Mauvaise mère? Non. =(Elle réfléchit.)= Je ne puis me résoud

Au lecteur.

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originale. Seules les corrections indiquées à la fin du texte ont

été effectuées.

Les instructions scéniques sont indiquées par =...=

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

H. DE BALZAC

DIX-NEUVIÈME VOLUME

PARIS.--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ

RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.

THÉATRE

DE

H. DE BALZAC

VAUTRIN. — LES RESSOURCES DE QUINOLA. — PAMÉLA GIRAUD.

LA MARATRE. — LE FAISEUR.

PARIS

Ve ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR

RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3.

1870

VAUTRIN

DRAME EN CINQ ACTES

Représenté pour la première fois sur le théâtre de la

Porte-Saint-Martin, le 14 mars 1840.

DÉDICACE

A MONSIEUR LAURENT JAN,

Son ami,

DE BALZAC.

20 mars 1840.

PRÉFACE

Il est difficile à l’auteur d’une pièce de théâtre de se replacer à

cinquante jours de distance, dans la situation où il était le lendemain

de la première représentation de son ouvrage; mais il est maintenant

d’autant plus difficile d’écrire la préface de _Vautrin_, que tout

le monde a fait la sienne; celle de l’auteur serait infailliblement

inférieure à tant de pensées divergentes. Un coup de canon ne vaudra

jamais un feu d’artifice.

L’auteur expliquerait-il son œuvre? Mais elle ne pouvait avoir que M.

Frédérick-Lemaître pour commentateur.

Se plaindrait-il de la défense qui arrête la représentation de

son drame? Mais il ne connaîtrait donc ni son temps ni son pays.

L’arbitraire est le péché mignon des gouvernements constitutionnels;

c’est leur infidélité à eux; et d’ailleurs, ne sait-il pas qu’il n’y

a rien de plus cruel que les faibles? A ce gouvernement-ci, comme aux

enfants, il est permis de tout faire, excepté le bien et une majorité.

Irait-il prouver que _Vautrin_ est un drame innocent autant qu’une

pièce de Berquin? Mais traiter la question de la moralité ou de

l’immoralité du théâtre, ne serait-ce pas se mettre au-dessous des

Prudhomme qui en font une question?

S’en prendrait-il au journalisme? Mais il ne peut que le féliciter

d’avoir justifié par sa conduite, en cette circonstance, tout ce qu’il

en a dit ailleurs.

Cependant, au milieu de ce désastre que l’énergie du gouvernement

a causé, mais que, dit-on, le fer d’un coiffeur aurait pu réparer,

l’auteur a trouvé quelques compensations dans les preuves d’intérêt

qui lui ont été données. Entre tous, M. Victor Hugo s’est montré aussi

serviable qu’il est grand poëte; et l’auteur est d’autant plus heureux

de publier combien il fut obligeant, que les ennemis de M. Hugo ne se

font pas faute de calomnier son caractère.

Enfin, _Vautrin_ a presque deux mois, et dans la serre parisienne, une

nouveauté de deux mois prend deux siècles. La véritable et meilleure

préface de _Vautrin_ sera donc le drame de _Richard-cœur-d’Éponge_[1],

que l’administration permet de représenter, afin de ne pas laisser les

rats occuper exclusivement les planches si fécondes du théâtre de la

Porte-Saint-Martin.

Paris, 1er mai 1840.

[1] Cette pièce n’a été ni représentée ni imprimée.

PERSONNAGES.

JACQUES COLLIN, dit VAUTRIN.

LE DUC DE MONTSOREL.

LE MARQUIS ALBERT, son fils.

RAOUL DE FRESCAS.

CHARLES BLONDET, dit LE CHEVALIER DE SAINT-CHARLES.

FRANÇOIS CADET, dit PHILOSOPHE, cocher.

FIL-DE-SOIE, cuisinier.

BUTEUX, portier.

PHILIPPE BOULARD, dit LAFOURAILLE.

LE COMMISSAIRE.

JOSEPH BONNET, valet de chambre de la duchesse de Montsorel.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL (Louise de Vaudrey).

MADEMOISELLE DE VAUDREY, sa tante.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

INÈS DE CHRISTOVAL, princesse d’Arjos.

FÉLICITÉ, femme de chambre de la duchesse de Montsorel.

DOMESTIQUES, GENDARMES, AGENTS, etc.

La scène se passe à Paris, en 1816, après le second retour des

Bourbons.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

JOSEPH. VAUTRIN.

Je t’ai demandé les empreintes de toutes les serrures.....

(VAUTRIN.)]

VAUTRIN

ACTE PREMIER.

Un salon à l’hôtel de Montsorel.

SCÈNE PREMIÈRE.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, MADEMOISELLE DE VAUDREY.

LA DUCHESSE.

Ah! vous m’avez attendue, combien vous êtes bonne!

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Qu’avez-vous, Louise? Depuis douze ans que nous pleurons ensemble,

voici le premier moment où je vous vois joyeuse; et pour qui vous

connaît, il y a de quoi trembler.

LA DUCHESSE.

Il faut que cette joie s’épanche, et vous, qui avez épousé mes

angoisses, pouvez seule comprendre le délire que me cause une lueur

d’espérance.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Seriez-vous sur les traces de votre fils?

LA DUCHESSE.

Retrouvé!

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Impossible! Et s’il n’existe plus, à quelle horrible torture vous

êtes-vous condamnée?

LA DUCHESSE.

Un enfant mort a une tombe dans le cœur de sa mère; mais

l’enfant qu’on nous a dérobé, il y existe, ma tante.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Si l’on vous entendait?

LA DUCHESSE.

Eh! que m’importe! Je commence une nouvelle vie, et me sens

pleine de force pour résister à la tyrannie de M. de Montsorel.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Après vingt-deux années de larmes, sur quel événement peut

se fonder cette espérance?

LA DUCHESSE.

C’est plus qu’une espérance! Après la réception du roi, je suis allée

chez l’ambassadeur d’Espagne, qui devait nous présenter l’une à

l’autre, madame de Christoval et moi: j’ai vu là un jeune homme qui me

ressemble, qui a ma voix! Comprenez-vous? Si je suis rentrée si tard,

c’est que j’étais clouée dans ce salon, je n’en ai pu sortir que quand

_il_ est parti.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Et sur ce faible indice, vous vous exaltez ainsi!

LA DUCHESSE.

Pour une mère, une révélation n’est-elle pas le plus grand des

témoignages? A son aspect, il m’a passé comme une flamme devant les

yeux, ses regards ont ranimé ma vie, et je me suis sentie heureuse.

Enfin, s’il n’était pas mon fils, ce serait une passion insensée!

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Vous vous serez perdue!

LA DUCHESSE.

Oui, peut-être! On a dû nous observer: une force irrésistible

m’entraînait; je ne voyais que lui, je voulais qu’il me parlât, et il

m’a parlé, et j’ai su son âge: il a vingt-trois ans, l’âge de Fernand!

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Mais le duc était là?

LA DUCHESSE.

Ai-je pu songer à mon mari? J’écoutais ce jeune homme, qui parlait à

Inès. Je crois qu’ils s’aiment.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Inès, la prétendue de votre fils le marquis? Et pensez-vous que le duc

n’ait pas été frappé de cet accueil fait à un rival de son fils?

