AU CHAMOIS FIDÈLE

Le lendemain, ce fut charmant, cette route à pied d'Interlaken

Grindelwald où l'on devait, en passant, prendre les guides pour la

Petite Scheideck; charmante, cette marche triomphale du

P. C. A. rentré dans ses houseaux et vêtements de campagne, s'appuyant

d'un côté sur l'épaule maigrelette du commandant Bravida, de l'autre

au bras robuste d'Excourbaniès, fiers tous les deux d'encadrer, de

soutenir leur cher président, de porter son piolet, son sac, son

alpenstock, tandis que, tantôt devant, tantôt derrière ou sur les

flancs, gambadait comme un jeune chien le fanatique Pascalon, sa

bannière dûment empaquetée et roulée pour éviter les scènes

tumultueuses de la veille.

La gaieté de ses compagnons, le sentiment du devoir accompli, la

Jungfrau toute blanche, là-bas dans le ciel comme une fumée, il n'en

fallait pas moins pour faire oublier au héros ce qu'il laissait

derrière lui, à tout jamais peut-être, et sans un adieu. Aux

dernières maisons d'Interlaken, ses paupières se gonflèrent; et, tout

en marchant, il s'épanchait à tour de rôle dans le sein

d'Excourbaniès: «Écoutez, Spiridion», ou dans celui de Bravida: «Vous

me connaissez, Placide...» Car, par une ironie de la nature, ce

militaire indomptable s'appelait Placide, et Spiridion ce buffle

peau rude, aux instincts matériels.

Malheureusement, la race tarasconnaise, plus galante que sentimentale,

ne prend jamais les affaires de coeur au sérieux: «Qui perd une femme

et quinze sous, c'est grand dommage de l'argent...» répondait le

sentencieux Placide, et Spiridion pensait exactement comme lui; quant

à l'innocent Pascalon, il avait des femmes une peur horrible et

rougissait jusqu'aux oreilles lorsqu'on prononçait le nom de la Petite

Scheideck devant lui, croyant qu'il s'agissait d'une personne légère

dans ses moeurs. Le pauvre amoureux en fut réduit à garder ses

confidences et se consola tout seul, ce qui est encore le plus sûr.

Quel chagrin d'ailleurs eût pu résister aux distractions de la route

travers l'étroite, profonde et sombre vallée où ils s'engageaient le

long d'une rivière sinueuse, toute blanche d'écume, grondant comme un

tonnerre dans l'écho des sapinières qui l'encaissaient, en pente sur

ses deux rives!

Les délégués tarasconnais, la tête en l'air, avançaient avec une sorte

de terreur, d'admiration religieuse; ainsi les compagnons de Sindbad

le marin, lorsqu'ils arrivèrent devant les palétuviers, les manguiers,

toute la flore géante des côtes indiennes. Ne connaissant que leurs

montagnettes pelées et pétrées, ils n'auraient jamais pensé qu'il pût

y avoir tant d'arbres à la fois sur des montagnes si hautes.

«Et ce n'est rien, cela... vous verrez la Jungfrau!» disait le

P. C. A., qui jouissait de leur émerveillement, se sentait grandir

leurs yeux.

En même temps, pour égayer le décor, humaniser sa note imposante, des

cavalcades les croisaient sur la route, de grands landaus à fond de

train avec des voiles flottant aux portières, des têtes curieuses qui

se penchaient pour regarder la délégation serrée autour de son chef,

et, de distance en distance, les étalages de bibelots en bois sculpté,

des fillettes plantées au bord du chemin, raides sous leurs chapeaux

de paille à grands rubans, dans leurs jupes bigarrées, chantant des

choeurs à trois voix en offrant des bouquets de framboises et

d'edelweiss. Parfois, le cor des Alpes envoyait aux montagnes sa

ritournelle mélancolique, enflée, répercutée dans les gorges et

diminuée lentement à la façon d'un nuage qui fond en vapeur.

«C'est beau, on dirait les orgues...» murmurait Pascalon, les yeux

mouillés, extasié comme un saint de vitrail. Excourbaniès hurlait

sans se décourager et l'écho répétait à perte de son l'intonation

tarasconnaise: «Ha!... ha!... ha!... _fen dè brut_.

Mais on se lasse après deux heures de marche dans le même décor,

fût-il organisé, vert sur bleu, des glaciers dans le fond, et sonore

comme une horloge à musique. Le fracas des torrents, les choeurs à la

tierce, les marchands d'objets au couteau, les petites bouquetières,

devinrent insupportables à nos gens, l'humidité surtout, cette buée au

fond de cet entonnoir, ce sol mou, fleuri de plantes d'eau, où jamais

le soleil n'a pénétré.

«Il y a de quoi prendre une pleurésie», disait Bravida, retroussant le

collet de sa jaquette. Puis la fatigue s'en mêla, la faim, la

mauvaise humeur. On ne trouvait pas d'auberge; et, pour s'être

bourrés de framboises, Excourbaniès et Bravida commençaient à souffrir

cruellement. Pascalon lui-même, cet ange chargé non seulement de la

bannière, mais du piolet, du sac, de l'alpenstock dont les autres se

débarrassaient lâchement sur lui, Pascalon avait perdu sa gaieté, ses

vives gambades.

