Eh bien! mon enfant, Godard m’a dit que tu l’avais reçu plus que

froidement; c’est cependant un bien bon parti.

PAULINE.

Mon père, Madame, me laisse la liberté de choisir moi-même un mari.

GERTRUDE.

Sais-tu ce que dira Godard? Il dira que tu l’as refusé parce que tu as

déjà choisi quelqu’un.

PAULINE.

Si c’était vrai, mon père et vous, vous le sauriez. Quelle raison

aurais-je de manquer de confiance en vous?

GERTRUDE.

Qui sait? je ne t’en blâmerais pas. Vois-tu, ma chère Pauline, en

fait d’amour, il y en a dont le secret est héroïquement gardé par les

femmes, gardé au milieu des plus cruels supplices.

PAULINE, =à part, ramassant ses ciseaux qu’elle a laissé tomber=.

Ferdinand m’avait bien dit de me méfier d’elle... Est-elle insinuante!

GERTRUDE.

Tu pourrais avoir dans le cœur un de ces amours-là! Si un pareil

malheur t’arrivait, compte sur moi... Je t’aime, vois-tu! je fléchirai

ton père; il a quelque confiance en moi, je puis même beaucoup sur son

esprit, sur son caractère... ainsi, chère enfant, ouvre-moi ton cœur?

PAULINE.

Vous y lisez, Madame, je ne vous cache rien.

LE GÉNÉRAL.

Vernon, qu’est-ce que tu fais donc?

=(Légers murmures. Pauline jette un regard vers la table de jeu.)=

GERTRUDE, =à part=.

L’interrogation directe n’a pas réussi. =(Haut.)= Combien tu me rends

heureuse! car ce plaisant de petite ville, Godard, prétend que tu t’es

presque évanouie quand il a fait dire exprès par Napoléon que Ferdinand

s’était cassé la jambe... Ferdinand est un aimable jeune homme, dans

notre intimité depuis bientôt quatre ans; quoi de plus naturel que cet

attachement pour ce garçon, qui non-seulement a de la naissance, mais

encore des talents?

PAULINE.

C’est le commis de mon père.

GERTRUDE.

Ah! grâce à Dieu, tu ne l’aimes pas; tu m’effrayais, car, ma chère, il

est marié.

PAULINE.

Tiens, il est marié! pourquoi cache-t-il cela? =(A part.)= Marié! ce

serait infâme; je lui demanderai ce soir, je lui ferai le signal dont

nous sommes convenus.

GERTRUDE, =à part=.

Pas une fibre n’a tressailli dans sa figure! Godard s’est trompé, ou

cette enfant serait aussi forte que moi... =(Haut.)= Qu’as-tu, mon ange?

PAULINE.

Oh! rien.

GERTRUDE, =lui mettant la main dans le dos=.

Tu as chaud! là, vois-tu? =(A part.)= Elle l’aime, c’est sûr..... Mais

lui, l’aime-t-il? Oh! je suis dans l’enfer.

PAULINE.

Je me serai trop appliquée à l’ouvrage! Et vous, qu’avez-vous?

GERTRUDE.

Rien! Tu me demandais pourquoi Ferdinand cache son mariage?

PAULINE.

Ah! oui!

GERTRUDE, =à part=.

Voyons si elle sait le secret de son nom. =(Haut.)= Parce que sa femme

est très-indiscrète et qu’elle l’aurait compromis..... Je ne puis t’en

dire davantage.

PAULINE.

Compromis! Et pourquoi compromis?

GERTRUDE, =se levant=.

Si elle l’aime, elle a un caractère de fer! Mais où se seraient-ils

vus? Je ne la quitte pas le jour, Champagne le voit à toute heure à

la fabrique... Non, c’est absurde... Si elle l’aime, elle l’aime à

elle seule, comme font toutes les jeunes filles qui commencent à aimer

un homme sans qu’il s’en aperçoive; mais s’ils sont d’intelligence,

je l’ai frappée trop droit au cœur pour qu’elle ne lui parle pas, ne

fût-ce que des yeux. Oh! je ne les perdrai pas de vue.

GODARD.

Nous avons gagné, monsieur Ferdinand, à merveille!

=(Ferdinand quitte le jeu et se dirige vers Gertrude.)=

PAULINE, =à part=.

Je ne croyais pas qu’on pût souffrir autant sans mourir.

