Le père Mammès est un bouquiniste de mes amis.
Quai Voltaire, il occupe, depuis des années, comme s'il l'avait conquise
par la force, la même place. Il a là un bastion d'une trentaine de
boîtes, alignées sur le parapet, et fermées chacune par un couvercle
recouvert de zinc comme un petit toit.
Quand je l'abordai, il était, selon son habitude, assis contre son
platane, sur la même chaise à mi-dossier que je lui connais et qui n'est
jamais d'aplomb parce que les deux pieds de devant posent sur le bord de
la cuvette de terre qui entoure l'arbre à sa base, tandis que les deux
pieds de derrière touchent le fond de la cavité. Il avait enfin le même
pardessus noir et olive qui le fait de loin ressembler, lui aussi, à un
tronc d'arbre, et le même cache-nez de laine toujours humide et pendant,
un peu défrisé, ainsi qu'une oreille de caniche, et le même teint
coloré de peintre paysagiste, et les mêmes lunettes rondes, rouillées,
aux verres épais comme des glaces d'aquarium.
--Eh bien, père Mammès, lui dis-je en l'abordant, je vois que l'on fait
des misères à votre corporation?
Il se leva de sa chaise de bois qui se balança un instant toute seule
quand il l'eut quittée, et mettant aussitôt, pour parler, sa main devant
sa bouche, contre ses vieilles moustaches jaunes--sans doute pour se
garantir la gorge des brouillards--il me dit:
--Oui, monsieur, on nous tourmente. On prétend...
--Qui cela?
--Je ne sais pas... _On_, c'est-à-dire des gens, des personnes du
quartier ou d'ailleurs... des mauvais voisins... Ceux qu'on appelle on
enfin, eh bien, _on_ prétend que nos couverques levés bouchent la vue...
je vous demande un peu!... la vue de quoi?
--Mais de la Seine, mon ami, du Louvre, du merveilleux décor...
--Excusez-moi, monsieur, d'être grossier et de vous interrompre, dit-il
en retirant ses doigts de ses moustaches pour les poser sur ma manche où
il les laissa, les trouvant bien là... mais la Seine! vous me parlez de
la Seine!... Comme c'est surfait! Vous trouvez ça joli? et sympathique?
là, franchement? il n'y a que nous deux... et personne ne nous écoute.
C'est très laid, monsieur, la Seine, vous le savez bien? c'est de l'eau,
et de l'eau corrompue encore!... Qui est-ce qui s'en occupe? Non! Dire
que nous empêchons de regarder la Seine, c'est un pamphlet, monsieur,
parce qu'en dehors des bateliers qui l'habitent, qui en vivent, qui ont
leurs boîtes dessus, comme nous sur le quai, et en dehors aussi des
pêcheurs qu'attire le poisson pourri, personne, je vous le répète, ne
fait attention à la Seine. Et puis, si on veut absolument la voir... eh
bien, il y a les ponts, qui sont faits pour cela. C'est une chose bien
connue d'ailleurs, quand on a de l'instruction, que la vue d'un fleuve n
'est supportable que des ponts, et jamais du bord. Le bord c'est pour
les livres. Observez, monsieur, les endroits des quais où il n'y a pas
de boîtes, pas de bouquinistes, rien... la solitude, le vide, la
détresse... voyez-vous un peuple accoudé à contempler l'eau? Non... Et
cependant ils l'auraient belle, là! Ils ne peuvent pas dire qu'il y a
des couverques? Et où remarquez-vous au contraire les foules massées,
attentives, courbées sur le fleuve? Aux endroits où on ne le voit pas,
où on ne peut pas le voir, là où sont les livres dans les boîtes,... et
plus grande qu'est la boîte, monsieur, plus haut que monte le couverque,
plus que l'amateur est aise, parce qu'il jouit de baigner dans le livre,
d'y être enfoui, de ne pas apercevoir autre chose... Vous me citiez tout
à l'heure, le Louvre. Je ne dis pas que ça ne soit pas coquet? Surtout
dedans, où il y a, paraît-il, des pièces fort curieuses. Quoique ça ne
vaille pas encore la Bibliothèque! Mais justement, voilà, ça gêne le
chercheur de bouquins... ça le dissipe. Quand il lève le nez et qu'il
voit la colonnade, il pense à trop d'histoires qui sont arrivées, c'est
pourquoi il préfère, quand il est concentré, n'avoir devant lui et
autour de lui que de la planche... Ça lui fait cabine, sentez-vous?...
cabinet de lecture... Ceux qui élèvent la voix contre nous ne sont pas
des amis du livre... Leur mauvaise humeur cache une jalousie secrète...
Ce sont des boutiquiers envieux qui s'imaginent que nous détournons leur
clientèle. A force de remarquer, en face, des gens bien mis qui, pendant
des heures, restent inclinés sur nos boîtes, pris, possédés, charmés...