A un tournant de route, comme ils venaient de franchir la Lutschine

sur un de ces ponts couvert qu'on trouve dans les pays de grande

neige, une formidable sonnerie de cor les accueillit.

«Ah! _vaï_, assez!... assez!...» hurlait la délégation exaspérée.

L'homme, un géant, embusqué au bord de la route, lâcha l'énorme trompe

en sapin descendant jusqu'à terre et terminée par une boîte

percussion qui donnait à cet instrument préhistorique la sonorit

d'une pièce d'artillerie.

«Demandez-lui donc s'il ne connaît pas une auberge?» dit le président

à Excourbaniès qui, avec un énorme aplomb, et un tout petit

dictionnaire de poche, prétendait servir d'interprète à la délégation,

depuis qu'on était en Suisse allemande. Mais, avant qu'il eût tir

son dictionnaire, le joueur de cor répondait en très bon français:

«Une auberge, messieurs?... mais parfaitement... le Chamois fidèle

est tout près d'ici; permettez-moi de vous y conduire.

Et, chemin faisant, il leur apprit qu'il avait habité Paris pendant

des années, commissionnaire au coin de la rue Vivienne.

«Encore un de la Compagnie, parbleu!» pensa Tartarin, laissant ses

amis s'étonner. Le confrère de Bompard leur fut du reste fort utile,

car, malgré l'enseigne en français, les gens du Chamois fidèle ne

parlaient qu'un affreux patois allemand.

Bientôt la délégation tarasconnaise, autour d'une énorme omelette aux

pommes de terre, recouvra la santé et la belle humeur, essentielle aux

méridionaux comme le soleil à leur pays. On but sec, on mangea ferme.

Après force toasts portés au président et à son ascension, Tartarin,

que l'enseigne de l'auberge intriguait depuis son arrivée, demanda au

joueur de cor, cassant une croûte dans un coin de la salle avec eux:

«Vous avez donc du chamois, par ici?... Je croyais qu'il n'en restait

plus en Suisse.

L'homme cligna des yeux:

«Ce n'est pas qu'il y en ait beaucoup, mais on pourrait vous en faire

voir tout de même.

--C'est lui en faire tirer, qu'il faudrait, _vé_... dit Pascalon

plein d'enthousiasme... jamais le président n'a manqué son coup.

Tartarin regretta de n'avoir pas apporté sa carabine.

«Attendez donc, je vais parler au patron.

Il se trouva justement que le patron était un ancien chasseur de

chamois; il offrit son fusil, sa poudre, ses chevrotines et même de

servir de guide à ces messieurs vers un gîte qu'il connaissait.

«En avant, zou!» fit Tartarin, cédant à ses alpinistes heureux de

faire briller l'adresse de leur chef. Un léger retard, après tout; et

la Jungfrau ne perdait rien pour attendre!...

Sortis de l'auberge par derrière, ils n'eurent qu'à pousser la

claire-voie du verger, guère plus grand qu'un jardinet de chef de

gare, et se trouvèrent dans la montagne fendue de grandes crevasses

rouillées entre les sapins et les ronces.

L'aubergiste avait pris l'avance et les Tarasconnais le voyaient déj

très haut, agitant les bras, jetant des pierres, sans doute pour faire

lever la bête. Ils eurent beaucoup de mal à le rejoindre par ces

pentes rocailleuses et dures, surtout pour des personnes qui sortent

de table et qui n'ont pas plus l'habitude de gravir que les bons

alpinistes de Tarascon. Un air lourd, avec cela, une haleine orageuse

qui roulait des nuages lentement le long des cimes, sur leur tête.

«_Boufre!_» geignait Bravida.

Excourbaniès grognait:

«_Outre!_

--Que vous me feriez dire...» ajoutait le doux et bêlant Pascalon.

Mais le guide leur ayant, d'un geste brusque, intimé l'ordre de se

taire, de ne plus bouger: «On ne parle pas sous les armes,» dit

Tartarin de Tarascon avec une sévérité dont chacun prit sa part, bien

que le président seul fût armé. Ils restaient là debout, retenant

leur souffle; tout à coup Pascalon cria:

«_Vé!_ le chamois, _vé_.....

A cent mètres au-dessus d'eux, les cornes droites, la robe d'un fauve

clair, les quatre pieds réunis au bord du rocher la jolie bête se

découpait comme en bois travaillé, les regardant sans aucune crainte.

Tartarin épaula méthodiquement selon son habitude; il allait tirer, le

chamois disparut.

«C'est votre faute, dit le commandant à Pascalon... Vous avez

sifflé... ça lui a fait peur.

--J'ai sifflé, moi?

--Alors, c'est Spiridion.....

--Ah, vaï! jamais de la vie.

On avait pourtant entendu un coup de sifflet strident, prolongé. Le

président les mit tous d'accord en racontant que le chamois,

l'approche de l'ennemi, pousse un signal aigu par les narines. Ce

diable de Tartarin connaissait à fond cette chasse comme toutes les

autres! Sur l'appel de leur guide, ils se mirent en route; mais la

pente devenait de plus en plus raide, les roches plus escarpées, avec

des fondrières à droite et à gauche. Tartarin tenait la tête, se

retournant à chaque instant pour aider les délégués, leur tendre la

main ou sa carabine. «La main, la main, si ça ne vous fait rien,

demandait le bon Bravida qui avait très peur des armes chargées.