FERDINAND, =à Gertrude=.

Madame, c’est à vous à me remplacer.

GERTRUDE.

Pauline, prends ma place. =(A part.)= Je ne puis pas lui dire

qu’il aime Pauline, ce serait lui en donner l’idée. Que faire? =(A

Ferdinand.)= Elle m’a tout avoué.

FERDINAND.

Quoi?

GERTRUDE.

Mais, tout!

FERDINAND.

Je ne comprends pas... Mademoiselle de Grandchamp?...

GERTRUDE.

Oui.

FERDINAND.

Eh bien! qu’a-t-elle fait?

GERTRUDE.

Vous ne m’avez pas trahie? Vous n’êtes pas d’intelligence pour me tuer?

FERDINAND.

Vous tuer? Elle!... Moi!

GERTRUDE.

Serais-je la victime d’une plaisanterie de Godard?...

FERDINAND.

Gertrude... vous êtes folle.

GODARD, =à Pauline=.

Ah! Mademoiselle, vous faites des fautes.

PAULINE.

Vous avez beaucoup perdu, Monsieur, à ne pas avoir ma belle-mère.

GERTRUDE.

Ferdinand, je ne sais où est l’erreur, où est la vérité; mais ce que je

sais, c’est que je préfère la mort à la perte de nos espérances.

FERDINAND.

Prenez garde! Depuis quelques jours le docteur nous observe d’un œil

bien malicieux.

GERTRUDE, =à part=.

Elle ne l’a pas regardé! =(Haut.)= Oh! elle épousera Godard, son père

l’y forcera.

FERDINAND.

C’est un excellent parti que ce Godard.

LE GÉNÉRAL.

Il n’y a pas moyen d’y tenir! Ma fille fait fautes sur fautes; et toi,

Vernon, tu ne sais ce que tu joues, tu coupes mes rois.

VERNON.

Mon cher général, c’est pour rétablir l’équilibre.

LE GÉNÉRAL.

Ganache! tiens, il est dix heures, nous ferons mieux d’aller dormir

que de jouer comme cela. Ferdinand, faites-moi le plaisir de conduire

Godard à son appartement. Quant à toi, Vernon, tu devrais coucher sous

ton lit pour avoir coupé mes rois.

GODARD.

Mais il ne s’agit que de cinq francs, général.

LE GÉNÉRAL.

Et l’honneur? =(A Vernon.)= Tiens, quoique tu aies mal joué, voilà ta

canne et ton chapeau. =(Pauline prend une fleur à la jardinière et joue

avec.)=

GERTRUDE.

Un signal! oh! dussé-je me faire tuer par mon mari, je veillerai sur

elle cette nuit.

FERDINAND, =qui a pris à Félix un bougeoir=.

M. de Rimonville, je suis à vos ordres.

GODARD.

Je vous souhaite une bonne nuit, Madame! Mes humbles hommages,

Mademoiselle! Bonsoir, général!

LE GÉNÉRAL.

Bonsoir, Godard.

GODARD.

De Rimonville... Docteur, je...

VERNON, =le regarde et se mouche=.

Adieu, mon ami.

LE GÉNÉRAL, =reconduisant le docteur=.

Allons, à demain, Vernon! mais viens de bonne heure.

SCÈNE VI.

GERTRUDE, PAULINE, LE GÉNÉRAL.

GERTRUDE.

Mon ami, Pauline refuse Godard.

LE GÉNÉRAL.

Et quelles sont tes raisons, ma fille?

PAULINE.

Mais il ne me plaît pas assez pour que je fasse de lui un mari.

LE GÉNÉRAL.

Eh bien! nous en chercherons un autre; mais il faut en finir, car tu

as vingt-deux ans, et l’on pourrait croire des choses désagréables pour

toi, pour ma femme et pour moi.

PAULINE.

Il ne m’est donc pas permis de rester fille?

GERTRUDE.

Elle a fait un choix, mais elle ne veut peut-être le dire qu’à vous; je

vous laisse, confessez-la! =(A Pauline.)= Bonne nuit, mon enfant! cause

avec ton père. =(A part.)= Je vais les écouter.

=(Elle va fermer la porte et rentre dans sa chambre.)=

SCÈNE VII.

LE GÉNÉRAL, PAULINE.

LE GÉNÉRAL, =à part=.