LA DUCHESSE.

Vous avez raison, et j’aperçois maintenant à quels dangers Fernand est

exposé. Mais je ne veux pas vous retenir davantage, je vous parlerais

de lui jusqu’au jour. Vous le verrez. Je lui ai dit de venir à l’heure

où M. de Montsorel va chez le roi, et nous le questionnerons sur son

enfance.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Vous ne pourrez dormir, calmez-vous, de grâce. Et d’abord renvoyons

Félicité, qui n’est pas accoutumée à veiller. =(Elle sonne.)=

FÉLICITÉ, =entrant=.

M. le duc rentre avec M. le marquis.

LA DUCHESSE.

Je vous ai déjà dit, Félicité, de ne jamais m’instruire de ce qui se

passe chez Monsieur. Allez. =(Félicité sort.)=

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Je n’ose vous enlever une illusion qui vous donne tant de bonheur; mais

quand je mesure la hauteur à laquelle vous vous élevez, je crains une

chute horrible: en tombant de trop haut, l’âme se brise aussi bien que

le corps, et laissez-moi vous le dire, je tremble pour vous.

LA DUCHESSE.

Vous craignez mon désespoir, et moi, je crains ma joie.

MADEMOISELLE DE VAUDREY, =regardant la duchesse sortir=.

Si elle se trompe, elle peut devenir folle.

LA DUCHESSE, =revenant=.

Ma tante, Fernand se nomme Raoul de Frescas.

SCÈNE II.

MADEMOISELLE DE VAUDREY, =seule=.

Elle ne voit pas qu’il faudrait un miracle pour qu’elle retrouvât son

fils. Les mères croient toutes à des miracles. Veillons sur elle! Un

regard, un mot la perdraient; car si elle avait raison, si Dieu lui

rendait son fils, elle marcherait vers une catastrophe plus affreuse

encore que la déception qu’elle s’est préparée. Pensera-t-elle à se

contenir devant ses femmes?...

SCÈNE III.

MADEMOISELLE DE VAUDREY, FÉLICITÉ.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Déjà?

FÉLICITÉ.

Madame la duchesse avait bien hâte de me renvoyer.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Ma nièce ne vous a pas donné d’ordres pour ce matin?

FÉLICITÉ.

Non, Mademoiselle.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Il viendra pour moi, vers midi, un jeune homme nommé M. Raoul de

Frescas: il demandera peut-être la duchesse; prévenez-en Joseph, il le

conduira chez moi. =(Elle sort.)=

SCÈNE IV.

FÉLICITÉ, =seule=.

Un jeune homme pour elle? Non, non. Je me disais bien que la retraite

de Madame devait avoir un motif: elle est riche, elle est belle, le

duc ne l’aime pas; voici la première fois qu’elle va dans le monde, un

jeune homme vient le lendemain demander Madame, et Mademoiselle veut

le recevoir! On se cache de moi: ni confidences, ni profits. Si c’est

là l’avenir des femmes de chambre sous ce gouvernement-ci, ma foi, je

ne vois pas ce que nous pourrons faire. =(Une porte latérale s’ouvre,

on voit deux hommes, la porte se referme aussitôt.)= Au reste, nous

verrons le jeune homme. =(Elle sort.)=

SCÈNE V.

JOSEPH, VAUTRIN.

=Vautrin paraît avec un surtout couleur de tan, garni de

fourrures, dessous noir: il a la tenue d’un ministre diplomatique

étranger en soirée.=

JOSEPH.

Maudite fille! nous étions perdus.

VAUTRIN.

Tu étais perdu. Ah çà! mais tu tiens donc beaucoup à ne pas te

reperdre, toi? Tu jouis donc de la paix du cœur ici?

JOSEPH.

Ma foi, je trouve mon compte à être honnête.

VAUTRIN.

Et entends-tu bien l’honnêteté?

JOSEPH.

Mais, ça et mes gages, je suis content.

VAUTRIN.

Je te vois venir, mon gaillard. Tu prends peu et souvent, tu amasses,

et tu auras encore l’honnêteté de prêter à la petite semaine. Eh bien!

tu ne saurais croire quel plaisir j’éprouve à voir une de mes vieilles

connaissances arriver à une position honorable. Tu le peux, tu n’as que

des défauts, et c’est la moitié de la vertu. Moi, j’ai eu des vices, et

je les regrette... comme ça passe! Et maintenant plus rien! il ne me

reste que les dangers et la lutte. Après tout, c’est la vie d’un Indien

entouré d’ennemis, et je défends mes cheveux.

JOSEPH.

Et les miens?

VAUTRIN.

Les tiens?... Ah! c’est vrai. Quoi qu’il arrive ici, tu as la parole de

Jacques Collin de n’être jamais compromis; mais tu m’obéiras en tout!

JOSEPH.

En tout?... cependant...

VAUTRIN.

On connaît son Code. S’il y a quelque méchante besogne, j’aurai mes

fidèles, mes vieux. Es-tu depuis longtemps ici?

JOSEPH.

Madame la duchesse m’a pris pour valet de chambre en allant à Gand, et

j’ai la confiance de ces dames.

VAUTRIN.

Ça me va! J’ai besoin de quelques notes sur les Montsorel. Que sais-tu?

JOSEPH.

Rien.

VAUTRIN.

La confiance des grands ne va jamais plus loin. Qu’as-tu découvert?

JOSEPH.

Rien.

VAUTRIN, =à part=.

Il devient aussi par trop honnête homme. Peut-être croit-il ne rien

savoir? Quand on cause pendant cinq minutes avec un homme, on en tire

toujours quelque chose. =(Haut.)= Où sommes-nous ici?

JOSEPH.

Chez madame la duchesse, et voici ses appartements; ceux de M. le duc

sont ici au-dessous; la chambre de leur fils unique le marquis est

au-dessus, et donne sur la cour.

VAUTRIN.

Je t’ai demandé les empreintes de toutes les serrures du cabinet de M.

le duc, où sont-elles?

JOSEPH, =avec hésitation=.

Les voici.

VAUTRIN.

Toutes les fois que je voudrai venir ici, tu trouveras une croix faite

à la craie sur la porte du jardin; tu iras l’examiner tous les soirs.

On est vertueux ici, les gonds de cette porte sont bien rouillés; mais

Louis XVIII ne peut pas être Louis XV! Adieu, mon garçon; je viendrai

la nuit prochaine. =(A part.)= Il faut aller rejoindre mes gens à

l’hôtel de Christoval.

JOSEPH, =à part=.

Depuis que ce diable d’homme m’a retrouvé, je suis dans des transes...

VAUTRIN, =revenant=.

Le duc ne vit donc pas avec sa femme?

JOSEPH.

Brouillés depuis vingt ans.

VAUTRIN.

Et pourquoi?

JOSEPH.

Leur fils lui-même ne le sait pas.

VAUTRIN.

Et ton prédécesseur, pourquoi fut-il renvoyé?

JOSEPH.

Je ne sais, je ne l’ai pas connu. Ils n’ont monté leur maison que

depuis le second retour du roi.