Nouveau signe du guide, nouvel arrêt de la délégation, le nez en

l'air.

«Je viens de sentir une goutte!» murmura le commandant tout inquiet.

En même temps, la foudre gronda et, plus forte que la foudre, la voix

d'Excourbaniès: «A vous, Tartarin!» Le chamois venait de bondir tout

près d'eux, franchissant le ravin comme une lueur dorée, trop vite

pour que Tartarin pût épauler, pas assez pour les empêcher d'entendre

le long sifflement de ses narines.

«J'en aurai raison, coquin de sort!» dit le président, mais les

délégués protestèrent. Excourbaniès, subitement très aigre, lui

demanda s'il avait juré de les exterminer.

«Cher maî...aî... aître...» bêla timidement Pascalon. «j'ai ouï dire

que le chamois, lorsqu'on l'accule aux abîmes, se retourne contre le

chasseur et devient dangereux.

--Ne l'acculons pas, alors!» fit Bravida terrible, la casquette en

bataille.

Tartarin les appela poules mouillées. Et brusquement, tandis qu'ils

se disputaient, ils disparurent les uns aux yeux des autres dans une

épaisse nuée tiède qui sentait le soufre et à travers laquelle ils se

cherchaient, s'appelaient.

«Hé! Tartarin.

--Êtes-vous là, Placide?

--Maî... aî... tre!

--Du sang-froid! du sang-froid!

Une vraie panique. Puis un coup de vent creva le nuage, l'emporta

comme une voile arrachée flottant aux ronces, d'où sortit un éclair en

zigzag avec un épouvantable coup de tonnerre sous les pieds des

voyageurs. «Ma casquette!...» cria Spiridion décoiffé par la tempête,

les cheveux tout droits crépitant d'étincelles électriques. Ils

étaient en plein coeur de l'orage, dans la forge même de Vulcain.

Bravida, le premier, s'enfuit à toute vitesse; le reste de la

délégation s'élançait derrière lui, mais un cri du P. C. A. qui

pensait à tout les retint:

«Malheureux... gare à la foudre!...

Du reste, en dehors du danger très réel qu'il leur signalait, on ne

pouvait guère courir sur ces pentes abruptes, ravinées, transformées

en torrents, en cascades, par toute l'eau du ciel qui tombait. Et le

retour fut sinistre, à pas lents sous la folle radée, parmi les courts

éclairs suivis d'explosions, avec des glissades, des chutes, des

haltes forcées. Pascalon se signait, invoquait tout haut, comme

Tarascon, «sainte Marthe et sainte Hélène, sainte Marie-Madeleine,

pendant qu'Excourbaniès jurait: «Coquin de sort!» et que Bravida,

l'arrière-garde, se retournait saisi d'inquiétude:

«Que diable est-ce qu'on entend derrière nous?... ça siffle, ça

galope, puis ça s'arrête...» L'idée du chamois furieux, se jetant sur

les chasseurs, ne lui sortait pas de l'esprit, à ce vieux guerrier.

Tout bas, pour ne pas effrayer les autres, il fit part de ses craintes

à Tartarin qui, bravement, prit sa place à l'arrière-garde et marcha

la tête haute, trempé jusqu'aux os, avec la détermination muette que

donne l'imminence d'un danger. Par exemple, rentré à l'auberge,

lorsqu'il vit ses chers alpinistes à l'abri, en train de s'étriller,

de s'essorer autour d'un énorme poêle en faïence, dans la chambre du

premier étage où montait l'odeur du grog au vin commandé, le président

s'écouta frissonner et déclara, très pâle: «Je crois bien que j'ai

pris le mal...

«Prendre le mal!» expression de terroir sinistre dans son vague et sa

brièveté, qui dit toutes les maladies, peste, choléra, vomito negro,

les noires, les jaunes, les foudroyantes, dont se croit atteint le

Tarasconnais à la moindre indisposition.

Tartarin avait pris le mal! Il n'était plus question de repartir, et

la délégation ne demandait que le repos. Vite, on fit bassiner le

lit, on pressa le vin chaud, et, dès le second verre, le président

sentit par tout son corps douillet une chaleur, un picotis de bonne

augure. Deux oreillers dans le dos, un «plumeau» sur les pieds, son

passe-montagne serrant la tête, il éprouvait un bien-être délicieux

écouter les rugissements de la tempête, dans la bonne odeur de sapin

de cette pièce rustique aux murs en bois, aux petites vitres plombées,

à regarder ses chers alpinistes pressés autour du lit, le verre en

main, avec les tournures hétéroclites que donnaient à leurs types

gaulois, sarrasins ou romains, les courtines, rideaux, tapis dont ils

s'étaient affublés, tandis que leurs vêtements fumaient devant le

poêle. S'oubliant lui-même, il les questionnait d'une voix dolente.

«Êtes-vous bien, Placide?... Spiridion, vous sembliez souffrir tout

l'heure?...

