous expliquer. Ce M. Ferdinand, que
vous croyez connaître, est un garçon excessivement dissimulé...
PAULINE, =à part=.
Grand Dieu! saurait-il son nom?
GERTRUDE, =à part=.
Quelques gouttes d’opium versées dans son thé l’endormiront, et je
serai sauvée.
GODARD.
Vous ne vous doutez pas de ce qui m’a mis sur la voie...
PAULINE.
Oh! Monsieur! de grâce...
GODARD.
C’est le procureur du roi. Je me suis souvenu que chez les Boudeville,
on disait que votre commis...
PAULINE, =à part=.
Il me met au supplice.
GERTRUDE, =présentant une tasse à Pauline=.
Tiens, Pauline.
VERNON, =à part=.
Ai-je la berlue? j’ai cru lui voir mettre quelque chose dans la tasse
de Pauline.
PAULINE.
Et que disait-on?
GODARD.
Ah! ah! comme vous m’écoutez!..... Je serais bien flatté de savoir que
vous auriez cet air-là pendant que quelqu’un vous parlerait de moi,
comme je vous parle de M. Ferdinand.
PAULINE.
Quel singulier goût a le thé! Trouvez-vous le vôtre bon?
GODARD.
Vous vous en prenez à votre thé pour cacher l’intérêt que vous prêtez
à ce que je vous dis. C’est connu! Eh bien! je viens exciter votre
surprise à un haut degré... Apprenez que M. Ferdinand est...
PAULINE.
Est...
GODARD.
Millionnaire!
PAULINE.
Vous vous moquez de moi, M. Godard.
GODARD.
Sur ma parole d’honneur, Mademoiselle, il possède un trésor...
=(A part.)= Elle est folle de lui.
PAULINE, =à part=.
Quelle peur ce sot m’a faite!
=(Elle se lève avec sa tasse que Vernon saisit.)=
VERNON.
Donnez, mon enfant.
LE GÉNÉRAL, =à sa femme=.
Qu’as-tu, chère amie, tu me sembles?...
VERNON. =Il a changé sa tasse contre celle de Pauline et rend la sienne
à Gertrude.=
=(A part.)=
C’est du laudanum, la dose est légère heureusement; allons, il va
se passer ici quelque chose d’extraordinaire... =(A Godard.)= M.
Godard?... vous êtes un rusé compère. =(Godard prend son mouchoir et
fait le geste de se moucher. Vernon rit.)= Ah!
GODARD.
Docteur! sans rancune.
VERNON.
Voyons! vous sentez-vous capable d’emmener le général à la fabrique, et
de l’y retenir une heure?...
GODARD.
Il me faudrait le petit.
VERNON.
Il est à l’école jusqu’au dîner.
GODARD.
Et pourquoi voulez-vous?
VERNON.
Je vous en prie, vous êtes un galant homme, il le faut... Aimez-vous
Pauline?
GODARD.
Oh! je l’aimais hier, mais ce matin... =(A part.)= Je devinerai bien ce
qu’il me cache. =(A Vernon.)= Ce sera fait! Je vais aller au perron,
je rentrerai dire au général que Ferdinand le demande; et soyez
tranquille... Ah! voilà Ferdinand, bon! =(Il va au perron.)=
PAULINE.
C’est singulier, comme je me sens engourdie.
=(Elle s’étend pour dormir; Ferdinand paraît et cause avec Godard.)=
SCÈNE X.
=LES MÊMES=, FERDINAND.
FERDINAND.
Général, il serait nécessaire que vous vinssiez au magasin et à la
fabrique pour faire la vérification des comptes que je vous rends.
LE GÉNÉRAL.
C’est juste!
PAULINE, =assoupie=.
Ferdinand!
GODARD.
Ah! général, je profiterai de cette occasion pour visiter avec vous
votre établissement que je n’ai jamais vu.
LE GÉNÉRAL.
Eh bien, venez, Godard.
GODARD.
De Rimonville.
GERTRUDE, =à part=.
Ils s’en vont, le hasard me protége.
VERNON, =à part=.
Le hasard!... c’est moi...
SCÈNE XI.
GERTRUDE, VERNON, PAULINE, MARGUERITE =est au fond=.
GERTRUDE.
Docteur, voulez-vous une autre tasse de thé?
VERNON.
Merci, je suis tellement enfoncé dans les élections que je n’ai pas
fini la première.
GERTRUDE, =en montrant Pauline=.
Oh! la pauvre enfant, la voilà qui dort.