VAUTRIN.

Voici les avantages de la société nouvelle: il n’y a plus de liens

entre les maîtres et les domestiques; plus d’attachement, par

conséquent, plus de trahisons possibles. =(A Joseph.)= Se dit-on des

mots piquants à table?

JOSEPH.

Jamais rien devant les gens.

VAUTRIN.

Que pensez-vous d’eux, à l’office, entre vous?

JOSEPH.

La duchesse est une sainte.

VAUTRIN.

Pauvre femme! et le duc?

JOSEPH.

Un égoïste.

VAUTRIN.

Oui, un homme d’État. =(A part.)= Il doit avoir des secrets, nous

verrons dans son jeu. Tout grand seigneur a de petites passions par

lesquelles on le mène; et si je le tiens une fois, il faudra bien

que son fils..... =(A Joseph.)= Que dit-on du mariage du marquis de

Montsorel avec Inès de Christoval?

JOSEPH.

Pas un mot. La duchesse semble s’y intéresser fort peu.

VAUTRIN.

Elle n’a qu’un fils! Ceci n’est pas naturel.

JOSEPH.

Entre nous, je crois qu’elle n’aime pas son fils.

VAUTRIN.

Il a fallu t’arracher cette parole du gosier comme on tire le bouchon

d’une bouteille de vin de Bordeaux! Il y a donc un secret dans cette

maison? Une mère, une duchesse de Montsorel qui n’aime pas son fils, un

fils unique! Quel est son confesseur?

JOSEPH.

Elle fait toutes ses dévotions en secret.

VAUTRIN.

Bien! je saurai tout: les secrets sont comme les jeunes filles, plus

on les garde, mieux on les trouve. Je mettrai deux de mes drôles de

planton à Saint-Thomas d’Aquin: ils ne feront pas leur salut, mais...

ils feront autre chose. Adieu.

SCÈNE VI.

JOSEPH, =seul=.

Voilà un vieil ami, c’est bien ce qu’il y a de pis au monde..... il

me fera perdre ma place. Ah! si je n’avais pas peur d’être empoisonné

comme un chien par Jacques Collin, qui le ferait, je dirais tout au

duc; mais, dans ce bas monde, chacun son écot! je ne veux payer pour

personne. Que le duc s’arrange avec Jacques, je vais me coucher. Du

bruit? la duchesse se lève. Que veut-elle?... Tâchons d’écouter.

SCÈNE VII.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =seule=.

Où cacher l’acte de naissance de mon fils?... =(Elle lit.)= «Valence...

juillet 1793...» Ville de malheur pour moi! Fernand est bien né sept

mois après mon mariage, par une de ces fatalités qui justifient

d’infâmes accusations! Je vais prier ma tante de garder cet acte sur

elle jusqu’à ce que je le dépose en lieu de sûreté. Chez moi, le duc

ferait tout fouiller en mon absence, il dispose de la police à son gré.

On n’a rien à refuser à un homme en faveur. Si Joseph me voyait à cette

heure allant chez mademoiselle de Vaudrey, tout l’hôtel en causerait.

Ah! seule au monde, seule contre tous, toujours prisonnière chez moi!

SCÈNE VIII.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, MADEMOISELLE DE VAUDREY.

LA DUCHESSE.

Il ne vous est donc pas plus possible qu’à moi de dormir?

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Louise! mon enfant, si je reviens, c’est pour dissiper un rêve dont le

réveil sera funeste. Je regarde comme un devoir de vous arracher à des

pensées folles. Plus j’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit, plus vous

avez excité ma compassion. Je dois vous dire une cruelle vérité: le duc

a certainement jeté Fernand dans une situation si précaire, qu’il lui

est impossible de se retrouver dans le monde où vous êtes. Le jeune

homme que vous avez vu n’est point votre fils.

LA DUCHESSE.

Ah! vous ne connaissez pas Fernand! Moi, je le connais: en quelque lieu

qu’il soit, sa vie agite ma vie. Je l’ai vu mille fois...

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

En rêve!

LA DUCHESSE.

Fernand a dans les veines le sang des Montsorel et des Vaudrey. La

place qu’il aurait tenue de sa naissance, il a su la conquérir; partout

où il se trouve, on lui cède. S’il a commencé par être soldat, il est

aujourd’hui colonel. Mon fils est fier, il est beau, on l’aime! Je

suis sûre, moi, qu’il est aimé. Ne me dites pas non, ma tante, Fernand

existe; autrement, le duc aurait manqué à sa foi de gentilhomme, et il

met à un trop haut prix les vertus de sa race pour les démentir.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

L’honneur et la vengeance du mari ne lui étaient-ils pas plus chers que

la loyauté du gentilhomme?

LA DUCHESSE.

Ah! vous me glacez.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Louise, vous le savez, l’orgueil de leur race est héréditaire chez les

Montsorel, comme l’esprit chez les Mortemart.

LA DUCHESSE.

Je ne le sais que trop! Le doute sur la légitimité de son enfant l’a

rendu fou.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Non. Le duc a le cœur ardent et la tête froide: en ce qui touche les

sentiments par lesquels ils vivent, les hommes de cette trempe vont

vite dans l’exécution de ce qu’ils ont conçu.

LA DUCHESSE.

Mais, ma tante, vous savez pourtant à quel prix il m’a vendu la

vie de Fernand? Ne l’ai-je pas assez chèrement payée pour n’avoir

aucune crainte sur ses jours? Persister à soutenir que je n’étais pas

coupable, c’était le vouer à une mort certaine: j’ai livré mon honneur

pour sauver mon fils. Toutes les mères en eussent fait autant! Vous

gardiez ici mes biens, j’étais seule en pays étranger en proie à la

faiblesse, à la fièvre, sans conseils, j’ai perdu la tête; car, depuis,

je me suis dit qu’il n’aurait pas exécuté ses menaces. En faisant un

pareil sacrifice, je savais que Fernand serait pauvre et abandonné,

sans nom, dans un pays inconnu; mais je savais aussi qu’il vivrait,

et qu’un jour je le retrouverais, dussé-je pour cela remuer le monde

entier! J’étais si joyeuse en rentrant, que j’ai oublié de vous donner

l’acte de naissance de Fernand, que l’ambassadrice d’Espagne m’a enfin

obtenu: portez-le sur vous jusqu’à ce qu’il soit entre les mains de

notre directeur.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Le duc doit savoir déjà les démarches que vous avez faites, et malheur

à votre fils! Depuis son retour il s’est mis à travailler, il travaille

encore.

LA DUCHESSE.

Si je secoue l’opprobre dont il a essayé de me couvrir, si je renonce à

pleurer dans le silence, ne croyez pas que rien puisse me faire plier.