Non, Spiridion ne souffrait plus; cela lui avait passé en voyant le

président si malade. Bravida, qui accommodait la morale aux proverbes

de son pays, ajouta cyniquement: «Mal de voisin réconforte et même

guérit!...» Puis ils parlèrent de leur chasse, s'échauffant au

souvenir de certains épisodes dangereux, ainsi quand la bête s'était

retournée, furieuse; et sans complicité de mensonge, bien ingénument,

ils fabriquaient déjà la fable qu'ils raconteraient au retour.

Soudain, Pascalon descendu pour aller chercher une nouvelle tournée de

grog, apparut tout effaré, un bras nu hors du rideau à fleurs bleues

qu'il ramenait contre lui d'un geste pudique à la Polyeucte. Il fut

plus d'une seconde sans pouvoir articuler tout bas, l'haleine courte:

«Le chamois!...

--Eh bien, le chamois?...

--Il est en bas, à la cuisine... Il se chauffe!...

--Ah! vaï...

--Tu badines!...

--Si vous alliez voir, Placide?

Bravida hésitait. Excourbaniès descendit sur la pointe du pied, puis

revint presque tout de suite, la figure bouleversée... De plus on

plus fort!... le chamois buvait du vin chaud.

On lui devait bien cela, à la pauvre bête, après la course folle

qu'elle avait fournie dans la montagne, tout le temps relancée ou

rappelée par son maître qui, d'ordinaire, se contentait de la faire

évoluer dans la salle pour montrer aux voyageurs comme elle était d'un

facile dressage.

«C'est écrasant!» dit Bravida, n'essayant plus de comprendre, tandis

que Tartarin enfonçait le passe-montagne en casque à mèche sur ses

yeux pour cacher aux délégués la douce hilarité qui le gagnait en

rencontrant à chaque étape, avec ses trucs et ses comparses, la Suisse

rassurante de Bompard.

X

L'ASCENSION DE LA JUNGFRAU.--VÉ, LES BOEUFS.--LES CRAMPONS KENNEDY NE

MARCHENT PAS, LA LAMPE À CHALUMEAU NON PLUS.--APPARITION D'HOMMES

MASQUÉS AU CHALET DU CLUB ALPIN.--LE PRÉSIDENT DANS LA CREVASSE.--IL Y

LAISSE SES LUNETTES.--SUR LES CIMES.--TARTARIN DEVENU DIEU.

Grande affluence, ce matin-là, à l'hôtel Bellevue sur la Petite

Scheideck. Malgré la pluie et les rafales, on avait dressé les tables

dehors, à l'abri de la véranda, parmi tout un étalage d'alpenstocks,

gourdes, longues-vues, coucous en bois sculpté, et les touristes

pouvaient en déjeunant contempler, à gauche, à quelque deux mille

mètres de profondeur, l'admirable vallée de Grindelwald; à droite,

celle de Lauterbrunnen, et en face, à une portée de fusil,

semblait-il, les pentes immaculées, grandioses, de la Jungfrau, ses

névés, ses glaciers, toute cette blancheur réverbérée illuminant l'air

alentour, faisant les verres encore plus transparents, les nappes

encore plus blanches.

Mais, depuis un moment, l'attention générale se trouvait distraite par

une caravane tapageuse et barbue qui venait d'arriver à cheval,

mulet, à âne, même en chaise à porteurs, et se préparait à l'escalade

par un déjeuner copieux, plein d'entrain, dont le vacarme contrastait

avec les airs ennuyés, solennels, des Riz et Pruneaux très illustres

réunis à la Scheideck: lord Chipendale, le sénateur belge et sa

famille, le diplomate austro-hongrois, d'autres encore. On aurait pu

croire que tous ces gens barbus attablés ensemble allaient tenter

l'ascension, car ils s'occupaient à tour de rôle des préparatifs de

départ, se levaient, se précipitaient pour aller faire des

recommandations aux guides, inspecter les provisions, et, d'un bout de

la terrasse à l'autre, ils s'interpellaient de cris terribles:

«Hé! Placide, _vé_ la terrine si elle est dans le sac!--N'oubliez pas

la lampe à chalumeau, au _mouains_.

Au départ, seulement, on vit qu'il s'agissait d'une simple conduite,

et que, de toute la caravane, un seul allait monter, mais quel un!

«Enfants, y sommes-nous?» dit le bon Tartarin d'une voix triomphante

et joyeuse où ne semblait pas l'ombre d'une inquiétude pour les

dangers possibles du voyage, son dernier doute sur le truquage de la

Suisse s'étant dissipé le matin même devant les deux glaciers de

Grindelwald, précédés chacun d'un guichet et d'un tourniquet avec

cette inscription: «Entrée du glacier: un franc cinquante.

Il pouvait donc savourer sans regret ce départ en apothéose, la joie

de se sentir regardé, envié, admiré par ces effrontées petites misses

à coiffures étroites de jeunes garçons, qui se moquaient si gentiment

de lui au Rigi-Kulm et, à cette heure, s'enthousiasmaient en comparant

ce petit homme avec l'énorme montagne qu'il allait gravir. L'une

faisait son portrait sur un album, celle ci tenait à honneur de

toucher son alpenstock! «Tchimpègne!... Tchimpègne!...» s'écria tout

à coup un long, funèbre Anglais au teint briqueté s'approchant le

verre et la bouteille en mains. Puis, après avoir obligé le héros

trinquer:

«Lord Chipendale, sir... Et vô?