VERNON.
Comment? elle dort!
GERTRUDE.
Cela n’est pas étonnant. Figurez-vous, docteur, qu’elle ne s’est pas
endormie avant trois heures du matin. Nous avons eu cette nuit une
alerte.
VERNON.
Je vais vous aider.
GERTRUDE.
Non, c’est inutile. Marguerite, aidez-moi? Entrons-la dans sa chambre,
elle y sera mieux.
SCÈNE XII.
VERNON, FÉLIX.
VERNON.
Félix!
FÉLIX.
Monsieur, qu’y a-t-il pour votre service?
VERNON.
Se trouve-t-il ici quelque armoire où je puisse serrer quelque chose?
FÉLIX, =montrant l’armoire=.
Là, Monsieur.
VERNON.
Bon! Félix... ne dis pas un mot de ceci à qui que ce soit au monde. =(A
part.)= Il s’en souviendra. =(Haut.)= C’est un tour que je veux jouer
au général, et ce tour-là manquerait si tu parlais.
FÉLIX.
Je serai muet comme un poisson. =(Le docteur prend la clef du meuble.)=
VERNON.
Maintenant, laisse-moi seul avec ta maîtresse qui va revenir, et veille
à ce que personne ne vienne pendant un moment.
FÉLIX, =sortant=.
Marguerite avait raison: il y a quelque chose, c’est sûr.
MARGUERITE, =revient=.
Ce n’est rien, Mademoiselle dort. =(Elle sort.)=
SCÈNE XIII.
VERNON.
Ce qui peut brouiller deux femmes vivant en paix jusqu’à présent!...
oh! tous les médecins, tant soit peu philosophes, le savent. Pauvre
général, qui, toute sa vie, n’a pas eu d’autre idée que d’éviter le
sort commun! Mais je ne vois personne que Ferdinand et moi?... Moi, ce
n’est pas probable; mais Ferdinand... je n’ai rien encore aperçu... Je
l’entends! A l’abordage!...
SCÈNE XIV.
VERNON, GERTRUDE.
GERTRUDE.
Ah! je les ai... je vais les brûler dans ma chambre... =(Elle rencontre
Vernon.)= Ah!
VERNON.
Madame, j’ai renvoyé tout le monde.
GERTRUDE.
Et pourquoi?
VERNON.
Pour que nous soyons seuls à nous expliquer.
GERTRUDE.
Nous expliquer!... de quel droit, vous, vous le parasite de la maison,
prétendez-vous avoir une explication avec la comtesse de Grandchamp?
VERNON.
Parasite, moi! Madame, j’ai dix mille livres de rente outre ma pension;
j’ai le grade de général, et ma fortune sera léguée aux enfants de mon
vieil ami! Moi, parasite! Oh! mais je ne suis pas seulement ici comme
ami, j’y suis comme médecin: vous avez versé des gouttes de Rousseau
dans le thé de Pauline.
GERTRUDE.
Moi?
VERNON.
Je vous ai vue, et j’ai la tasse.
GERTRUDE.
Vous avez la tasse?... je l’ai lavée.
VERNON.
Oui, la mienne que je vous ai donnée! Ah! je ne lisais pas le journal,
je vous observais.
GERTRUDE.
Oh! Monsieur, quel métier!
VERNON.
Avouez que ce métier vous est en ce moment bien salutaire, car vous
allez peut-être avoir besoin de moi, si, par l’effet de ce breuvage
Pauline se trouvait gravement indisposée.
GERTRUDE.
Gravement indisposée... mon Dieu! docteur, je n’ai mis que quelques
gouttes.
VERNON.
Ah! vous avez donc mis de l’opium dans son thé.
GERTRUDE.
Docteur... vous êtes un infâme!
VERNON.
Pour avoir obtenu de vous cet aveu?... Dans le même cas, toutes les
femmes me l’ont dit, j’y suis accoutumé. Mais ce n’est pas tout, et
vous avez bien d’autres confidences à me faire.
GERTRUDE, =à part=.
Un espion! il ne me reste plus qu’à m’en faire un complice. =(Haut.)=
Docteur, vous pouvez m’être trop utile pour que nous restions
brouillés; dans un moment, je vais vous répondre avec franchise.
=(Elle entre dans sa chambre, et s’y renferme.)=
VERNON.
