Par une nuit noire, noire, sans lune, sans étoile, sans ciel, sur la
blancheur tremblotante d'une immense pente de neige, lentement se
déroule une longue corde où des ombres craintives et toutes petites
sont attachées à la file, précédées, à cent mètres, d'une lanterne en
tache rouge presque au ras du sol. Des coups de piolet sonnant dans
la neige dure, le roulement des glaçons détachés dérangent seuls le
silence du névé où s'amortissent les pas de la caravane; puis de
minute en minute un cri, une plainte étouffée, la chute d'un corps sur
la glace et, tout de suite, une grosse voix qui répond du bout de la
corde: «Allez doucement de tomber, Gonzague.» Car le pauvre Bompard
s'est décidé à suivre son ami Tartarin jusqu'au sommet du Mont-Blanc.
Depuis deux heures du matin--il en est quatre à la montre à répétition
du président--le malheureux courrier s'avance à tâtons, vrai forçat
la chaîne, traîné, poussé, vacillant et bronchant, contraint de
retenir les exclamations diverses que lui arrache sa mésaventure,
l'avalanche guettant de tous côtés et le moindre ébranlement, une
vibration un peu forte de l'air cristallin, pouvant déterminer des
tombées de neige ou de glace. Souffrir en silence, quel supplice pour
un homme de Tarascon!
Mais la caravane a fait halte, Tartarin s'informe, on entend une
discussion à voix basse, des chuchotements animés: «C'est votre
compagnon qui ne veut plus avancer...» répond le Suédois. L'ordre de
marche est rompu, le chapelet humain se détend, revient sur lui-même,
et les voilà tous au bord d'une énorme crevasse, ce que les
montagnards appellent une «roture». On a franchi les précédentes
l'aide d'une échelle mise en travers et qu'on passe sur les genoux;
ici, la crevasse est beaucoup trop large et l'autre bord se dresse en
hauteur de quatre-vingts à cent pieds. Il s'agit de descendre au fond
du trou qui se rétrécit, à l'aide de marches creusées au piolet, et de
remonter pareillement. Mais Bompard s'y refuse avec obstination.
Penché sur le gouffre que l'ombre fait paraître insondable, il regarde
s'agiter dans une buée la petite lanterne des guides préparant le
chemin. Tartarin, peu rassuré lui-même, se donne du courage en
exhortant son ami: «Allons, Gonzague, zou!» et, tout bas, il le
sollicite d'honneur, invoque Tarascon, la bannière, le Club des
Alpines...
--Ah! _vaï_, le Club... Je n'en suis pas, répond l'autre
cyniquement.
Alors Tartarin lui explique qu'on lui posera les pieds que rien n'est
plus facile.
--Pour vous, peut-être, mais pas pour moi...
--Pas moins, vous disiez que vous aviez l'habitude...
--Bé oui! certainement, l'habitude... mais laquelle? J'en ai
tant... l'habitude de fumer, de dormir...
--De mentir, surtout, interrompt le président...
--D'exagérer, allons! dit Bompard sans s'émouvoir le moins du monde.
Cependant, après bien des hésitations, la menace de le laisser là tout
seul le décide à descendre lentement, posément, cette terrible échelle
de meunier... Remonter est plus difficile, sur l'autre paroi droite
et lisse comme un marbre et plus haute que la tour du roi Ren
Tarascon. D'en bas, la clignante lumière des guides semble un ver
luisant en marche, il faut se décider, pourtant; la neige sous les
pieds, n'est pas solide, des glouglous de fonte et d'eau circulante
s'agitent autour d'une large fissure qu'on devine plutôt qu'on ne la
voit, au pied du mur de glace, et qui souffle son haleine froide
d'abîme souterrain.
--Allez doucement de tomber, Gonzague!...
Cette phrase, que Tartarin profère d'une intonation attendrie, presque
suppliante, emprunte une signification solennelle à la position
respective des ascensionnistes, cramponnés maintenant des pieds et des
mains, les uns au-dessous des autres, liés par la corde, et par la
similitude de leurs mouvements, si bien que la chute ou la maladresse
d'un seul les mettrait tous en danger. Et quel danger, coquin de
sort! Il suffit d'entendre rebondir et dégringoler les débris de
glaçons avec l'écho de la chute par les crevasses et les dessous
inconnus pour imaginer quelle gueule de monstre vous guette et vous
happerait au moindre faux pas.