Confesser ma fille! Je suis tout à fait impropre à cette manœuvre!

C’est elle qui me confessera. =(Haut.)= Pauline, viens là. =(Il la

prend sur ses genoux.)= Bien, ma petite chatte, crois-tu qu’un vieux

troupier comme moi ne sache pas ce que signifie la résolution de rester

fille... Cela veut dire, dans toutes les langues, qu’une jeune personne

veut se marier, mais... à quelqu’un qu’elle aime.

PAULINE.

Papa, je te dirais bien quelque chose, mais je n’ai pas confiance en

toi.

LE GÉNÉRAL.

Et pourquoi cela, Mademoiselle?

PAULINE.

Tu dis tout à ta femme.

LE GÉNÉRAL.

Et tu as un secret de nature à ne pas être dit à un ange, à une femme

qui t’a élevée, à ta seconde mère!

PAULINE.

Oh! si tu te fâches, je vais aller me coucher... Je croyais, moi, que

le cœur d’un père devait être un asile sûr pour une fille.

LE GÉNÉRAL.

Oh! câline! Allons, pour toi je vais me faire doux.

PAULINE.

Oh! que tu es bon! Eh bien! si j’aimais le fils d’un de ceux que tu

maudis?

LE GÉNÉRAL, =il se lève brusquement et repousse sa fille=.

Je te maudirais!

PAULINE.

En voilà de la douceur, là! =(Gertrude paraît.)=

LE GÉNÉRAL.

Mon enfant, il est des sentiments qu’il ne faut jamais éveiller en moi;

tu le sais, c’est ma vie. Veux-tu la mort de ton père?

PAULINE.

Oh!

LE GÉNÉRAL.

Chère enfant! j’ai fait mon temps... Tiens, mon sort est à envier près

de toi, près de Gertrude. Eh bien! quelque douce et charmante que soit

mon existence, je la quitterais sans regret si, la quittant, je te

rendais heureuse; car nous devons le bonheur à ceux à qui nous avons

donné la vie.

PAULINE =voit la porte entre-bâillée=.

Ah! elle écoute. =(Haut.)= Mon père, il n’en est rien, rassurez-vous!

Mais enfin, voyons... Si cela était et que ce fût un sentiment si

violent que j’en dusse mourir?

LE GÉNÉRAL.

Il faudrait ne m’en rien dire, ce serait plus sage, et attendre ma

mort. Et encore! s’il n’y a rien de plus sacré, de plus aimé, après

Dieu et la patrie, pour les pères, que leurs enfants, les enfants, à

leur tour, doivent tenir pour saintes les volontés de leurs pères, et

ne jamais leur désobéir, même après leur mort. Si tu n’étais pas fidèle

à cette haine, je sortirais, je crois, de mon cercueil pour te maudire.

PAULINE, =elle embrasse son père=.

Oh! méchant! méchant! Eh bien! je saurai maintenant si tu es discret...

Jure-moi sur ton honneur de ne pas dire un mot de ceci.

LE GÉNÉRAL.

Je te le promets! Mais quelle raison as-tu donc de te défier de

Gertrude?

PAULINE.

Tu ne me croirais pas.

LE GÉNÉRAL.

Ton intention est-elle de tourmenter ton père?

PAULINE.

Non... A quoi tiens-tu le plus, à ta haine contre les traîtres ou à ton

honneur?

LE GÉNÉRAL.

A l’un comme à l’autre, c’est le même principe.

PAULINE.

Eh bien! si tu manques à l’honneur en manquant à ton serment, tu

pourras manquer à ta haine. Voilà tout ce que je voulais savoir!

LE GÉNÉRAL.

Si les femmes sont angéliques, elles ont aussi quelque chose

d’infernal. Dites-moi qui souffle de pareilles idées à une fille

innocente comme la mienne?... Voilà comme elles nous mènent par le...

PAULINE.

Bonne nuit, mon père.

LE GÉNÉRAL.

Hum! méchante enfant!

PAULINE.

Sois discret, ou je t’amène un gendre à te faire frémir.

=(Elle rentre chez elle.)=

SCÈNE VIII.

LE GÉNÉRAL, =seul=.

Il y a certainement un mot à cette énigme! Il faut le trouver! oui, le

trouver à nous deux, Gertrude.

SCÈNE IX.