Je ne suis plus en Espagne ni en Angleterre, livrée à un diplomate rusé

comme un tigre, qui, pendant toute l’émigration, a guetté mes regards,

mes gestes, mes paroles et mon silence, qui lisait ma pensée jusque

dans les derniers replis de mon cœur; qui m’entourait de son invisible

espionnage comme d’un réseau de fer; qui avait fait de chacun de mes

domestiques un geôlier incorruptible, et qui me tenait prisonnière dans

la plus horrible de toutes les prisons, une maison ouverte! Je suis

en France, je vous ai retrouvée, j’ai ma charge à la cour, j’y puis

parler: je saurai ce qu’est devenu le vicomte de Langeac, je prouverai

que, depuis le 10 août, il ne nous a pas été possible de nous voir, je

dirai au roi le crime commis par un père sur l’héritier de deux grandes

maisons. Je suis femme, je suis duchesse de Montsorel, je suis mère!

nous sommes riches, nous avons un vertueux prêtre pour conseil et le

bon droit pour nous, et si j’ai demandé l’acte de naissance de mon

fils...

SCÈNE IX.

=LES MÊMES=, LE DUC.

=Il est entré pendant que la duchesse prononçait les dernières

paroles.=

LE DUC.

C’est pour me le remettre, Madame.

LA DUCHESSE.

Depuis quand, Monsieur, entrez-vous chez moi sans vous faire annoncer

et sans ma permission?

LE DUC.

Depuis que vous manquez à nos conventions, Madame; vous aviez juré de

ne faire aucune démarche pour retrouver ce..... votre fils..... A cette

condition seulement j’ai promis de le laisser vivre.

LA DUCHESSE.

Et n’y a-t-il pas plus d’honneur à trahir un pareil serment qu’à tenir

tous les autres?

LE DUC.

Nous sommes dès lors déliés tous deux de nos engagements.

LA DUCHESSE.

Avez-vous respecté les vôtres jusqu’à ce jour?

LE DUC.

Oui, Madame.

LA DUCHESSE.

Vous l’entendez, ma tante, et vous témoignerez de ceci.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Mais, Monsieur, n’avez-vous jamais pensé que Louise est innocente?

LE DUC.

Mademoiselle de Vaudrey, vous devez le croire, vous! Et que ne

donnerai-je pas pour avoir cette opinion? Madame a eu vingt ans pour me

prouver son innocence.

LA DUCHESSE.

Depuis vingt ans, vous frappez sur mon cœur, sans pitié, sans relâche.

Vous n’étiez pas un juge, vous êtes un bourreau.

LE DUC.

Madame, si vous ne me remettez cet acte, votre Fernand aura tout à

craindre. A peine rentrée en France, vous vous êtes procuré cette

pièce, vous voulez vous en faire une arme contre moi. Vous voulez

donner à votre fils un nom et une fortune qui ne lui appartiennent pas;

vous voulez le faire entrer dans une famille où la race a été conservée

pure jusqu’à moi par des femmes sans tache, une famille qui ne compte

pas une mésalliance...

LA DUCHESSE.

Et que votre fils Albert continuera dignement.

LE DUC.

Imprudente! vous excitez de terribles souvenirs. Et ce dernier mot

me dit assez que vous ne reculerez pas devant un scandale qui nous

couvrira tous de honte. Irons-nous dérouler devant les tribunaux un

passé qui ne me laisse pas sans reproche, mais où vous êtes infâme?

=(Il se tourne vers mademoiselle de Vaudrey.)= Elle ne vous a sans

doute pas tout dit, ma tante? Elle aimait le vicomte de Langeac, je le

savais, je respectais cet amour, j’étais si jeune! Le vicomte vint à

moi: sans espoir de fortune, le dernier des enfants de sa maison, il

prétendit renoncer à Louise de Vaudrey pour elle-même. Confiant dans

leur mutuelle noblesse, je l’accepte pure de ses mains. Ah! j’aurais

donné ma vie pour lui, je l’ai prouvé. Le misérable fait, au 10 août,

des prodiges de valeur qui le signalent à la rage du peuple; je le

confie à l’un de mes gens; il est découvert, mis à l’Abbaye. Quand je

le sais là, tout l’or destiné à notre fuite, je le donne à ce Boulard,

que je décide à se mêler aux septembriseurs pour arracher le vicomte à

la mort, je le sauve! =(A madame de Montsorel.)= Et il a bien payé sa

dette, n’est ce pas madame? Jeune, ivre d’amour, violent, je n’ai pas

écrasé cet enfant! Vous me récompensez aujourd’hui de ma pitié comme

votre amant m’a récompensé de ma confiance. Eh bien! voici les choses

au point où elles en étaient, il y a vingt ans—moins la pitié. Et je

vous dirai comme autrefois: Oubliez votre fils, il vivra.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Et ses souffrances pendant vingt ans, ne les comptez-vous pour rien?

LE DUC.

La grandeur du repentir accuse la grandeur de la faute.

LA DUCHESSE.

Ah! si vous prenez mes douleurs pour des remords, je vous crierai pour

la seconde fois: je suis innocente! Non, Monsieur, Langeac n’a pas

trahi votre confiance; il n’allait pas mourir seulement pour son roi,

et depuis le jour fatal où il me fit ses adieux en renonçant à moi, je

ne l’ai jamais revu.

LE DUC.

Vous avez acheté la vie de votre fils en me disant le contraire.

LA DUCHESSE.

Un marché conseillé par la terreur peut-il compter pour un aveu?

LE DUC.

Me donnez-vous cet acte de naissance?

LA DUCHESSE.

Je ne l’ai plus.

LE DUC.

Je ne réponds plus de votre fils, Madame.

LA DUCHESSE.

Avez-vous bien pesé cette menace?

LE DUC.

Vous devez me connaître.

LA DUCHESSE.

Mais vous ne me connaissez pas, vous! Vous ne répondez plus de mon

fils? eh bien! prenez garde au vôtre. Albert me répond des jours de

Fernand. Si vous surveillez mes démarches, je ferai surveiller les

vôtres; si vous avez la police du royaume, moi, j’aurai mon adresse et

le secours de Dieu! Si vous portez un coup à Fernand, craignez pour

Albert. Blessure pour blessure! Allez!

LE DUC.

Vous êtes chez vous, Madame, je me suis oublié. Daignez m’excuser, j’ai

tort.

LA DUCHESSE.

Vous êtes plus gentilhomme que votre fils; quand il s’emporte, il ne

s’excuse pas, lui!

LE DUC, =à part=.

Sa résignation jusqu’à ce jour était-elle de la ruse? Attendait-on

le moment actuel? Oh! les femmes conseillées par les bigots font des

chemins sous terre comme le feu des volcans; on ne s’en aperçoit que

quand il éclate. Elle a mon secret, je ne tiens plus son enfant, je

puis être vaincu. =(Il sort.)=

SCÈNE X.

=LES MÊMES, excepté= LE DUC.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Louise, vous aimez l’enfant que vous n’avez jamais vu, vous haïssez

celui qui est sous vos yeux. Ah! vous me direz vos raisons de haine

contre Albert, à moins que vous ne teniez plus à mon estime ni à ma

tendresse.

LA DUCHESSE.

Pas un mot de plus à ce sujet.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Le calme de votre mari, quand vous manifestez votre aversion pour votre

fils, est étrange.

LA DUCHESSE.

Il y est habitué.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Vous ne pouvez être mauvaise mère?

LA DUCHESSE.