Le verrou mis! Je suis pris, joué! Je ne pouvais pas, après tout,
employer la violence... Que fait-elle?... elle va cacher son flacon
d’opium... On a toujours tort de rendre à un homme les services
que mon vieil ami, ce pauvre général, a exigé de moi... Elle va
m’entortiller... Ah! la voici.
GERTRUDE, =à part=.
Brûlées!... Plus de traces... je suis sauvée!... =(Haut.)= Docteur!
VERNON.
Madame?
GERTRUDE.
Ma belle-fille Pauline, que vous croyez être une fille candide, un
ange, s’était emparée lâchement, par un crime, d’un secret dont la
découverte compromettait l’honneur, la vie de quatre personnes.
VERNON.
Quatre. =(A part.)= Elle, le général... ah! son fils, peut-être... et
l’inconnu.
GERTRUDE.
Ce secret, sur lequel elle est forcée de se taire, quand même il
s’agirait de sa vie à elle...
VERNON.
Je n’y suis plus.
GERTRUDE.
Eh bien! les preuves de ce secret sont anéanties! Et vous, docteur,
vous, qui nous aimez, vous seriez aussi lâche, aussi infâme qu’elle...
plus même, car vous êtes un homme, vous n’avez pas pour excuse les
passions insensées de la femme! vous seriez un monstre, si vous faisiez
un pas de plus dans la voie où vous êtes...
VERNON.
L’intimidation! Ah! Madame, depuis qu’il y a des sociétés, ce que vous
semez n’a fait lever que des crimes.
GERTRUDE.
Eh! il y a quatre existences en péril, songez-y. =(A part.)= Il
revient..... =(Haut.)= Aussi, forte de ce danger, vous déclaré-je que
vous m’aiderez à maintenir la paix ici, que tout à l’heure vous irez
chercher ce qui peut faire cesser le sommeil de Pauline. Et ce sommeil,
vous l’expliquerez vous-même, au besoin, au général. Puis, vous me
rendrez la tasse, n’est-ce pas, car vous me la rendrez? Et à chaque pas
que nous ferons ensemble, eh bien! je vous expliquerai tout.
VERNON.
Madame!...
GERTRUDE.
Allez donc! le général peut revenir.
VERNON, =à part=.
Je te tiens toujours! j’ai une arme contre toi, et... =(Il sort.)=
SCÈNE XV.
GERTRUDE, =seule, appuyée sur le meuble où est enfermée la tasse=.
Où peut-il avoir caché cette tasse?
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
=La scène se passe dans la chambre de Pauline.=
SCÈNE PREMIÈRE.
PAULINE, GERTRUDE.
=Pauline endormie dans un grand fauteuil à gauche.=
GERTRUDE, =entrant avec précaution=.
Elle dort, et le docteur qui m’avait dit qu’elle s’éveillerait
aussitôt..... Ce sommeil m’effraye!..... Voilà donc celle qu’il
aime!..... Je ne la trouve pas jolie du tout!..... Oh! si, cependant
elle est belle!... Mais comment les hommes ne voient-ils pas que la
beauté n’est qu’une promesse, et que l’amour est le..... =(On frappe.)=
Allons, voilà du monde.
VERNON, =du dehors=.
Peut-on entrer, Pauline?
GERTRUDE.
C’est le docteur!
SCÈNE II.
=LES MÊMES=, VERNON.
GERTRUDE.
Vous m’aviez dit qu’elle était éveillée.
VERNON.
Rassurez-vous... =(Appelant.)= Pauline?
PAULINE, =s’éveillant=.
M. Vernon!... où suis-je? ah! chez moi... que m’est-il arrivé?
VERNON.
Mon enfant, vous vous êtes endormie en prenant votre thé. Madame de
Grandchamp a eu peur, comme moi, que ce ne fût le commencement d’une
indisposition; mais il n’en est rien, c’est tout bonnement, à ce qu’il
paraît, le résultat d’une nuit passée sans sommeil.
GERTRUDE.
Eh bien! Pauline, comment te sens-tu?
PAULINE.
J’ai dormi!..... Et madame était ici pendant que je dormais..... =(Elle
se lève.)= Ah! =(Elle met la main sur sa poitrine.)= Ah! c’est infâme!
=(A Vernon.)= Docteur, auriez-vous été complice de...
GERTRUDE.
De quoi? Qu’allez-vous lui dire?
VERNON.
Moi! mon enfant, complice d’une mauvaise action? et contre vous,
que j’aime comme si vous étiez ma fille. Allons donc!..... Voyons,
dites-moi...
PAULINE.
Rien, docteur, rien!