--Tartarin de Tarascon.

--Oh! yes... Tartarine... Il était très joli nom pour un cheval...

dit le lord, qui devait être quelque fort sportsman d'outre-Manche.

Le diplomate austro-hongrois vint aussi serrer la main de l'alpiniste

entre ses mitaines, se souvenant vaguement de l'avoir entrevu

quelque endroit: «Enchanté... enchanté!...» ânonna-t-il plusieurs

fois, et ne sachant plus comment en sortir, il ajouta: «Compliments

madame...» sa formule mondaine pour brusquer les présentations.

Mais les guides s'impatientaient, il fallait atteindre avant le soir

la cabane du Club Alpin où l'on couche en première étape, il n'y avait

pas une minute à perdre. Tartarin le comprit, salua d'un geste

circulaire, sourit paternellement aux malicieuses misses, puis, d'une

voix tonnante:

«Pascalon, la bannière!

Elle flotta, les méridionaux se découvrirent, car on aime le théâtre,

à Tarascon; et sur le cri vingt fois répété: «Vive le président!...

Vive Tartarin... Ah! Ah!... _fen dè brut_...» la colonne s'ébranla,

les deux guides en tête, portant le sac, les provisions, des fagots de

bois, puis Pascalon tenant l'oriflamme, enfin le P. C. A. et les

délégués qui devaient raccompagner jusqu'au glacier du Guggi. Ainsi

déployé en procession avec son claquement de drapeau sur ces fonds

mouillés, ces crêtes dénudées ou neigeuses, le cortège évoquait

vaguement le jour des morts à la campagne.

Tout à coup le commandement cria fort alarmé:

«Vé, les boeufs!

On voyait quelque bétail broutant l'herbe rase dans les ondulations de

terrain. L'ancien militaire avait de ces animaux une peur nerveuse,

insurmontable, et, comme on ne pouvait le laisser seul, la délégation

dut s'arrêter. Pascalon transmit l'étendard à l'un des guides; puis,

sur une dernière étreinte, des recommandations bien rapides, l'oeil

aux vaches:

«Et adieu, _qué!_

--Pas d'imprudence au _mouains_...» ils se séparèrent. Quant

proposer au président de monter avec lui, pas un n'y songea; c'était

trop haut, _boufre!_ A mesure qu'on approchait, cela grandissait

encore, les abîmes se creusaient, les pics se hérissaient dans un

blanc chaos que l'on eût dit infranchissable. Il valait mieux

regarder l'ascension, de la Scheideck.

De sa vie, naturellement, le président du Club des Alpines n'avait mis

les pieds sur un glacier. Rien de semblable dans les montagnettes de

Tarascon embaumées et sèches comme un paquet de vétiver; et cependant

les abords du Guggi lui donnaient une sensation de déjà vu,

éveillaient le souvenir de chasses en Provence, tout au bout de la

Camargue, vers la mer. C'était la même herbe toujours plus courte,

grillée, comme roussie au feu. Ça et là des flaques d'eau, des

infiltrations trahies de roseaux grêles, puis la moraine, comme une

dune mobile de sable, de coquilles brisées, d'escarbilles, et, au

bout, le glacier aux vagues bleu-vert, crêtées de blanc, moutonnantes

comme des flots silencieux et figés. Le vent qui venait de là,

sifflant et dur, avait aussi le mordant, la fraîcheur salubre des

brises de mer.

«Non, merci...J'ai mes crampons...» fit Tartarin au guide lui offrant

des chaussons de laine pour passer sur ses bottes... «Crampons

Kennedy... perfectionnés... très commodes...» Il criait comme pour

un sourd, afin de se mieux faire comprendre de Christian Inebnit, qui

ne savait pas plus de français que son camarade Kaufmann; et en même

temps, assis sur la moraine, il fixait par leurs courroies des espèces

de socques ferrés de trois énormes et fortes pointes. Cent fois il

les avait expérimentés, ces crampons Kennedy, manoeuvrés dans le

jardin du baobab; néanmoins, l'effet fut inattendu. Sous le poids du

héros, les pointes s'enfoncèrent dans la glace avec tant de force que

toutes les tentatives pour les retirer furent vaines. Voilà Tartarin

cloué au sol, suant, jurant, faisant des bras et de l'alpenstock une

télégraphie désespérée, réduit enfin à rappeler ses guides qui s'en

allaient devant, persuadés qu'ils avaient affaire à un alpiniste

expérimenté.

Dans l'impossibilité de le déraciner, on défit les courroies, et les

crampons abandonnés dans la glace, remplacés par une paire de

chaussons tricotés, le président continua sa route, non sans beaucoup

de peine et de fatigue. Inhabile à tenir son bâton, il y butait des

jambes, le fer patinait, l'entraînait quand il s'appuyait trop fort;

il essaya du piolet, plus dur encore à manoeuvrer, la houle du glacier

s'accentuant à mesure, bousculant l'un par-dessus l'autre ses flots

immobiles dans une apparence de tempête furieuse et pétrifiée.