=La scène change. La chambre de Pauline. C’est une petite chambre

simple, le lit au fond, une table ronde à gauche. Il existe une

sortie dérobée à gauche, et l’entrée est à droite.=

PAULINE.

Enfin, me voilà seule, je puis ne plus me contraindre! Marié!!! mon

Ferdinand marié!!! Ce serait le plus lâche, le plus infâme, le plus vil

des hommes! je le tuerais!—Le tuer!... non, mais je ne survivrais pas

une heure à cette certitude... Ma belle-mère m’est odieuse! ah! si elle

devient mon ennemie, elle aura la guerre, et je la lui ferai bonne.

Ce sera terrible: je dirai tout ce que je sais à mon père. =(Elle

regarde à sa montre.)= Onze heures et demie, il ne peut venir qu’à

minuit, quand tout dort. Pauvre Ferdinand! risquer sa vie ainsi pour

une heure de causerie avec sa future! est-ce aimer? On ne fait pas de

telles entreprises pour toutes les femmes! aussi de quoi ne serais-je

pas capable pour lui! Si mon père nous surprenait, ce serait moi qui

recevrais le premier coup. Oh! douter de l’homme qu’on aime, c’est je

crois un plus cruel supplice que de le perdre: la mort, on l’y suit;

mais le doute!..... c’est la séparation... Ah! je l’entends.

SCÈNE X.

FERDINAND, PAULINE; =elle pousse les verrous=.

PAULINE.

Es-tu marié?

FERDINAND.

Quelle plaisanterie!... Ne te l’aurais-je pas dit?

PAULINE.

Ah! =(Elle tombe dans un fauteuil, puis à genoux.)= Sainte Vierge, quel

vœu vous faire? =(Elle embrasse la main de Ferdinand.)= Et toi, sois

mille fois béni.

FERDINAND.

Mais qui t’a dit une pareille folie?

PAULINE.

Ma belle-mère.

FERDINAND.

Elle sait tout! ou si elle ne le sait pas, elle va nous espionner et

tout découvrir; car les soupçons, chez les femmes comme elle, c’est la

certitude!... Écoute-moi, Pauline, les instants sont précieux. C’est

madame de Grandchamp qui m’a fait venir dans cette maison.

PAULINE.

Et pourquoi?

FERDINAND.

Parce qu’elle m’aime.

PAULINE.

Quelle horreur!... Eh bien! et mon père?

FERDINAND.

Elle m’aimait avant de se marier.

PAULINE.

Elle t’aime; mais toi, l’aimes-tu?

FERDINAND.

Serais-je resté dans cette maison?

PAULINE.

Elle t’aime... encore?

FERDINAND.

Malheureusement toujours!... Elle a été, je dois te l’avouer, ma

première inclination; mais je la hais aujourd’hui de toutes les

puissances de mon âme, et je cherche pourquoi. Est-ce parce que je

t’aime, et que tout véritable et pur amour est de sa nature exclusif?

est-ce que la comparaison d’un ange de pureté tel que toi et d’un démon

comme elle me pousse autant à la haine du mal qu’à l’amour de toi, mon

bien, mon bonheur, mon joli trésor? je ne sais. Mais je la hais, et je

t’aime à ne pas regretter de mourir, si ton père me tuait; car une de

nos causeries, une heure passée là, près de toi, me semble, même après

qu’elle s’est écoulée, toute ma vie.

PAULINE.

Oh! parle, parle toujours!..... tu m’as rassurée. Après t’avoir

entendu, je te pardonne le mal que tu m’as fait en m’apprenant que je

ne suis pas ton premier, ton seul amour, comme tu es le mien... C’est

une illusion perdue, que veux-tu? Ne te fâche pas? Les jeunes filles

sont folles, elles n’ont d’ambition que dans leur amour, et elles

voudraient avoir le passé comme elles ont l’avenir de celui qu’elles

aiment! Tu la hais! voilà pour moi plus d’amour dans une parole que

toutes les preuves que tu m’en as données en deux ans. Si tu savais

avec quelle cruauté cette marâtre m’a mise à la question! Je me

vengerai!

FERDINAND.

Prends garde! elle est bien dangereuse! Elle gouverne ton père! elle

est femme à livrer un combat mortel!

PAULINE.

Mortel! c’est ce que je veux.

FERDINAND.