Mais qu'y a-t-il encore? Voilà que le long Suédois qui précède
justement Tartarin s'est arrêté et touche de ses talons ferrés la
casquette du P. C. A. Les guides ont beau crier: «En avant!...» et le
président: «Avancez donc, jeune homme...» Rien ne bouge. Dressé de
son long, accroché d'une main négligente, le Suédois se penche et le
jour levant effleure sa barbe grêle, éclaire la singulière expression
de ses yeux dilatés, pendant qu'il fait signe à Tartarin:
--Quelle chute, hein, si on lâchait!...
--Outre! Je crois bien... vous nous entraîneriez tous... Montez
donc!...
L'autre continue, immobile:
--Belle occasion pour en finir avec la vie, rentrer au néant par les
entrailles de la terre, rouler de crevasse en crevasse comme ceci que
je détache de mon pied... Et il s'incline effroyablement pour suivre
le quartier de glace qui rebondit et sonne sans fin dans la nuit.
«Malheureux! prenez garde...» crie Tartarin blême d'épouvante; et,
désespérément cramponné à la paroi suintante, il reprend d'une chaude
ardeur son argument de la veille en faveur de l'existence: «Elle a du
bon, que diantre!... A votre âge, un beau garçon comme vous... vous
ne croyez donc pas à l'amour, _qué?_
Non, le Suédois n'y croit pas. L'amour idéal est un mensonge des
poètes; l'autre, un besoin qu'il n'a jamais ressenti...
«Bé oui! bé oui!... C'est vrai que les poètes sont un peu de
Tarascon, ils en disent toujours plus qu'il n'y en a; mais, pas moins,
c'est gentil le _femellan_, comme on appelle les dames chez nous.
Puis, on a des enfants, des jolis mignons qui vous ressemblent.
--Ah! oui, les enfants, une source de chagrins. Depuis qu'elle m'a
eu, ma mère n'a cessé de pleurer.
--Écoutez, Otto, vous me connaissez, mon bon ami...
Et de toute l'expansion valeureuse de son âme, Tartarin s'épuise
ranimer, à frictionner à distance cette victime de Schopenhauer et de
Hartmann, deux polichinelles qu'il voudrait tenir au coin d'un bois,
coquin de sort! pour leur faire payer tout le mal qu'ils ont fait
la jeunesse...
Qu'on se représente, pendant cette discussion philosophique, la haute
muraille de glace, froide, glauque, ruisselante, frôlée d'un rayon
pâle, et cette brochée de corps humains plaqués dessus en échelons,
avec les sinistres gargouillements qui montent des profondeurs béantes
et blanchâtres, les jurons des guides, leurs menaces de se détacher et
d'abandonner leurs voyageurs. A la fin, Tartarin, voyant que nul
raisonnement ne peut convaincre ce fou, dissiper son vertige de mort,
lui suggère l'idée de se jeter de la pointe extrême du Mont-Blanc...
A la bonne heure, ça vaudrait la peine de là-haut? Une belle fin dans
les éléments... Mais ici, au fond d'une cave... Ah! _vaï_, quelle
_foutaise!_... Il y met tant d'accent, à la fois brusque et
persuasif, une telle conviction, que le Suédois se laisse vaincre; et
les voilà enfin, un par un, en haut de cette terrible _roture_.
On se détache, on fait halte pour boire un coup et casser une croûte.
Le jour est venu. Un jour froid et blême sur un cirque grandiose de
pics, de flèches, dominés par le Mont-Blanc encore à quinze cents
mètres. Les guides à part gesticulent et se concertent avec des
hochements de tête. Sur le sol tout blanc, lourds et ramassés, le dos
rond dans leur veste brune, on dirait des marmottes prêtes à remiser
pour l'hiver. Bompard et Tartarin, inquiets, transis, ont laissé le
Suédois manger tout seul et se sont approchés au moment où le
guide-chef disait d'un air grave:
«C'est qu'il fume sa pipe, il n'y a pas à dire que non.
--Qui donc fume sa pipe? demanda Tartarin.
--Le Mont-Blanc, monsieur, regardez.
Et l'homme montre tout au bout de la haute cime, comme une aigrette,
une fumée blanche qui va vers l'Italie.