Mauvaise mère? Non. =(Elle réfléchit.)= Je ne puis me résoudre à perdre

votre affection. =(Elle l’attire à elle.)= Albert n’est pas mon fils.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Un étranger a usurpé la place, le nom, le titre, les biens du véritable

enfant?

LA DUCHESSE.

Étranger, non. C’est son fils. Après la fatale nuit où Fernand me fut

enlevé, il y eut entre le duc et moi une séparation éternelle. La femme

était aussi cruellement outragée que la mère. Mais il me vendit encore

ma tranquillité.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Je n’ose comprendre.

LA DUCHESSE.

Je me suis prêtée à donner comme de moi cet Albert, l’enfant d’une

courtisane espagnole. Le duc voulait un héritier. A travers les

secousses que la révolution française causait à l’Espagne, cette

supercherie n’a jamais été soupçonnée. Et vous ne voulez pas que tout

mon sang bouillonne à la vue du fils de l’étrangère qui occupe la place

de l’enfant légitime!

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Voilà que j’embrasse vos espérances. Ah! je voudrais que vous eussiez

raison, et que ce jeune homme fût votre fils. Eh bien! qu’avez-vous?

LA DUCHESSE.

Mais il est perdu, je l’ai signalé à son père, qui va le... Oh! mais,

que faisons-nous donc là? Je veux savoir où il demeure, aller lui dire

de ne pas venir demain matin ici.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Sortir à cette heure, Louise, êtes-vous folle?

LA DUCHESSE.

Venez! car il faut le sauver à tout prix.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Qu’allez-vous faire?

LA DUCHESSE.

Aucune de nous deux ne pourra sortir demain sans être observée. Allons

devancer le duc en achetant avant lui ma femme de chambre.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Ah! Louise! allez-vous employer de tels moyens?

LA DUCHESSE.

Si Raoul est l’enfant désavoué par son père, l’enfant que je pleure

depuis vingt-deux ans, on verra ce que peut une femme, une mère

injustement accusée.

ACTE DEUXIÈME

=Même décoration que dans l’acte précédent.=

SCÈNE PREMIÈRE.

JOSEPH, LE DUC.

=Joseph achève de faire le salon.=

JOSEPH, =à part=.

Couché si tard, levé si matin, et déjà chez Madame: il y a quelque

chose. Ce diable de Jacques aurait-il raison?

LE DUC.

Joseph, je ne suis visible que pour une seule personne; si elle se

présente, vous l’introduirez ici. C’est un M. de Saint-Charles. Sachez

si Madame peut me recevoir. =(Joseph sort.)= Ce réveil d’une maternité

que je croyais éteinte m’a surpris sans défense. Il faut que cette

lutte encore secrète soit promptement étouffée. La résignation de

Louise rendait notre vie supportable; mais elle est odieuse avec de

pareils débats. En pays étranger, je pouvais dominer ma femme, ici ma

seule force est dans l’adresse et dans le concours du pouvoir. J’irai

tout dire au roi, je soumettrai ma conduite à son jugement, et madame

de Montsorel sera forcée de lui obéir. J’attendrai cependant encore.

L’agent qu’on va m’envoyer pourra, s’il est habile, découvrir en peu de

temps les raisons de cette révolte: je saurai si madame de Montsorel

est seulement la dupe d’une ressemblance, ou si elle a revu son fils

après me l’avoir soustrait et s’être jouée de moi depuis douze ans.

Je me suis emporté cette nuit. Si je reste tranquille, elle sera sans

défiance et livrera ses secrets.

JOSEPH, =rentrant=.

Madame la duchesse n’a pas encore sonné.

LE DUC.

C’est bien.

SCÈNE II.

JOSEPH, LE DUC, FÉLICITÉ.

=Le duc examine par contenance ce qu’il y a sur la table et trouve

une lettre dans un livre.=

LE DUC.

«A mademoiselle Inès de Christoval.» =(Il se lève.)= Pourquoi ma femme

a-t-elle caché une lettre si peu importante? Elle est sans doute écrite

depuis notre querelle. Y serait-il question de ce Raoul? Cette lettre

ne doit pas aller à l’hôtel de Christoval.

FÉLICITÉ, =cherchant la lettre dans le livre=.

Où donc est la lettre de Madame? l’aurait-elle oubliée?

LE DUC.

Ne cherchez-vous pas une lettre?

FÉLICITÉ.

Ah!—Oui, monsieur le duc.

LE DUC.

N’est-ce pas celle-ci?

FÉLICITÉ.

Précisément.

LE DUC.

Il est étonnant que vous sortiez au moment où Madame doit avoir besoin

de vous; elle va se lever.

FÉLICITÉ.

Madame la duchesse a Thérèse; et, d’ailleurs, je sors par son ordre.

LE DUC.

Oh! c’est bien, vous n’avez pas de comptes à me rendre.

SCÈNE III.

LE DUC, JOSEPH, SAINT-CHARLES, FÉLICITÉ.

=Joseph et Saint-Charles arrivent par la porte du fond

en s’étudiant attentivement.=

JOSEPH, =à part=.

Le regard de cet homme est bien malsain pour moi. =(Au duc.)= M. le

chevalier de Saint-Charles.

=(Le duc fait signe que Saint-Charles peut approcher et l’examine.)=

SAINT-CHARLES, =lui remet une lettre. A part.=

A-t-il eu connaissance de mes antécédents, ou veut-il seulement se

servir de Saint-Charles?

LE DUC.

Mon cher...

SAINT-CHARLES, =à part=.

Je ne suis que Saint-Charles.

LE DUC.

On vous recommande à moi comme un homme dont l’habileté, sur un théâtre

plus élevé, devrait s’appeler du génie.

SAINT-CHARLES.

Que monsieur le duc daigne m’offrir une occasion, et je ne démentirai

pas ce qu’une telle parole a de flatteur pour moi.

LE DUC.

A l’instant même.

SAINT-CHARLES.

Que m’ordonnez-vous?

LE DUC.

Vous voyez cette fille, elle va sortir, je ne veux pas l’en empêcher;

elle ne doit pourtant pas franchir la porte de mon hôtel jusqu’à nouvel

ordre. =(Appelant.)= Félicité!

FÉLICITÉ.

Monsieur le duc. =(Le duc lui remet la lettre, elle sort.)=

SAINT-CHARLES, =à Joseph=.

Je te connais, je sais tout: que cette fille reste à l’hôtel avec la

lettre, je ne te connaîtrai plus, je ne saurai rien, et te laisse dans

cette maison si tu t’y comportes bien.

JOSEPH, =à part=.

L’un d’un côté, Jacques Collin de l’autre, tâchons de les servir tous

deux honnêtement. =(Joseph sort, courant après Félicité.)=

SCÈNE IV.

LE DUC, SAINT-CHARLES.

SAINT-CHARLES.

C’est fait, monsieur le duc. Désirez-vous savoir ce que contient la

lettre?

LE DUC.

Mais, mon cher, vous exercez une puissance terrible et miraculeuse.

SAINT-CHARLES.

Vous nous remettez un pouvoir absolu, nous en usons avec adresse.

LE DUC.

Et si vous en abusez?

SAINT-CHARLES.

Impossible: on nous briserait.

LE DUC.