GERTRUDE.
Laissez-moi lui dire deux mots.
VERNON, =à part=.
Quel est donc l’intérêt qui peut empêcher une jeune fille de parler,
quand elle est victime d’un pareil guet-apens?
GERTRUDE.
Eh! bien, Pauline, vous n’avez pas eu longtemps en votre possession les
preuves de l’accusation ridicule que vous vouliez porter à votre père
contre moi!
PAULINE.
Je comprends tout, vous m’avez endormie pour me dépouiller.
GERTRUDE.
Nous sommes aussi curieuses l’une que l’autre, voilà tout. J’ai fait
ici ce que vous avez fait chez Ferdinand.
PAULINE.
Vous triomphez, Madame, mais bientôt ce sera moi.
GERTRUDE.
Ah! la guerre continue.
PAULINE.
La guerre, Madame?... dites le duel! L’une de nous est de trop.
GERTRUDE.
Vous êtes tragique.
VERNON, =à part=.
Pas d’éclats, pas la moindre mésintelligence apparente!... Ah! quelle
idée!... Si j’allais chercher Ferdinand? =(Il veut sortir.)=
GERTRUDE.
Docteur!
VERNON.
Madame?
GERTRUDE.
Nous avons à causer ensemble. =(Bas.)= Je ne vous quitte pas que vous
ne m’ayez rendu...
VERNON.
J’ai mis une condition...
PAULINE.
Docteur!
VERNON.
Mon enfant?
PAULINE.
Savez-vous que mon sommeil n’a pas été naturel?
VERNON.
Oui, vous avez été endormie par votre belle-mère, j’en ai la preuve...
Mais, vous, savez-vous pourquoi?
PAULINE.
Oh! docteur! c’est...
GERTRUDE.
Docteur!
PAULINE.
Plus tard, je vous dirai tout.
VERNON.
Maintenant, de l’une ou de l’autre, j’apprendrai quelque chose... Ah!
pauvre général!
GERTRUDE.
Eh bien! docteur?
SCÈNE III.
PAULINE, =seule=; =elle sonne=.
Oui, fuir avec lui, voilà le seul parti qui me reste. Si nous
continuons ce duel, ma belle-mère et moi, mon pauvre père est
déshonoré; ne vaut-il pas mieux lui désobéir, et, d’ailleurs, je vais
lui écrire... Je serai généreuse, puisque je triompherai d’elle... Je
laisserai mon père croire en elle, et j’expliquerai ma fuite par la
haine qu’il porte au nom de Marcandal et par mon amour pour Ferdinand.
SCÈNE IV.
PAULINE, MARGUERITE.
MARGUERITE.
Mademoiselle se trouve-t-elle bien?
PAULINE.
Oui, de corps; mais d’esprit... Oh! je suis au désespoir. Ma pauvre
Marguerite, une fille est bien malheureuse quand elle a perdu sa mère...
MARGUERITE.
Et que son père s’est remarié avec une femme comme madame de
Grandchamp. Mais, Mademoiselle, ne suis-je donc pas pour vous une
humble mère, une mère dévouée? car mon affection de nourrice s’est
accrue de toute la haine que vous porte cette marâtre.
PAULINE.
Toi, Marguerite!... tu le crois! mais tu t’abuses. Tu ne m’aimes pas
tant que ça!
MARGUERITE.
Oh! Mademoiselle! mettez-moi à l’épreuve.
PAULINE.
Voyons?... quitterais-tu pour moi la France?
MARGUERITE.
Pour aller avec vous, j’irais aux Grandes-Indes.
PAULINE.
Et sur-le-champ?
MARGUERITE.
Sur-le-champ!... Ah! mon bagage n’est pas lourd.
PAULINE.
Eh bien, Marguerite, nous partirons cette nuit, secrètement.
MARGUERITE.
Nous partirons, et pourquoi?
PAULINE.
Pourquoi? Tu ne sais pas que madame de Grandchamp m’a endormie.
MARGUERITE.
Je le sais, Mademoiselle, et M. Vernon aussi; car Félix m’a dit qu’il a
mis sous clef la tasse où vous avez bu votre thé... mais pourquoi?
PAULINE.
Pas un mot là-dessus, si tu m’aimes! Et, si tu m’es dévouée comme tu
le prétends, va chez toi, rassemble tout ce que tu possèdes, sans que
personne puisse soupçonner que tu fais des préparatifs de voyage. Nous
partirons après minuit. Tu prendras ici, et tu porteras chez toi, mes
bijoux, enfin tout ce dont je puis avoir besoin pour un long voyage...