Immobilité apparente, car des craquements sourds, de monstrueux

borborygmes, d'énormes quartiers de glace se déplaçant avec lenteur

comme des pièces truquées d'un décor indiquaient l'intérieur vie de

toute cette masse figée, ses traîtrises d'élément: et sous les yeux de

l'Alpiniste, au jeté de son pic, des crevasses se fendaient, des puits

sans fond où les glaçons en débris roulaient indéfiniment. Le héros

tomba à plusieurs reprises, une fois jusqu'à mi-corps, dans un de ces

goulots verdâtres où ses larges épaules le retinrent au passage.

À le voir si maladroit et en même temps si tranquille et sûr de lui,

riant, chantant, gesticulant comme tout à l'heure pendant le déjeuner,

les guides s'imaginèrent que le champagne suisse l'avait impressionné.

Pouvaient-ils supposer autre chose d'un président de Club Alpin, d'un

ascensionniste renommé dont ses camarades ne parlaient qu'avec des

«Ah!» et de grands gestes? L'ayant pris chacun sous un bras avec la

fermeté respectueuse de policemen mettant en voiture un fils de

famille éméché, ils tâchaient, à l'aide de monosyllabes et de gestes,

d'éveiller sa raison aux dangers de la route, à la nécessité de gagner

la cabane avant la nuit; le menaçaient des crevasses, du froid, des

avalanches. Et, de la pointe de leurs piolets, ils lui montraient

l'énorme accumulation des glaces, les névés en mur incliné devant eux

jusqu'au zénith dans une réverbération aveuglante.

Mais le bon Tartarin se moquait bien de tout cela: «Ah! vaï, les

crevasses... Ah! vaï, les avalanches...» et il pouffait de rire en

clignant de l'oeil, leur envoyait des coups de coudes dans les côtes

pour bien faire comprendre à ses guides qu'on ne l'abusait pas, qu'il

était dans le secret de la comédie.

Les autres finissaient par s'égayer à l'entrain des chansons

tarasconnaises, et, quand ils posaient une minute sur un bloc solide

pour permettre au monsieur de reprendre haleine, ils _yodlaient_ à la

mode suisse, mais pas bien fort, de crainte des avalanches, ni bien

longtemps, car l'heure s'avançait. On sentait le soir proche, au

froid plus vif et surtout à la décoloration singulière de toutes ces

neiges, ces glaces, amoncelées, surplombantes, qui, même sous un ciel

brumeux, gardent un irisement de lumière, mais, lorsque le jour

s'éteint, remonté vers les cimes fuyantes, prennent des teintes

livides, spectrales, de monde lunaire. Pâleur, congélation, silence,

toute la mort. Et le bon Tartarin, si chaud, si vivant, commençait

pourtant à perdre sa verve, quand un cri lointain d'oiseau, le rappel

d'une «perdrix des neiges» sonnant dans cette désolation, fit passer

devant ses yeux une campagne brûlée et, sous le couchant couleur de

braise, des chasseurs tarasconnais s'épongeant le front, assis sur

leurs carniers vides, dans l'ombre fine d'un olivier. Ce souvenir le

réconforta.

En même temps, Kaufmann lui montrait au-dessus d'eux quelque chose

ressemblant à un fagot de bois sur la neige. «_Die Hutte_.» C'était

la cabane. Il semblait qu'on dût l'atteindre en quelques enjambées,

mais il fallait encore une bonne demi-heure de marche. L'un des

guides alla devant pour allumer le feu. La nuit descendait

maintenant, la bise piquait sur le sol cadavérique; et Tartarin, ne se

rendant plus bien compte des choses, fortement soutenu par le bras du

montagnard, butait, bondissait, sans un fil sec sur la peau malgr

l'abaissement de la température. Tout à coup une flamme jaillit

quelques pas, portant une bonne odeur de soupe à l'oignon.

On arrivait.

Rien de plus rudimentaire que ces haltes établies dans la montagne par

les soins du Club Alpin Suisse. Une seule pièce dont un plan de bois

dur incliné, servant de lit, tient presque tout l'espace, n'en

laissant que fort peu pour le fourneau et la table longue clouée au

parquet comme les bancs qui l'entourent. Le couvert était déjà mis,

trois bols, des cuillers d'étain, la lampe à chalumeau pour le café,

deux conserves de Chicago ouvertes. Tartarin trouva le dîner

délicieux bien que la soupe à l'oignon empestât la fumée et que la

fameuse lampe à chalumeau brevetée, qui devait parfaire son litre de

café en trois minutes, n'eût jamais voulu fonctionner.

Au dessert, il chanta: c'était sa seule façon de causer avec ses

guides. Il chanta des airs de son pays: _la Tarasque_, _les Filles

d'Avignon_. Les guides répondaient par des chansons locales on patois

allemand: «_Mi Vater isch en Appenzeller... aou, aou_...» Braves gens

aux traits durs et frustes, taillés en pleine roche, avec de la barbe

dans les creux qui semblait de la mousse, de ces yeux clairs, habitués

aux grand espaces comme en ont les matelots; et cette sensation de la

mer et du large qu'il avait tout à l'heure en approchant du Guggi,

Tartarin la retrouvait ici, en face de ces marins du glacier, dans

cette cabane étroite, basse et fumeuse, vrai entrepont de navire, dans

l'égouttement de la neige du toit qui fondait à la chaleur, et les

grands coups de vent tombant en paquet d'eau, secouant tout, faisant

craquer les planches, vaciller la flamme de la lampe, et s'arrêtant

tout à coup sur un silence, énorme, monstrueux, de fin du monde.