Comment des hommes doués de facultés si précieuses les exercent-ils

dans une pareille sphère?

SAINT-CHARLES.

Tout s’oppose à ce que nous en sortions: nous protégeons nos

protecteurs, on nous avoue trop de secrets honorables, et l’on nous

en cache trop de honteux pour qu’on nous aime; nous rendons de tels

services, qu’on ne peut s’acquitter qu’en nous méprisant. On veut

d’abord que pour nous les choses ne soient que des mots: ainsi la

délicatesse est une niaiserie, l’honneur une convention, la traîtrise

diplomatie! Nous sommes des gens de confiance; et cependant l’on nous

donne beaucoup à deviner. Penser et agir, déchiffrer le passé dans

le présent, ordonner l’avenir dans les plus petites choses, comme je

viens de le faire, voilà notre programme, il épouvanterait un homme

de talent. Le but une fois atteint, les mots redeviennent des choses,

monsieur le duc, et l’on commence à soupçonner que nous pourrions bien

être infâmes.

LE DUC.

Tout ceci, mon cher, peut ne pas manquer de justesse; mais vous

n’espérez pas, je crois, faire changer l’opinion du monde, ni la

mienne?

SAINT-CHARLES.

Je serais un grand sot, monsieur le duc. Ce n’est pas l’opinion

d’autrui, c’est ma position que je voudrais faire changer.

LE DUC.

Et, selon vous, la chose serait très-facile?

SAINT-CHARLES.

Pourquoi pas, Monseigneur? Au lieu de surprendre des secrets de

famille, qu’on me fasse espionner des cabinets; au lieu de surveiller

des gens flétris, qu’on me livre les plus rusés diplomates; au lieu de

servir de mesquines passions, laissez-moi servir le gouvernement: je

serais heureux alors de cette part obscure dans une œuvre éclatante...

Et quel serviteur dévoué vous auriez, monsieur le duc!

LE DUC.

Je suis vraiment désespéré, mon cher, d’employer de si grands talents

dans un cercle si étroit, mais je saurai vous y juger, et plus tard

nous verrons.

SAINT-CHARLES, =à part=.

Ah! nous verrons?—C’est tout vu.

LE DUC.

Je veux marier mon fils...

SAINT-CHARLES.

A mademoiselle Inès de Christoval, princesse d’Arjos, beau mariage!

Le père a fait la faute de servir Joseph Buonaparté, il est banni par

le roi Ferdinand, serait-il pour quelque chose dans la révolution du

Mexique?

LE DUC.

Madame de Christoval et sa fille reçoivent un aventurier qui a nom...

SAINT-CHARLES.

Raoul de Frescas.

LE DUC.

Je n’ai donc rien à vous apprendre?

SAINT-CHARLES.

Si monsieur le duc le désire, je ne saurai rien.

LE DUC.

Parlez, au contraire, afin que je sache quels sont les secrets que vous

nous permettez d’avoir.

SAINT-CHARLES.

Convenons d’une chose, monsieur le duc: quand ma franchise vous

déplaira, appelez-moi chevalier, je rentrerai dans l’humble rôle

d’observateur payé.

LE DUC.

Continuez, mon cher. =(A part.)= Ces gens-là sont bien amusants!

SAINT-CHARLES.

M. de Frescas ne sera un aventurier que le jour où il ne pourra plus

mener le train d’un homme qui a cent mille livres de rente.

LE DUC.

Quel qu’il soit, il faut que vous perciez le mystère dont il

s’enveloppe.

SAINT-CHARLES.

Ce que demande monsieur le duc est chose difficile. Nous sommes obligés

à beaucoup de circonspection avec les étrangers, ils sont les maîtres;

ils nous ont bouleversé notre Paris.

LE DUC.

Ah! quelle plaie!

SAINT-CHARLES.

Monsieur le duc serait de l’opposition?

LE DUC.

J’aurais voulu ramener le roi sans son cortége, voilà tout.

SAINT-CHARLES.

Le roi n’est parti, monsieur le duc, que parce qu’on a désorganisé la

magnifique police asiatique créée par Buonaparté! On veut la faire

aujourd’hui avec des gens comme il faut, c’est à donner sa démission.

Entravés par la police militaire de l’invasion, nous n’osons arrêter

personne, dans la crainte de mettre la main sur quelque prince en

bonne fortune ou sur quelque margrave qui a trop dîné. Mais pour vous,

monsieur le duc, on fera l’impossible. Ce jeune homme a-t-il des vices?

Joue-t-il?

LE DUC.

Oui, dans le monde.

SAINT-CHARLES.

Loyalement?

LE DUC.

Monsieur le chevalier...

SAINT-CHARLES.

Ce jeune homme doit être bien riche.

LE DUC.

Prenez vous-même vos informations.

SAINT-CHARLES.

Pardon, monsieur le duc; mais, sans les passions, nous ne pourrions pas

savoir grand’chose. Monsieur le duc serait-il assez bon pour me dire si

ce jeune homme aime sincèrement mademoiselle de Christoval?

LE DUC.

Une princesse! une héritière! Vous m’inquiétez, mon cher.

SAINT-CHARLES.

Monsieur le duc ne m’a-t-il pas dit que c’était un jeune homme?

D’ailleurs, l’amour feint est plus parfait que l’amour véritable:

voilà pourquoi tant de femmes s’y trompent! Il a dû rompre alors avec

quelques maîtresses, et délier le cœur, c’est déchaîner la langue.

LE DUC.

Prenez garde! votre mission n’est pas ordinaire, n’y mêlez point de

femmes: une indiscrétion vous aliénerait ma bienveillance, car tout ce

qui regarde M. de Frescas doit mourir entre vous et moi. Le secret que

je vous demande est absolu, il comprend ceux que vous employez et ceux

qui vous emploient. Enfin, vous seriez perdu, si madame de Montsorel

pouvait soupçonner une seule de vos démarches.

SAINT-CHARLES.

Madame de Montsorel s’intéresse donc à ce jeune homme? Dois-je la

surveiller, car cette fille est sa femme de chambre.

LE DUC.

Monsieur le chevalier de Saint-Charles, l’ordonner est indigne de moi,

le demander est bien peu digne de vous.

SAINT-CHARLES.

Monsieur le duc, nous nous comprenons parfaitement. Quel est maintenant

l’objet principal de mes recherches?

LE DUC.

Sachez si Raoul de Frescas est le vrai nom de ce jeune homme; sachez le

lieu de sa naissance, fouillez toute sa vie, et tenez tout ceci pour un

secret d’État.

SAINT-CHARLES.

Je ne vous demande que jusqu’à demain, Monseigneur.

LE DUC.

C’est peu de temps.

SAINT-CHARLES.

Non, monsieur le duc, c’est beaucoup d’argent.

LE DUC.

Ne croyez pas que je désire savoir des choses mauvaises; votre

habitude, à vous autres, est de servir les passions au lieu de les

éclairer, vous aimez mieux inventer que de n’avoir rien à dire. Je

serais enchanté d’apprendre que ce jeune homme a une famille...

=(Le marquis entre, voit son père occupé et fait une démonstration

pour sortir; le duc l’invite à rester.)=

SCÈNE V.