«Et autrement, mon bon ami, quand le Mont-Blanc fume sa pipe,
qu'est-ce que cela veut dire?
--Ça veut dire, monsieur, qu'il fait un vent terrible au sommet, une
tempête de neige qui sera sur nous avant longtemps.
Et dame! c'est dangereux.
--Revenons» dit Bompard verdissant; et Tartarin ajoute:
«Oui, oui, certaine_main_, pas de sot amour-propre!
Mais le Suédois s'en mêle; il a payé pour qu'on le mène au Mont-Blanc,
rien ne l'empêchera d'y aller. Il y montera seul, si personne ne
l'accompagne. «Lâches! lâches!» ajoute-t-il tourné vers les guides,
et il leur répète l'injure de la même voix de revenant dont il
s'excitait tout à l'heure au suicide.
«Vous allez bien voir si nous sommes des lâches.... Qu'on s'attache,
et en route! s'écrie le guide-chef. Cette fois, c'est Bompard qui
proteste énergiquement. Il en a assez, il veut qu'on le ramène,
Tartarin l'appuie avec vigueur:
«Vous voyez bien que ce jeune homme est fou!...» s'écrie-t-il en
montrant le Suédois déjà parti à grandes enjambées sous les floches de
neige que le vent commence à chasser de toutes parts. Mais rien
n'arrêtera plus ces hommes que l'on a traités de lâches. Les
marmottes se sont réveillées, héroïques, et Tartarin ne peut obtenir
un conducteur pour le ramener avec Bompard aux Grands-Mulets.
D'ailleurs, la direction est simple: trois heures de marche en
comptant un écart de vingt minutes pour tourner la grande roture si
elle les effraie à passer tout seuls.
«_Outre_, oui, qu'elle nous effraie!...» fait Bompard sans pudeur
aucune, et les deux caravanes se séparent.
A présent, les Tarasconnais sont seuls. Ils avancent avec précaution
sur le désert de neige, attachés à la même corde, Tartarin en avant,
tâtant de son piolet gravement, pénétré de la responsabilité qui lui
incombe, y cherchant un réconfort.
«Courage! du sang-froid!... Nous nous en tirerons!...» crie-t-il
chaque instant à Bompard. Ainsi l'officier, dans la bataille, chasse
la peur qu'il a, en brandissant son épée et criant à ses hommes:
«En avant, s... n... de D...! toutes les balles ne tuent pas!
Enfin les voilà au bout de cette horrible crevasse. D'ici au but, ils
n'ont plus d'obstacles bien graves; mais le vent souffle, les aveugle
de tourbillons neigeux. La marche devient impossible sous peine de
s'égarer.
«Arrêtons-nous un moment,» dit Tartarin. Un sérac de glace
gigantesque leur creuse un abri à sa base; ils s'y glissent, étendent
la couverture doublée de caoutchouc du président, et débouchent la
gourde de rhum, seule provision que n'aient pas emportée les guides.
Il s'ensuit alors un peu de chaleur et de bien-être, tandis que les
coups de piolet, toujours plus faibles sur la hauteur, les avertissent
du progrès de l'expédition. Cela résonne au coeur du P. C. A. comme
un regret de n'avoir pas fait le Mont-Blanc jusqu'aux cimes.
«Qui le saura? riposte Bompard cyniquement. Les porteurs ont
conservé la bannière; de Chamonix on croira que c'est vous.
--Vous avez raison, l'honneur de Tarascon est sauf...» conclut
Tartarin d'un ton convaincu.
Mais les éléments s'acharnent, la bise en ouragan, la neige par
paquets. Les deux amis se taisent, hantés d'idées sinistres, ils se
rappellent l'ossuaire sous la vitrine du vieil aubergiste, ses récits
lamentables, la légende de ce touriste américain qu'on a retrouv
pétrifié de froid et de faim, tenant dans sa main crispée un carnet o
ses angoisses étaient écrites jusqu'à la dernière convulsion qui fit
glisser le crayon et dévier la signature.
«Avez-vous un carnet, Gonzague?
Et l'autre, qui comprend sans explications:
«Ah! _vaï_, un carnet... Si vous croyez que je vais me laisser
mourir comme cet Américain... Vite, allons nous-en, sortons d'ici.
--Impossible... Au premier pas nous serions emportés comme une
paille, jetés dans quelque abîme.