De la prudence, ma chère Pauline! Nous voulons être l’un à l’autre,

n’est-ce pas?... eh bien! mon amie, le procureur du roi est d’avis que,

pour triompher des difficultés qui nous séparent, il faut avoir la

force de nous quitter pendant quelque temps.

PAULINE.

Oh! donne-moi deux jours, et j’aurai tout obtenu de mon père.

FERDINAND.

Tu ne connais pas madame de Grandchamp. Elle a trop fait pour ne pas te

perdre, et elle osera tout. Aussi ne partirai-je pas sans te donner des

armes terribles contre elle.

PAULINE.

Donne, donne!

FERDINAND.

Pas encore. Promets-moi de n’en faire usage que si ta vie est menacée,

car c’est un crime contre la délicatesse que je commettrai! Mais il

s’agit de toi.

PAULINE.

Qu’est-ce donc?

FERDINAND.

Les lettres qu’elle m’a écrites avant son mariage et quelques-unes

après... Je te les remettrai demain. Pauline, ne les lis pas! jure-le

moi par notre amour, par notre bonheur! Il suffira, si la nécessité

le voulait absolument, qu’elle sache que tu les as en ta possession,

et tu la verras trembler, ramper à tes pieds; car alors toutes ses

machinations tomberont. Mais que ce soit ta dernière ressource, et

surtout cache-les bien!

PAULINE.

Quel duel!

FERDINAND.

Terrible! Maintenant, Pauline, garde avec courage, comme tu l’as fait,

le secret de notre amour; attends pour l’avouer qu’il ne puisse se nier.

PAULINE.

Ah! pourquoi ton père a-t-il trahi l’empereur! Mon Dieu, si les pères

savaient combien leurs enfants sont punis de leurs fautes, il n’y

aurait que de braves gens!

FERDINAND.

Peut-être est-ce notre dernière joie que ce triste entretien?

PAULINE, =à part=.

Je le rejoindrai... =(Haut.)= Tiens, je ne pleure plus, je suis

courageuse! Dis? ton ami sera dans le secret de ton asile?

FERDINAND.

Eugène sera notre intermédiaire.

PAULINE.

Et ces lettres?

FERDINAND.

Demain! demain!... Mais où les cacheras-tu?

PAULINE.

Je les garderai sur moi.

FERDINAND.

Eh bien! adieu.

PAULINE.

Non, pas encore.

FERDINAND.

Un instant peut nous perdre...

PAULINE.

Ou nous unir pour la vie... Tiens, laisse-moi te reconduire, je ne suis

tranquille que lorsque je te vois dans le jardin. Viens, viens.

FERDINAND.

Un dernier coup d’œil à cette chambre de jeune fille où tu penseras à

moi... où tout parle de toi.

SCÈNE XI.

=La scène change et représente la première décoration.=

PAULINE, =sur le perron=; GERTRUDE, =à la porte du salon=.

GERTRUDE.

Elle le reconduit jusque dans le jardin... Il me trompait! elle

aussi!... =(Elle prend Pauline par la main et l’amène sur le devant de

la scène.)= Direz-vous, Mademoiselle, que vous ne l’aimez pas?

PAULINE.

Madame, moi je ne trompe personne.

GERTRUDE.

Vous trompez votre père.

PAULINE.

Et vous, Madame?

GERTRUDE.

D’accord! tous deux contre moi... Oh! je vais...

PAULINE.

Vous ne ferez rien, Madame, ni contre moi, ni contre lui.

GERTRUDE.

Ne me forcez pas à déployer mon pouvoir! Vous devez obéir à votre père,

et... il m’obéit.

PAULINE.

Nous verrons!

GERTRUDE.

Son sang-froid me fait bondir le cœur! Mon sang pétille dans mes

veines. Je vois du noir devant mes yeux! Sais-tu que je préfère la mort

à la vie sans lui?

PAULINE.

Et moi aussi, Madame. Mais moi je suis libre, je n’ai pas juré comme

vous d’être fidèle à un mari... Et votre mari... c’est mon père!

GERTRUDE, =aux genoux de Pauline=.

Que t’ai-je fait? je t’ai aimée, je t’ai élevée, j’ai été bonne mère.

PAULINE.

Soyez épouse fidèle, et je me tairai.

GERTRUDE.

Eh! parle! parle tant que tu voudras... Ah! la lutte commence.

SCÈNE XII.