=LES MÊMES=, LE MARQUIS.

LE DUC, =continuant=.

Si M. de Frescas est gentilhomme, si la princesse d’Arjos le préfère

décidément à mon fils, le marquis se retirera.

LE MARQUIS.

Mais j’aime Inès, mon père.

LE DUC, =à Saint-Charles=.

Adieu, mon cher.

SAINT-CHARLES, =à part=.

Il ne s’intéresse pas au mariage de son fils, il ne peut plus être

jaloux de sa femme; il y a quelque chose de bien grave: ou je suis

perdu, ou ma fortune est refaite. =(Il sort.)=

SCÈNE VI.

LE DUC, LE MARQUIS.

LE DUC.

Épouser une femme qui ne nous aime pas est une faute, Albert, que, moi

vivant, vous ne commettrez jamais.

LE MARQUIS.

Mais rien ne dit encore, mon père, qu’Inès repousse mes vœux; et

d’ailleurs, une fois qu’elle sera ma femme, m’en faire aimer est mon

affaire, et, sans trop de vanité, je puis croire que je réussirai.

LE DUC.

Laissez-moi vous dire, mon fils, que ces opinions de mousquetaire sont

ici tout à fait déplacées.

LE MARQUIS.

En toute autre chose, mon père, vos paroles seraient des arrêts pour

moi, mais chaque époque a son art d’aimer... Je vous en conjure,

hâtez mon mariage. Inès est volontaire comme une fille unique, et la

complaisance avec laquelle elle accueille l’amour d’un aventurier

doit vous inquiéter. En vérité, vous êtes ce matin d’une froideur

inconcevable. Mettez à part mon amour pour Inès, puis-je rencontrer

mieux? Je serai, comme vous l’êtes, grand d’Espagne, et de plus je

serai prince. En seriez-vous donc fâché, mon père?

LE DUC, =à part=.

Le sang de sa mère reparaîtra donc toujours! Oh! Louise a bien su

deviner où je suis blessé! =(Haut.)= Songez, Monsieur, qu’il n’y a rien

au-dessus du glorieux titre de duc de Montsorel.

LE MARQUIS.

Vous aurais-je offensé?

LE DUC.

Assez! Vous oubliez que j’ai ménagé ce mariage dès mon séjour en

Espagne. D’ailleurs, madame de Christoval ne peut pas marier Inès

sans le consentement du père. Le Mexique vient de proclamer son

indépendance, et cette révolution explique assez le retard de la

réponse.

LE MARQUIS.

Eh bien! mon père, vos projets seront déjoués. Vous n’avez donc pas

vu hier ce qui s’est passé chez l’ambassadeur d’Espagne? Ma mère y

a protégé visiblement ce Raoul de Frescas, Inès lui en a su gré.

Savez-vous la pensée longtemps contenue en moi et qui s’est fait jour

alors? c’est que ma mère me hait! Et, je ne puis le dire qu’à vous, mon

père, à vous que j’aime, j’ai peur qu’il n’y ait rien là pour elle.

LE DUC, =à part=.

Je recueille donc ce que j’ai semé: on se devine pour la haine aussi

bien que pour l’amour! =(Au marquis.)= Mon fils, vous ne devez pas

juger votre mère, vous ne pouvez pas la comprendre. Elle a vu chez

moi pour vous une tendresse aveugle, elle tâche d’y remédier par sa

sévérité. Que je n’entende pas une seconde fois semblables paroles,

et brisons là! Vous êtes aujourd’hui de service au château, allez-y

promptement: j’obtiendrai une permission pour ce soir, et vous serez

libre d’aller au bal retrouver la princesse d’Arjos.

LE MARQUIS.

Avant de partir, ne puis-je voir ma mère, pour la supplier de prendre

mes intérêts auprès d’Inès qui doit la venir voir ce matin?

LE DUC.

Demandez si elle est visible, je l’attends moi-même. =(Le marquis

sort.)= Tout m’accable à la fois; hier l’ambassadeur me demande où est

mort mon premier fils; cette nuit, sa mère croit l’avoir retrouvé;

ce matin, le fils de Juana Mendès me blesse encore! Ah! d’instinct

la princesse le devine. Les lois ne peuvent jamais être impunément

violées, la nature n’est pas moins impitoyable que le monde. Serai-je

assez fort, même avec l’appui du roi, pour conduire les événements?

SCÈNE VII.

LE MARQUIS, LA DUCHESSE DE MONTSOREL, LE DUC.

LA DUCHESSE.

Des excuses! Mais, Albert, je suis trop heureuse. Quelle surprise! vous

venez embrasser votre mère avant d’aller au château, uniquement par

tendresse. Ah! si jamais une mère pouvait douter de son fils, cet élan,

auquel vous ne m’avez pas habituée, dissiperait toute crainte, et je

vous en remercie, Albert. Enfin nous nous comprenons.

LE MARQUIS.

Ma mère, je suis heureux de ce mot-là; si je paraissais manquer à un

devoir, ce n’était pas oubli, mais la crainte de vous déplaire.

LA DUCHESSE, =apercevant le duc=.

Eh quoi! vous aussi, monsieur le duc, comme votre fils, vous vous

êtes empressé... Mais c’est une fête aujourd’hui que mon lever.

LE DUC.

Et que vous aurez tous les jours.

LA DUCHESSE, =au duc=.

Ah! je comprends... =(Au marquis.)= Adieu! le roi devient sévère pour

sa maison rouge, je serais désespérée d’être la cause d’une réprimande.

LE DUC.

Pourquoi le renvoyer? Inès va venir.

LA DUCHESSE.

Je ne le pense pas, je viens de lui écrire.

SCÈNE VIII.

=LES MÊMES=, JOSEPH.

JOSEPH, =annonçant=.

Madame la duchesse de Christoval et la princesse d’Arjos.

LA DUCHESSE, =à part=.

Quelle affreuse contrariété.....

LE DUC, =à son fils=.

Reste, je prends tout sur moi. Nous sommes joués.

SCÈNE IX.

=LES MÊMES=, LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, LA PRINCESSE D’ARJOS.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Ah! Madame, c’est bien gracieux à vous de m’avoir devancée.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Je suis venue ainsi pour qu’il ne soit jamais question d’étiquette

entre nous.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à Inès=.

Vous n’avez pas lu cette lettre?

INÈS.

Une de vos femmes me la remet à l’instant.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à part=.

Ainsi, Raoul peut venir.

LE DUC, =à la duchesse de Christoval, la conduisant au canapé=.

Nous est-il permis de voir dans cette visite sans cérémonie un

commencement à notre intimité de famille?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Ne donnons pas tant d’importance à ce que je regarde comme un plaisir.

LE MARQUIS.

Vous craignez donc bien, madame, d’encourager mes espérances? N’ai-je

donc pas été assez malheureux hier? Mademoiselle ne m’a rien accordé,

pas même un regard.

INÈS.

Je ne pensais pas, Monsieur, avoir le plaisir de vous rencontrer sitôt,

je vous croyais de service; je suis toute heureuse de me justifier; je

ne vous ai aperçu qu’en sortant du bal, et mon excuse =(elle montre la

duchesse de Montsorel)=, la voici.

