UN NOUVEAU GOUVERNEMENT

La semaine dernière, tandis que, tout aux soins de l'envoi et de la

distribution de notre numéro de Noël, nous oubliions, pour des

préoccupations d'art et de beauté, l'actualité souvent assez maussade,

survenait, en politique, un événement qui produisit sur l'opinion une

impression pénible: mardi, le 2 décembre, un vote de la Chambre

renversait le ministère Barthou, qui avait tant mérité du pays en lui

redonnant l'armée forte indispensable à sa sécurité.

On discutait, depuis le vendredi précédent, l'emprunt d'un milliard 300

millions jugé nécessaire par le gouvernement. Au cours de ces séances,

les rudes alertes n'avaient pas manqué au ministère, de la part des

radicaux et des socialistes. M. Joseph Caillaux, notamment, lui avait

été un adversaire obstiné. Pourtant, la veille encore de ce scrutin qui

l'obligea à démissionner, M. Barthou avait remporté, à force d'énergie,

un premier succès, en faisant accepter le principe de son projet. Cette

victoire allait avoir un lendemain funeste: mardi, la Chambre, par 290

voix contre 265, refusait d'accepter que les titres à émettre portassent

une mention garantissant contre tout impôt l'immunité de la rente.

Le ministère quittait aussitôt la salle des séances, salué d'un cri: «A

bas les trois ans!» C'était M. Vaillant qui trahissait ainsi l'une des

raisons de l'animosité de l'extrême-gauche contre le gouvernement

qu'elle venait d'abattre. M. Louis Barthou, qui allait franchir le

seuil, se retourna et dit simplement: «Vive la France!» Deux politiques,

nettement, s'étaient soudain dressées l'une en face de l'autre.

Les deux triomphateurs de cette journée--«l'une des plus déplorables et

des plus néfastes que nous ayons connues», a écrit le _Temps_--étaient

M. Caillaux et M. Jaurès, incarnations des radicaux et des socialistes.

Le président de la République, dont le devoir était, en cette

circonstance, particulièrement difficile et lourd de responsabilités,

eut pourtant, après les habituelles consultations, la pensée qu'on

pourrait former un cabinet de conciliation, de «concentration

républicaine». M. Alexandre Ribot, à la suite d'une conversation avec M.

Caillaux, dut décliner la mission que désirait lui confier M. Raymond

Poincaré d'assumer cette tâche. M. Jean Dupuy, à son défaut, l'accepta.

Mais les pourparlers qu'il engagea ne purent aboutir: sa courageuse

bonne volonté se heurta à des oppositions, à des embûches que le public

entrevit, devina sans les bien discerner, et dont il n'allait pas tarder

à connaître l'origine.

[Illustration: La salle des réunions du bureau du Comité exécutif du

parti radical et radical-socialiste.]

Pour la première fois dans notre histoire politique, apparaît nettement,

au début de cette crise, l'action d'une organisation dont l'existence

était connue, mais dont le rôle était jusqu'à présent demeuré sinon

occulte, du moins d'arrière-plan et de demi-lumière. Les journaux, les

hommes politiques, la désignent couramment sous le nom de «Comité de la

rue de Valois». Son titre exact est «Comité exécutif du parti radical et

radical-socialiste». C'est lui qui, tous ces derniers jours, a dicté ses

volontés, donné l'investiture aux futurs ministres, ou, tout comme en un

conclave de Rome, prononcé contre eux «l'exclusive». C'est de lui

qu'émane le cabinet Doumergue, appelé à recueillir la succession du

cabinet Barthou. Le président en est M. Joseph Caillaux lui-même,

récemment élu contre M. Camille Pelletan, et devenu, dans la nouvelle

combinaison, ministre des Finances.

[Illustration: M. Doumergue à son téléphone pendant les négociations

pour la formation du ministère.]

Son autorité s'étend sur 800 membres environ, sénateurs, députés, ou

candidats éventuels, presque toujours, à l'une ou l'autre Chambre. Les

parlementaires sont membres de droit; il leur suffit d'adhérer au

programme du parti, qui vient d'être refondu au Congrès de Pau, en

octobre dernier, et, plus tard, de verser une cotisation annuelle de 200

francs. Les autres membres sont élus, en assemblée, sur présentation de

listes établies par les comités adhérents de province, à raison de deux

pour 250.000 habitants.

Ponde en 1901, le Comité exécutif a pour mission de diriger la politique

et l'organisation du parti radical et radical-socialiste; d'exécuter les

décisions prises par le parti en ses congrès annuels; de veiller enfin à

la discipline.

[Illustration: Rue de Valois: l'antichambre du Comité.]

Il est administré par un bureau composé de 34 membres pris moitié parmi

les parlementaires, moitié parmi les sociétaires libres. Au nombre des

personnalités notables du bureau actuel figurent MM. les sénateurs

Trouillot, Perchot, Bepmale; MM. les députés Bouffandeau,

Franklin-Bouillon, Ceccaldi, Peytral, Malvy, désormais ministre du

Commerce dans le cabinet Doumergue.

Le temple où s'élaborent les bulles, les monitoires, les encycliques du

parti, d'où partent ses anathèmes et ses excommunications, n'est guère

imposant. C'est, au nº 9 de la rue de Valois, au-dessus d'un restaurant,

un modeste appartement au troisième étage du vieux Palais Royal,--Palais

Egalité! Dans l'antichambre, où s'accroche le téléphone, trône, sur la

cheminée, une République fleurie, étoilée, le col ceint de perles, la

gorge aimablement dévoilée,--point trop farouche, enfin. La salle du

Conseil ouvre par des fenêtres carrées--c'est l'étage en _mezzanine_ du

Palais--sur le jardin. Nul apparat dans cette pièce qui voit, une fois

par semaine, le jeudi, se réunir les Trente-Quatre: quelques

portemanteaux aux murs, quelques chaises cannées autour d'une table

recouverte d'un tapis de style vaguement Empire, et sur cette table deux

sonnettes, comme si le président avait parfois à faire tête à des

tumultes qu'un seul tintement ne saurait dominer.

Cette salle est demeurée déserte jeudi dernier; la séance hebdomadaire

avait été décommandée: le nouveau ministère, en effet, se présentait

devant les Chambres. C'était, rue de Valois, fête chômée.

[Illustration: S. Jacquier. M. Maginot. I. Malvy. M. Monis. M. R.

Renoult. M. Viviani. M. F. David. M. A. Lebrun. R. Péret. H. G.

Doumergue. M. Bienvenu-Martin. H. Caillaux. M. Métin. M. Noulens. Le

nouveau Cabinet.--Manquent dans ce groupe MM. Raynaud et Ajam.]

L'Illustration, No. 3694, 13 Décembre 1913 · 第 13 / 42 题