--Mais alors, il faut appeler, l'auberge n'est pas loin...» Et Bompard
à genoux, la tête hors du sérac, dans la pose d'une bête au pâturage
et mugissante, hurle: «Au secours! au secours! à moi!
--Aux armes!...» crie à son tour Tartarin de son creux le plus sonore
que la grotte répercute en tonnerre.
Bompard lui saisit le bras: «Malheureux, le sérac!...» Positivement
tout le bloc a tremblé; encore un souffle et cette masse de glaçons
accumulés croulerait sur leur tête. Ils restent figés, immobiles,
enveloppés d'un effrayant silence bientôt traversé d'un roulement
lointain qui se rapproche, grandit, envahit l'horizon, meurt enfin
sous la terre de gouffre en gouffre.
«Les pauvres gens!...» murmure Tartarin pensant au Suédois et à ses
guides, saisis, emportés sans doute par l'avalanche. Et Bompard
hochant la tête: «Nous ne valons guère mieux qu'eux.» En effet, leur
situation est sinistre, n'osant bouger dans leur grotte de glace ni se
risquer dehors sous les rafales.
Pour achever de leur serrer le coeur, du fond de la vallée monte un
aboiement de chien hurlant à la mort. Tout à coup Tartarin, les yeux
gonflés, les lèvres grelottantes, prend les mains do son compagnon et
le regardant avec douceur:
«Pardonnez-moi, Gonzague, oui, oui, pardonnez-moi, Je vous ai rudoy
tantôt, je vous ai traité de menteur...
--Ah! _vaï!_ Qu'est-ce que ça fait?
--J'en avais le droit moins que personne, car j'ai beaucoup menti dans
ma vie, et, à cette heure suprême, j'éprouve le besoin de m'ouvrir, de
me dégonfler, d'avouer publiquement mes impostures.
--Des impostures, vous?
--Écoutez-moi, ami... d'abord je n'ai jamais tué de lion.
--Ça ne m'étonne pas...» fait Bompard tranquillement. «Mais est-ce
qu'il faut se tourmenter pour si peu?... C'est notre soleil qui veut
ça, on naît avec le mensonge... _Vé!_ moi... Ai-je dit une vérit
depuis que je suis au monde? Dès que j'ouvre la bouche, mon Midi me
monte comme une attaque. Les gens dont je parle, je ne les connais
pas, les pays, je n'y suis jamais allé, et tout ça fait un tel tissu
d'inventions que je ne m'y débrouille plus moi-même.
--C'est l'imagination, _péchère!_ soupire Tartarin; nous sommes des
menteurs par imagination.
--Et ces mensonges-là n'ont jamais fait de mal à personne, tandis
qu'un méchant, un envieux comme Costecalde...
--Ne parlons jamais de ce misérable!» interrompt le P. C. A., et pris
d'un subit accès de rage: «Coquin de bon sort! c'est tout de même un
peu fichant...» Il s'arrête sur un geste terrifié de Bompard... «Ah!
oui, le sérac...» et baissant le ton, forcé de chuchoter sa colère, le
pauvre Tartarin continue ses imprécations à voix basse dans une énorme
et comique désarticulation de la bouche: «Un peu fichant de mourir
la fleur de l'âge par la faute d'un scélérat qui, dans ce moment,
prend bien tranquillement sa demi-tasse sur le Tour de Ville!...
Mais pendant qu'il fulmine, une éclaircie s'ouvre peu à peu dans
l'air. Il ne neige plus, il ne vente plus; et des écarts bleus
apparaissent déchirant le gris du ciel. Vite, en route, et, rattachés
tous deux à la corde, Tartarin, qui a pris la tête comme tout
l'heure, se retourne, un doigt sur la bouche:
«Et vous savez, Gonzague, tout ce que nous venons de dire reste entre
nous.
--Té, pardi...
Pleins d'ardeur, ils repartent, enfonçant jusqu'aux genoux dans la
neige fraîchement tombée, qui a englouti sous sa ouate, immaculée les
traces de la caravane; aussi Tartarin consulte sa boussole toutes les
cinq minutes. Mais cette boussole tarasconnaise, habituée aux chauds
climats, est frappée de congélation depuis son arrivée en Suisse.