LE MARQUIS.

Vous avez deux excuses, Mademoiselle, et je vous sais un gré infini de

ne parler que de ma mère.

LE DUC.

Mademoiselle, ne voyez dans ce reproche qu’une excessive modestie.

Albert a des craintes comme si M. de Frescas devait lui en inspirer! A

son âge, la passion est une fée qui grandit des riens. Mais ni votre

mère, ni vous, Mademoiselle, vous ne pouvez prendre au sérieux un jeune

homme dont le nom est problématique et qui se tait si soigneusement sur

sa famille.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à la duchesse de Christoval=.

Ignorez-vous également le lieu de sa naissance?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Nous n’en sommes pas encore à lui demander de semblables renseignements.

LE DUC.

Nous sommes cependant trois ici qui ne serions pas fâchés de les avoir.

Vous seules, Mesdames, seriez discrètes: la discrétion est une vertu

qui ne profite qu’à ceux qui la recommandent.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Et moi, Monsieur, je ne crois pas à l’innocence de certaines curiosités.

LE MARQUIS.

Ma mère, la mienne est-elle donc hors de propos? Et ne puis-je

m’enquérir auprès de Madame si les Frescas d’Aragon ne sont pas éteints?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =au duc=.

Nous avons connu tous deux le vieux commandeur à Madrid, le dernier de

cette maison.

LE DUC.

Il est mort nécessairement sans enfant.

INÈS.

Mais il existe une branche à Naples.

LE MARQUIS.

Oh! Mademoiselle, comment ignorez-vous que les Médina-Cœli, vos

cousins, en ont hérité?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Mais vous avez raison, il n’y a plus de Frescas.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Eh bien! si ce jeune homme est sans nom, sans famille, sans pays, ce

n’est pas un rival dangereux pour Albert, et je ne vois pas pourquoi

vous vous en occupez.

LE DUC.

Mais il occupe beaucoup les femmes.

INÈS.

Je commence à ouvrir les yeux...

LE MARQUIS.

Ah!...

INÈS.

... Oui, ce jeune homme n’est peut-être point tout ce qu’il veut

paraître: il est spirituel, il est même instruit, n’exprime que de

nobles sentiments, il est avec nous d’un respect chevaleresque, il

ne dit de mal de personne; évidemment, il joue le gentilhomme, et il

exagère son rôle.

LE DUC.

Il exagère aussi, je crois, sa fortune; mais c’est un mensonge

difficile à soutenir longtemps à Paris.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à la duchesse de Christoval=.

Vous allez, m’a-t-on dit, donner des fêtes superbes?

LE MARQUIS.

M. de Frescas, Mesdames, parle-t-il espagnol?

INÈS.

Absolument comme nous.

LE DUC.

Taisez-vous, Albert: ne voyez-vous donc pas que M. de Frescas est un

jeune homme accompli?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Il est vraiment très-aimable, et si vos doutes étaient fondés, je vous

avoue, mon cher duc, que je serais presque chagrine de ne plus le

recevoir.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à la duchesse de Christoval=.

Vous êtes aussi belle ce matin qu’hier; vraiment j’admire que vous

résistiez ainsi aux fatigues du monde.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =à Inès=.

Ma fille, ne parlez plus de M. de Frescas, ce sujet de conversation

déplaît à madame de Montsorel.

INÈS.

Il lui plaisait hier.

SCÈNE X.

=LES MÊMES=, JOSEPH, RAOUL.

JOSEPH, =à la duchesse de Montsorel=.

Mademoiselle de Vaudrey n’y est pas, M. de Frescas se présente: madame

la duchesse veut-elle le recevoir?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Raoul, ici!

LE DUC.

Déjà chez elle!

LE MARQUIS, =à son père=.

Ma mère nous trompe.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Je n’y suis pas.

LE DUC.

Si vous avez déjà prié M. de Frescas de venir, pourquoi commencer par

une impolitesse avec un si grand personnage? =(La duchesse de Montsorel

fait un geste. A Joseph.)= Faites entrer! =(Au marquis.)= Soyez prudent

et calme.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à part=.

En voulant le sauver, c’est moi qui l’aurai perdu.

JOSEPH.

M. Raoul de Frescas.

RAOUL.

Mon empressement à me rendre à vos ordres vous prouve, madame la

duchesse, combien je suis fier de cette faveur et désireux de la

mériter.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Je vous sais gré, Monsieur, de votre exactitude. =(A part, bas.)= Mais

elle peut vous être funeste.

RAOUL, =saluant la duchesse de Christoval et sa fille, à part=.

Comment! Inès chez eux?

=(Raoul salue le duc, qui lui rend son salut; mais le marquis a

pris les journaux sur la table, et feint de ne pas voir Raoul.)=

LE DUC.

Je ne m’attendais pas, je vous l’avoue, Monsieur de Frescas, à vous

rencontrer chez madame de Montsorel; mais je suis heureux de l’intérêt

qu’elle vous témoigne, puisqu’il me procure le plaisir de voir un jeune

homme dont le début obtient tant de succès et jette tant d’éclat. Vous

êtes un de ces rivaux de qui l’on est fier si l’on est vainqueur, et

par lesquels on peut être vaincu sans trop de déplaisir.

RAOUL.

Partout ailleurs que chez vous, monsieur le duc, l’exagération de

ces éloges, auxquels je me refuse, serait de l’ironie: mais il m’est

impossible de ne pas y voir un courtois désir de me mettre à l’aise

=(en regardant le marquis qui lui tourne le dos)=, là où je pouvais me

croire importun.

LE DUC.

Vous arrivez, au contraire, très à propos, nous parlions de votre

famille et de ce vieux commandeur de Frescas que Madame et moi avons

beaucoup vu jadis.

RAOUL.

Vous aviez la bonté de vous occuper de moi; mais c’est un honneur qui

se paye ordinairement par un peu de médisance.

LE DUC.

On ne peut dire du mal que des gens qu’on connaît bien.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Et nous voudrions bien avoir le droit de médire de vous.

RAOUL.

Il est de mon intérêt de conserver vos bonnes grâces.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Je connais un moyen sûr.

RAOUL.

Et lequel?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Restez le personnage mystérieux que vous êtes.

LE MARQUIS, =revenant avec un journal=.

Voici, Mesdames, quelque chose d’étrange: chez le feld-maréchal, où

vous étiez sans doute, on a surpris un de ces soi-disant seigneurs

étrangers qui volait au jeu.

INÈS.

Et c’est là cette grande nouvelle qui vous absorbait?

RAOUL.

En ce moment, qui est-ce qui n’est pas étranger?

LE MARQUIS.

Mademoiselle, ce n’est pas précisément la nouvelle qui me préoccupe,

mais l’inconcevable facilité avec laquelle on accueille des gens sans

savoir ce qu’ils sont ni d’où ils viennent.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à part=.

Veulent-ils l’insulter chez moi?

RAOUL.

S’il faut se défier des gens qu’on connaît peu, n’en est-il pas qu’on

connaît beaucoup trop en un instant?

LE DUC.

Théâtre · 第 1 / 30 段