Mets-y beaucoup d’adresse; car si ma belle-mère avait le moindre
indice, je serais perdue.
MARGUERITE.
Perdue!... Mais, Mademoiselle, que se passe-t-il? songez donc: quitter
la maison?
PAULINE.
Veux-tu me voir mourir?
MARGUERITE.
Mourir... Oh! Mademoiselle! j’obéis.
PAULINE.
Marguerite, tu prieras M. Ferdinand de m’apporter mes revenus de
l’année; qu’il vienne à l’instant.
MARGUERITE.
Il était sous vos fenêtres quand je suis venue.
PAULINE, =à part=.
Sous mes fenêtres... Il croyait ne plus me revoir... Pauvre Ferdinand!
SCÈNE V.
PAULINE, =seule=.
Quitter le toit paternel, je connais mon père, il me cherchera partout
pendant longtemps... Quels trésors a donc l’amour pour payer de
pareilles dettes, car je livre tout à Ferdinand, mon pays, mon père, la
maison! Mais enfin, cette infâme l’aura perdu sans retour! D’ailleurs,
je reviendrai! Le docteur et M. Ramel obtiendront mon pardon. Je crois
entendre le pas de Ferdinand... Oh! c’est bien lui!
SCÈNE VI.
PAULINE, FERDINAND.
PAULINE.
Ah! mon ami, mon Ferdinand!
FERDINAND.
Moi qui croyais ne plus te voir! Marguerite sait donc tout?
PAULINE.
Elle ne sait rien encore; mais cette nuit, elle apprendra notre fuite,
car nous serons libres: tu emmèneras ta femme.
FERDINAND.
Oh! Pauline, ne me trompe pas!
PAULINE.
Je comptais bien te rejoindre là où tu serais exilé; mais cette odieuse
femme vient de précipiter ma résolution... Je n’ai plus de mérite,
Ferdinand... Il s’agit de ma vie!
FERDINAND.
De ta vie!... Mais qu’a-t-elle fait?
PAULINE.
Elle a failli me tuer, elle m’a endormie afin de me prendre ses lettres
que je portais sur moi! Par ce qu’elle a osé, pour te conserver, je
juge de ce qu’elle ferait encore. Donc, si nous voulons être l’un à
l’autre, il n’y a plus pour nous d’autre moyen que la fuite. Ainsi,
plus d’adieux! Cette nuit, nous serons réfugiés... Où?... Cela te
regarde.
FERDINAND.
Ah! c’est à devenir fou de joie!
PAULINE.
Oh! Ferdinand! prends bien toutes les précautions; cours à Louviers,
chez ton ami, le procureur du roi, car ne faut-il pas une voiture, des
passe-ports?... Oh! que mon père, excité par cette marâtre, ne puisse
pas nous rejoindre! il nous tuerait; car je viens de lui dire dans
cette lettre le fatal secret qui m’oblige à le quitter ainsi.
FERDINAND.
Sois tranquille. Depuis hier, Eugène a tout préparé pour mon départ.
Voici la somme que ton père me devait. =(Il montre un portefeuille.)=
Fais-moi ta quittance =(il met de l’or sur un guéridon)=, car je n’ai
plus que le compte de la caisse à présenter pour être libre... Nous
serons à Rouen à trois heures; et au Havre pour l’heure à laquelle
part un navire américain qui retourne aux Etats-Unis. Eugène a dépêché
quelqu’un de discret pour arrêter mon passage à bord. Les capitaines
de ce pays-là trouvent tout naturel qu’un homme emmène sa femme, ainsi
nous ne rencontrerons aucun obstacle.
SCÈNE VII.
=LES MÊMES=, GERTRUDE.
GERTRUDE.
Excepté moi!
PAULINE.
Oh! perdus!
GERTRUDE.
Ah! vous partiez sans me le dire, Ferdinand!... Oh!... j’ai tout
entendu.
FERDINAND, =à Pauline=.
Mademoiselle, ayez la bonté de me donner votre quittance: elle est
indispensable pour le compte que je vais rendre à monsieur votre père
sur l’état de la caisse avant mon départ. =(A Gertrude.)= Madame, vous
pouvez, peut-être, empêcher Mademoiselle de partir! mais moi, moi qui
ne veux plus rester ici, je partirai.
GERTRUDE.
Vous devez y rester, et vous y resterez, Monsieur.
FERDINAND.