=LES MÊMES=, LE GÉNÉRAL.

LE GÉNÉRAL.

Ah çà, que se passe-t-il donc ici?

GERTRUDE.

Trouve-toi mal! allons donc! =(Elle la renverse.)= Il y a, mon ami, que

j’ai entendu des gémissements. Notre chère enfant appelait au secours,

elle était asphyxiée par les fleurs de sa chambre.

PAULINE.

Oui, papa, Marguerite avait oublié d’ôter la jardinière, et je me

mourais.

GERTRUDE.

Viens, ma fille, viens prendre l’air. =(Elles veulent aller à la

porte.)=

LE GÉNÉRAL.

Restez un moment... Eh bien! où donc avez-vous mis les fleurs?

PAULINE, =à Gertrude=.

Je ne sais pas où madame les a portées.

GERTRUDE.

Là, dans le jardin.

=(Le général sort brusquement, après avoir déposé son bougeoir sur

la table de jeu au fond à gauche.)=

SCÈNE XIII.

PAULINE, GERTRUDE.

GERTRUDE.

Rentrez dans votre chambre, enfermez-vous-y! je prends tout sur moi.

=(Pauline rentre.)= Je l’attends! =(Elle rentre.)=

LE GÉNÉRAL, =revenant du jardin=.

Je n’ai trouvé de jardinière nulle part... Décidément il se passe

quelque chose d’extraordinaire ici. Gertrude?... personne! Ah! madame

de Grandchamp, vous allez me dire... Il serait plaisant que ma femme et

ma fille se jouassent de moi.

=(Il reprend son bougeoir et entre chez Gertrude.—Le rideau baisse

pendant quelques instants pour indiquer l’entr’acte, puis le jour

revient.)=

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

GERTRUDE. FERDINAND.

Je vous ai vu.....

(LA MARATRE.)]

ACTE TROISIÈME

SCÈNE PREMIÈRE.

GERTRUDE, =seule d’abord=; =puis= CHAMPAGNE.

GERTRUDE, =remonte elle-même une jardinière par le perron et la dépose

dans la première pièce=.

Ai-je eu de la peine à endormir ses soupçons! Encore une ou deux scènes

de ce genre, et je ne serai plus maîtresse de son esprit. Mais j’ai

conquis un moment de liberté... Pourvu que Pauline ne vienne pas me

troubler!... Oh! elle doit dormir... elle s’est couchée si tard!...

Serait-il possible de l’enfermer?... =(Elle va voir la porte de la

chambre de Pauline.)= Non!...

CHAMPAGNE, =entrant=.

M. Ferdinand va venir, Madame.

GERTRUDE.

Merci, Champagne. Il s’est couché bien tard, hier?

CHAMPAGNE.

M. Ferdinand fait, comme vous le savez, sa ronde toutes les nuits, et

il est rentré vers une heure et demie du matin. Je couche au-dessus de

lui, je l’entends.

GERTRUDE.

Se couche-t-il quelquefois plus tard?

CHAMPAGNE.

Quelquefois, c’est selon le temps qu’il met à faire sa ronde.

GERTRUDE.

Bien, merci. =(Champagne sort.)= Pour prix d’un sacrifice qui dure

depuis douze ans, et dont les douleurs ne peuvent être comprises

que par des femmes, car les hommes devinent-ils jamais de pareilles

tortures? qu’avais-je demandé? bien peu! le savoir là, près de moi,

sans autre plaisir qu’un regard furtif de temps en temps. Je ne voulais

que cette certitude d’être attendue... certitude qui nous suffit, à

nous autres pour qui l’amour pur, céleste, est un rêve irréalisable.

Les hommes ne se croient aimés que quand ils nous ont fait tomber dans

la fange! et voilà comme il me récompense! il a des rendez-vous la

nuit avec cette sotte de fille! Eh bien! il va prononcer mon arrêt de

mort en face; et, s’il en a le courage, j’aurai celui de les désunir

à jamais, à l’instant; j’en ai trouvé le moyen... Ah! le voici! je me

sens défaillir! Mon Dieu! pourquoi nous faites-vous donc tant aimer un

homme qui ne nous aime plus!

SCÈNE II.

FERDINAND, GERTRUDE.

GERTRUDE.