On achevait de dîner, quand des pas lourds sur le sol opaque, des voix

s'approchèrent. Des bourrades violentes, ébranlèrent la porte,

Tartarin, très ému, regarda ses guides... Une attaque nocturne à ces

hauteurs!... Les coups redoublèrent. «Qui va là?» fit le héros

sautant sur son piolet; mais déjà la cabane était envahie par deux

Yankees gigantesques masqués de toile blanche, les vêtements trempés

de sueur et de neige, puis, derrière eux, des guides, des porteurs,

toute une caravane qui venait de faire l'ascension de la Jungfrau.

«Soyez les bienvenus, milords,» dit le Tarasconnais avec un geste

large et dispensateur dont les milords n'avaient nul besoin pour

prendre leurs aises. En un tour de main, la table fut investie, le

couvert enlevé, les bols et les cuillers passés à l'eau chaude pour

servir aux arrivants, selon la règle établie en tous ces chalets

alpins: les bottes des milords fumaient devant le poêle, pendant

qu'eux-mêmes, déchaussés, les pieds enveloppés de paille, s'étalaient

devant une nouvelle soupe à l'oignon.

Le père et le fils, ces Américains; deux géants roux, têtes de

pionniers, dures et volontaires. L'un deux, le plus âgé, avait dans

sa face boursouflée, hâlée, craquelée, des yeux dilatés, tout blancs;

et bientôt, à son hésitation tâtonnante autour de la cuiller et du

bol, aux soins que son fils prenait de lui, Tartarin comprit que

c'était le fameux alpiniste aveugle dont on lui avait parlé à l'hôtel

Bellevue et auquel il ne voulait pas croire, grimpeur fameux dans sa

jeunesse qui malgré ses soixante ans et son infirmité, recommençait

avec son fils toutes ses courses d'autrefois. Il avait déjà fait

ainsi le Wetterhorn et la Jungfrau, comptait attaquer le Cervin et le

Mont-Blanc, prétendant que l'air des cimes, cette aspiration froide

goût de neige, lui causait une joie indicible, tout un rappel de sa

vigueur passée.

«Différemment, demandait Tartarin à l'un des porteurs, car les Yankees

n'étaient pas communicatifs et ne répondaient que _yes_ et _no_

toutes ses avances... différemment, puisqu'il n'y voit pas, comment

s'arrange-t-il aux passages dangereux?

--Oh! il a le pied montagnard, puis son fils est là qui le veille,

lui place les talons... Le fait est qu'il s'en tire toujours sans

accidents.

--D'autant que les accidents ne sont jamais bien terribles, _qué_?

Après un sourire d'entente au porteur ahuri, le Tarasconnais, persuad

de plus en plus que «tout ça c'était de la blague», s'allongea sur la

planche, roulé dans sa couverture, le passe-montagne jusqu'aux yeux,

et s'endormit, malgré la lumière, le train, la fumée des pipes et

l'odeur de l'oignon...

«Mossié!.... Mossié!....

Un de ses guides le secouait pour le départ pendant que l'autre

versait du café bouillant dans les bols. Il y eut quelques jurons,

des grognements de dormeurs que Tartarin écrasait au passage pour

gagner la table, puis la porte. Brusquement, il se trouva dehors,

saisi de froid, ébloui par la réverbération féerique de la lune sur

ces blanches nappes, ces cascades figées où l'ombre des pics, des

aiguilles, des séracs, se découpait d'un noir intense. Ce n'était

plus l'étincelant chaos de l'après-midi, ni le livide amoncellement

des teintes grises du soir, mais une ville accidentée de ruelles

sombres, de coulées mystérieuses, d'angles douteux entre des monuments

de marbre et des ruines effritées, une ville morte avec de larges

places désertes.

Deux heures! En marchant bien on serait là-haut pour midi. «Zou!

dit le P. C. A. tout gaillard et s'élançant comme à l'assaut. Mais

ses guides l'arrêtèrent: il fallait s'attacher pour ces passages

périlleux.

«Ah! _vaï_, s'attacher?... Enfin, si ça vous amuse...

Christian Inebnit prit la tête, laissant trois mètres de corde entre

lui et Tartarin qu'une même distance séparait du second guide charg

des provisions et de la bannière. Le Tarasconnais se tenait mieux que

la veille, et, vraiment, il fallait que sa conviction fût faite pour

qu'il ne prît pas au sérieux les difficultés de la route,--si l'on

peut appeler route la terrible arête de glace sur laquelle ils

avançaient avec précaution, large de quelques centimètres et tellement

glissante que le piolet de Christian devait y tailler des marches.