Malgré moi?
GERTRUDE.
Ce que Mademoiselle veut faire, je le ferai moi, et hardiment. Je vais
faire venir monsieur de Grandchamp, et vous allez voir que vous serez
obligé de partir, mais avec mon enfant et moi. =(Félix paraît.)= Priez
monsieur de Grandchamp de venir ici.
FERDINAND, =à Pauline=.
Je la devine. Retiens-la, je vais rejoindre Félix et l’empêcher de
parler au général. Eugène te tracera ta conduite. Une fois loin d’ici,
Gertrude ne pourra rien contre nous. =(A Gertrude.)= Adieu Madame. Vous
avez attenté tout à l’heure à la vie de Pauline, vous avez ainsi rompu
les derniers liens qui m’attachaient à vous.
GERTRUDE.
Vous ne savez que m’accuser!... Mais vous ignorez donc ce que
Mademoiselle voulait dire à son père de vous et de moi?
FERDINAND.
Je l’aime et l’aimerai toute ma vie; je saurai la défendre contre vous,
et je compte assez sur elle pour m’expatrier afin de l’obtenir. Adieu.
PAULINE.
Oh! cher Ferdinand!
SCÈNE VIII.
GERTRUDE, PAULINE.
GERTRUDE.
Maintenant que nous sommes seules, voulez-vous savoir pourquoi j’ai
fait appeler votre père? c’est pour lui dire le nom et quelle est la
famille de Ferdinand.
PAULINE.
Madame, qu’allez-vous faire? Mon père, en apprenant que le fils du
général Marcandal a séduit sa fille, ira tout aussi promptement que
Ferdinand au Havre... il l’atteindra, et alors...
GERTRUDE.
J’aime mieux Ferdinand mort que de le voir à une autre que moi, surtout
lorsque je me sens au cœur pour cette autre autant de haine que j’ai
d’amour pour lui. Tel est le dernier mot de notre duel.
PAULINE.
Oh! Madame, je suis à vos genoux, comme vous étiez naguère aux miens.
Tuons-nous si vous voulez, mais ne l’assassinons pas, lui!... Oh! sa
vie, sa vie au prix de la mienne.
GERTRUDE.
Eh bien! renoncez-vous?
PAULINE.
Oui, Madame.
GERTRUDE, =elle laisse tomber son mouchoir dans le mouvement passionné
de sa phrase=.
Tu me trompes! tu me dis cela, à moi, parce qu’il t’aime, qu’il vient
de m’insulter en me l’avouant, et que tu crois qu’il ne m’aimera plus
jamais... Oh! non, Pauline, il me faut des gages de ta sincérité.
PAULINE, =à part=.
Son mouchoir!... et la clef de son secrétaire... C’est là qu’est
renfermé le poison... Oh!... =(Haut.)= Des gages de sincérité,
dites-vous?... Je vous en donnerai... Qu’exigez-vous?
GERTRUDE.
Voyons, je ne crois qu’à une seule preuve: il faut épouser cet autre.
PAULINE.
Je l’épouserai.
GERTRUDE.
Et dans l’instant même échanger vos paroles.
PAULINE.
Allez le lui annoncer vous-même, Madame; venez ici avec mon père, et...
GERTRUDE.
Et...
PAULINE.
Je donnerai ma parole; c’est donner ma vie.
GERTRUDE, =à part=.
Comme elle dit tout cela résolument, sans pleurer!... Elle a une
arrière-pensée! =(A Pauline.)= Ainsi tu te résignes?
PAULINE.
Oui?
GERTRUDE, =à part=.
Voyons!... =(A Pauline.)= Si tu es vraie...
PAULINE.
Vous êtes la fausseté même et vous voyez toujours le mensonge chez les
autres... Ah! laissez-moi, Madame, vous me faites horreur.
GERTRUDE.
Ah! elle est franche! Je vais prévenir Ferdinand de votre résolution...
=(Signe d’adhésion de Pauline.)= Mais il ne me croira pas. Si vous lui
écriviez deux mots?
PAULINE.
Pour lui dire de rester... =(Elle écrit.)= Tenez, Madame.
GERTRUDE.
«J’épouse M. de Rimonville..... Ainsi restez..... Pauline!.....» =(A
part.)= Je n’y comprends plus rien..... Je crains un piége. Oh! je vais
le laisser partir, il apprendra le mariage quand il sera loin d’ici!
=(Elle sort.)=
SCÈNE IX.
PAULINE, =seule=.