Hier, vous me trompiez. Vous êtes venu cette nuit, ici, par ce salon,

avec une fausse clef, voir Pauline, au risque de vous faire tuer par

M. de Grandchamp! Oh! épargnez-vous un mensonge. Je vous ai vu, j’ai

surpris Pauline au retour de votre promenade nocturne. Vous avez fait

un choix dont je ne puis pas vous féliciter. Si vous aviez pu nous

entendre hier, à cette place! voir l’audace de cette fille, le front

avec lequel elle m’a tout nié, vous trembleriez pour votre avenir, cet

avenir qui m’appartient, et pour lequel j’ai vendu corps et âme.

FERDINAND, =à part=.

L’avalanche des reproches! =(Haut.)= Tâchons, Gertrude, de nous

conduire sagement l’un et l’autre. Évitons surtout les vulgarités...

Jamais je n’oublierai ce que vous avez été pour moi; je vous aime

encore d’une amitié sincère, dévouée, absolue; mais je n’ai plus

d’amour.

GERTRUDE.

Depuis dix-huit mois?

FERDINAND.

Depuis trois ans.

GERTRUDE.

Mais alors avouez donc que j’ai le droit de haïr et de combattre votre

amour pour Pauline; car cet amour vous a rendu lâche et criminel envers

moi.

FERDINAND.

Madame!

GERTRUDE.

Oui, vous m’avez trompée..... En restant ici entre nous deux, vous

m’avez fait revêtir un caractère qui n’est pas le mien. Je suis

violente, vous le savez. La violence est franche, et je marche dans une

voie de tromperies infâmes. Vous ne savez donc pas ce que c’est que

d’avoir à trouver de nouveaux mensonges chaque jour, à l’improviste, de

mentir avec un poignard dans le cœur?... Oh! le mensonge! mais c’est

pour nous la punition du bonheur. C’est une honte, si l’on réussit;

c’est la mort, si l’on échoue. Et vous! vous, les hommes vous envient

de vous faire aimer par les femmes. Vous serez applaudi, là où je serai

méprisée. Et vous ne voulez pas que je me défende! Et vous n’avez

que d’amères paroles pour une femme qui vous a tout caché: remords,

larmes! J’ai gardé pour moi seule la colère du ciel; je descendais

seule dans les abîmes de mon âme, creusée par les douleurs; et, tandis

que le repentir me mordait le cœur, je n’avais pour vous que des

regards pleins de tendresse, une physionomie gaie! Tenez, Ferdinand, ne

dédaignez pas une esclave si bien apprivoisée.

FERDINAND, =à part=.

Il faut en finir. =(Haut.)= Écoutez, Gertrude, quand nous nous sommes

rencontrés, la jeunesse seule nous a réunis. J’ai cédé, si vous le

voulez, à un mouvement d’égoïsme qui se trouve au fond du cœur de tous

les hommes, à leur insu, caché sous les fleurs des premiers désirs. On

a tant de turbulence dans les sentiments à vingt-deux ans! L’enivrement

auquel nous sommes en proie ne nous permet pas de réfléchir ni à la vie

comme elle est, ni à ses conditions sérieuses...

GERTRUDE, =à part=.

Comme il raisonne tranquillement! Ah! il est infâme!

FERDINAND.

Et alors je vous ai aimée avec candeur, avec un entier abandon; mais

depuis!... depuis, la vie a changé d’aspect pour nous deux. Si donc je

suis resté sous ce toit où je n’aurais jamais dû venir, c’est que j’ai

choisi dans Pauline la seule femme avec laquelle il me soit possible de

finir mes jours. Allons, Gertrude, ne vous brisez pas contre cet arrêt

du ciel. Ne tourmentez pas deux êtres qui vous demandent leur bonheur,

qui vous aimeront bien.

GERTRUDE.

Ah! vous êtes le martyr? et moi... moi je suis le bourreau! Mais ne

serais-je pas votre femme aujourd’hui, si je n’avais pas, il y a douze

ans, préféré votre bonheur à mon amour?

FERDINAND.

Eh bien! faites aujourd’hui la même chose, en me laissant ma liberté.

GERTRUDE.

La liberté d’en aimer une autre. Il ne s’agissait pas de ça, il y a

douze ans... Mais je vais en mourir.

FERDINAND.

On meurt d’amour dans les poésies, mais dans la vie ordinaire on se

console.

GERTRUDE.

Théâtre · 第 19 / 30 段