tandis que les personnes qui s'arrêtent à la devanture de leurs
somptueux magasins n'y jettent qu'un coup d'oeil et passent rapides, ils
finissent par croire que c'est notre faute et que nous rabattons le
monde à leur détriment. Enfin, monsieur, il n'y a pas de paysage et de
décor, si malins soient-ils, si bien lancés, qui vaillent les images
innombrables que fournit à l'esprit et aux yeux de l'homme la lecture,
et surtout la lecture debout, en plein air, la seule digne d'un peuple
libre. Voilà un fait remarquable et que j'ai entendu confirmer par un
très grand médecin de mes amis qui me donne parfois une petite
consultation de passage, les mardis, quand il va à l'Académie rue des
Saints-Pères... c'est que jamais le passionné de livres, et de livres
anciens, qui lit dehors et stationne devant nos boîtes... n'amasse de
mal. Quelque temps qu'il fasse, jamais il ne s'enrhume et ne prend
froid. Le vieux bouquin couvre, et tient chaud. Pourquoi? Comment? On
n'a jamais pu l'expliquer, monsieur. C'est un fait. La science se heurte
à un fait. Moi j'amasse du mal, au pied de mon arbre, et les douleurs me
visitent. Mais c'est parce que je ne lis pas, ou plutôt que je ne lis
plus. Car j'ai lu... J'ai trop lu!... Et puis j'ai cessé. Pourquoi? J'y
mettais trop de feu, et je courais ainsi à ma perte. En effet... quand
une lecture m'attachait... me tenait haletant, que ce fût _l'Espion
chinois..._ ou la _Bretagne de Pitre-Chevalier_, ou la _Guerre
Séraphique_, ou la _Jeune Pestiférée de Saint-Domingue_, par le
capitaine Wilson... eh bien, il arrivait que je n'avais plus la mémoire
de mon humble condition, j'oubliais que j'étais marchand... et, quand un
client me faisait retomber sur terre en me demandant un prix, je ne lui
répondais pas ou je l'éconduisais, brutalement: «Laissez-moi, plus tard!
Vous me dérangez. Vous voyez bien que je lis!» Vous êtes trop
intelligent pour ne pas saisir tout de suite comme cette manière d'agir
était nuisible à mes intérêts? Le lecteur tuait en moi, anéantissait le
commerçant. C'est pourquoi j'ai dû fermer le livre, à tout jamais, du
moins dehors, et vivre ici de moi-même, penser sur mon propre fonds, les
yeux fixés uniquement sur les clients qui me font l'honneur de mettre en
désordre mes casiers... Je les connais tous, mais rien que de dos... A
les voir par derrière, à la configuration de leurs épaules, de leur
nuque, au relief de leurs omoplates, à leur échine... à l'enfoncement et
au port de leur chapeau, je sais quels gens c'est, et ce qu'ils
lisent... Dès qu'ils se retournent, ils m'intimident et je les confonds.
Leur visage ne me dit rien. Je n'ai pas eu le temps de m'en rendre
compte. Eh bien, toutes ces personnes, et qui sont pourtant des esprits
distingués, vous pouvez me croire, parmi lesquels il y a des
professeurs, des savants, des chercheurs de première édition, des
ecclésiastiques, et des jeunes filles studieuses, toutes ces personnes
n'ont cure de la Seine, je vous l'affirme, pas plus que du palais de nos
rois... Si on vous le soutient, on vous trompe! Le livre!... monsieur...
ne cherchez pas ailleurs! Le vieux livre remplace tout... Le fleuve?
Mais c'est dans mes boîtes qu'il passe! c'est là que coule, pour de
bon... le flot d'idées, d'erreurs, de doutes, d'inquiétudes, de
tourments et d'espoirs... sur lequel navigue l'humanité. La fin de cette
phrase si belle, à partir de: le flot, n'est pas de moi. Elle est dans
les _Pâquerettes polonaises_, d'un anonyme... en 1756. Il y a aussi
autre chose... Ce fleuve, cette fameuse Seine que l'on va chercher pour
nous tourner le sang... vous pensez bien qu'avant d'en parler avec cette
sévérité qui vous étonne et que vous ne vous expliquez pas encore, j'ai
dû réfléchir et y regarder à plusieurs fois...? Je la connais, moi, la
Seine. Depuis vingt-sept ans que je suis au bord, que je la surveille,
que je la vois faire du matin au soir, j'ai eu tout le loisir de
l'examiner, de la surprendre et de me composer une opinion... Aussi n'y
a-t-il pas de phraseur du vieux Paris ni de journaliste capable de m'en
remontrer sur elle... avec qui je vis contigu, comme en ménage... sauf
cette différence qu'elle je la quitte pour aller me coucher, tandis
que... oui... eh bien, mon résumé, c'est qu'elle ne vaut pas cher,
monsieur, et qu'elle est pernicieuse. D'une façon générale, la vue de
l'eau n'est point bonne, elle pousse au spleen, aux pâles couleurs, à la
mélancolie, au suicide... Tous les gens qui regardent l'eau trop
longtemps, et puis qui s'assoient, qui lui parlent, qui lui lancent des
pierres, qui la tutoyent, qui lui font des vers, qui lui prêtent des
sentiments... tous ils finissent mal... et souvent avec elle, ils se
jettent dedans!... L'eau, voyez-vous... ces grandes étendues noires qui
marchent... qui viennent on ne sait d'où, qui ont l'air de vouloir vous
emporter... ça ne devrait être permis qu'à la campagne, à distance, loin
des villes... C'est pas franc, pas loyal... ça monte, ça descend... on
n'y comprend rien... Qu'on nous laisse donc tranquilles. Si nos
couverques la dérobent un peu... y a pas de quoi crier... ni se déchirer
la poitrine. Au lieu de s'affliger pour ça, on ferait joliment mieux de
réclamer contre les trams et le trolley qui nous déshonorent. Mais il
n'y a pas de danger!... On s'en prend à nous, les petits... parce qu'on
sait que nous sommes pauvres et pleins d'humilité... Et cependant,
monsieur... que les pouvoirs publics y pensent!... le jour où on nous
aurait réduits et où il n'y aurait plus de bouquinistes et de vieux
livres sur les quais... ça serait la fin de Paris... On n'y viendrait
plus... J'espère bien ne pas vivre assez pour... _Il s'interrompit_.
Pardon. La _Femme jugée par les grands écrivains des deux sexes?..._
Deux vingt-cinq, madame. Deux francs, là? Pas la peine d'envelopper?