L'aiguille joue aux quatre coins, agitée, hésitante; et ils marchent
devant eux, attendant de voir se dresser tout à coup les roches noires
des Grands-Mulets dans la blancheur uniforme, silencieuse, en pics, en
aiguilles, en mamelons, qui les entoure, les éblouit, les épouvante
aussi, car elle peut recouvrir de dangereuses crevasses sous leurs
pieds.
«Du sang-froid, Gonzague, du sang-froid!
--C'est justement de ça que je manque,» répond Bompard lamentablement.
Et il gémit: «Aïe de mon pied!... aïe de ma jambe!... nous sommes
perdus; jamais nous n'arriverons...
Ils marchent depuis deux heures lorsque, vers le milieu d'une pente de
neige très dure à grimper, Bompard s'écrie effaré:
«Tartar_éïn_, mais ça monte!
--Eh! je le vois parbleu bien, que ça monte, riposte le P. C. A. en
train de perdre sa sérénité.
--Pas moins, à mon idée, ça devrait descendre.
--_Bé_ oui! mais que voulez que j'y fasse? Allons toujours jusqu'en
haut, peut-être que ça descendra de l'autre côté.
Cela descendait en effet, et terriblement, par une succession de
névés, de glaciers presque à pic, et tout au bout de cet étincellement
de blancheurs dangereuses une cabane s'apercevait piquée sur une roche
à des profondeurs qui semblaient inaccessibles. C'était un asile
atteindre avant la nuit, puisqu'on avait perdu la direction des
Grands-Mulets, mais au prix de quels efforts, de quels dangers
peut-être!
«Surtout ne me lâchez pas, _qué_, Gonzague...
--Ni vous non plus, Tartaré_ïn._
Ils échangèrent ces recommandations sans se voir, séparés par une
arête derrière laquelle Tartarin a disparu, avançant l'un pour monter,
l'autre pour descendre, avec lenteur et terreur. Ils ne se parlent
même plus, concentrant toutes leurs forces vives, crainte d'un faux
pas, d'une glissade. Tout à coup, comme il n'est plus qu'à un mètre
de la crête, Bompard entend un cri terrible de son compagnon, en même
temps qu'il sent la corde se tendre d'une violente et désordonnée
secousse... Il veut résister, se cramponner pour retenir son
compagnon sur l'abîme. Mais la corde était vieille, sans doute, car
elle se rompt brusquement sous l'effort.
«Outre!
--Boufre!
Ces deux cris se croisent, sinistres, déchirant le silence et la
solitude, puis un calme effrayant, un calme de mort que rien ne
trouble plus dans la vastitude des neiges immaculées.
Vers le soir, un homme ressemblant vaguement à Bompard, un spectre aux
cheveux dressés, boueux, ruisselant, arrivait à l'auberge des
Grands-Mulets où on le frictionnait, le réchauffait, le couchait avant
qu'il eût prononcé d'autres paroles que celles-ci, entrecoupées de
larmes, de poings levés au ciel. «Tartarin... perdu... cassé la
corde...» Enfin on put comprendre le grand malheur qui venait
d'arriver.
Pendant que le vieil aubergiste se lamentait et ajoutait un nouveau
chapitre aux sinistres de la montagne en attendant que son ossuaire
s'enrichît des restes de l'accident, le Suédois et ses guides, revenus
de leur expédition, se mettaient à la recherche de l'infortun
Tartarin avec des cordes, des échelles, tout l'attirail d'un
sauvetage, hélas! infructueux. Bompard, resté comme ahuri, ne
pouvait fournir aucun indice précis ni sur le drame ni sur l'endroit
où il avait eu lieu. On trouva seulement au Dôme du Goûter un bout de
corde resté dans une anfractuosité de glace. Mais cette corde, chose
singulière, était coupée aux deux bouts comme avec un instrument
tranchant; les journaux de Chambéry en donnèrent un facsimilé. Enfin,
après huit jours de courses, de consciencieuses recherches, quand on
eut la conviction que le pauvre présid_ain_ était introuvable, perdu
sans retour, les délégués désespérés prirent le chemin de Tarascon,
ramenant Bompard dont le cerveau ébranlé gardait la trace d'une
terrible secousse.
«Ne me parlez pas de ça, répondait-il quand il était question du
sinistre, ne m'en parlez jamais!
Décidément le Mont-Blanc comptait une victime de plus, et quelle
victime!