La ligne de l'arête étincelait entre deux profondeurs d'abîmes. Mais

si vous croyez que Tartarin avait peur, pas plus! A peine le petit

frisson à fleur de peau du franc-maçon novice auquel on fait subir les

premières épreuves. Il se posait très exactement dans les trous

creusés par le guide de tête, faisait tout ce qu'il lui voyait faire,

aussi tranquille que dans le jardin du baobab lorsqu'il s'exerçait

autour de la margelle, au grand effroi des poissons rouges. Un moment

la crête devint si étroite qu'il fallut se mettre à califourchon, et,

pendant qu'ils allaient lentement, s'aidant des mains, une formidable

détonation retentit à droite, au-dessous d'eux, «Avalanche!» dit

Inebnit, immobile tant que dura la répercussion des échos, nombreuse,

grandiose à remplir le ciel, et terminée par un long roulement de

foudre qui s'éloigne ou qui tombe en détonations perdues. Après, le

silence s'étala de nouveau, couvrit tout comme un suaire.

L'arête franchie, ils s'engagèrent sur un névé de pente assez douce,

mais d'une longueur interminable. Ils grimpaient depuis plus d'une

heure, quand une mince ligne rose commença à marquer les cimes,

là-haut, bien haut sur leurs têtes. C'était le matin qui s'annonçait.

En bon Méridional ennemi de l'ombre, Tartarin entonnait son chant

d'allégresse:

_Grand souleu de la Provenço

Gai compaire dou mistrau..._[*]

[*] Grand soleil de la Provence,--Gai compère du mistral.

Une brusque secouée de la corde par devant et par derrière l'arrêta

net au milieu de son couplet. «Chut!... chut!...» faisait Inebnit

montrant du bout de son piolet la ligne menaçante des séracs

gigantesques et tumultueux, aux assises branlantes, et dont la moindre

secousse pouvait déterminer l'éboulement. Mais le Tarasconnais savait

à quoi s'en tenir; ce n'est pas à lui qu'il fallait pousser de

pareilles bourdes, et, d'une voix retentissante, il reprit:

_Tu qu'escoulès la Duranço

Commo un flot dè vin de Crau._[*]

[*] Toi qui siffles la Durance--Comme un coup de vin de Crau.

Les guides, voyant qu'ils n'auraient pas raison de l'enragé chanteur,

firent un grand détour pour s'éloigner des séracs et, bientôt, furent

arrêtés par une énorme crevasse qu'éclairait en profondeur, sur les

parois d'un vert glauque, le furtif et premier rayon du jour. Ce

qu'on appelle un «pont de neige» la surmontait, si mince, si fragile,

qu'au premier pas il s'éboula dans un tourbillon de poussière blanche,

entraînant le premier guide et Tartarin suspendus à la corde que

Rodolphe Kaufmann, le guide d'arrière, se trouvait seul à soutenir,

cramponné de toute sa vigueur de montagnard à son piolet profondément

enfoncé dans la glace. Mais s'il pouvait retenir les deux hommes sur

le gouffre, la force lui manquait pour les en retirer, et il restait

accroupi, les dents serrées, les muscles tendus, trop loin de la

crevasse pour voir ce qui s'y passait.

D'abord abasourdi par la chute, aveuglé de neige, Tartarin s'était

agité une minute des bras et des jambes en d'inconscientes détentes,

comme un pantin détraqué, puis, redressé au moyen de la corde, il

pendait sur l'abîme, le nez à cette paroi de glace que lissait son

haleine, dans la posture d'un plombier en train de ressouder des

tuyaux de descente. Il voyait au-dessus de lui pâlir le ciel,

s'effacer les dernières étoiles, au-dessous s'approfondir le gouffre

en d'opaques ténèbres d'où montait un souffle froid.

Tout de même, le premier étourdissement passé, il retrouva son aplomb,

sa belle humeur.

«Eh! là-haut, père Kaufmann, ne nous laissez pas moisir ici, _qué_!

il y a des courants d'air, et puis cette sacrée corde nous coupe les

reins.

Kaufmann n'aurait su répondre; desserrer les dents, c'eût été perdre

sa force. Mais Inebnit criait du fond:

«Mossié!.., Mossié!... piolet....» car le sien s'était perdu dans la

chute, et le lourd instrument passé des mains de Tartarin dans celles

du guide, difficilement à cause de la distance qui séparait les deux

pendus, le montagnard s'en servit pour entailler la glace devant lui

d'encoches où cramponner ses pieds et ses mains.

Le poids de la corde ainsi affaibli de moitié, Rodolphe Kaufmann, avec

une vigueur calculée, des précautions infinies, commença à tirer vers

lui le président dont la casquette tarasconnaise parut enfin au bord

de la crevasse. Inebnit reprit pied à son tour, et les deux

montagnards se retrouvèrent avec l'effusion aux paroles courtes qui

suit les grands dangers chez ces gens d'élocution difficile; ils

étaient émus, tout tremblants de l'effort, Tartarin dut leur passer sa

gourde de kirsch pour raffermir leurs jambes. Lui paraissait dispos

et calme, et tout en se secouant, battant la semelle en mesure, il

fredonnait au nez des guides ébahis.

«Brav... brav... Franzose...» disait Kaufmann lui tapant sur

l'épaule; et Tartarin avec son beau rire:

«Farceur, je savais bien qu'il n'y avait pas de danger...

De mémoire de guide, on n'avait vu un alpiniste pareil.

Ils se remirent en route, grimpant à pic une sorte de mur de glace

gigantesque de six à huit cents mètres où l'on creusait les degrés

mesure, ce qui prenait beaucoup de temps. L'homme de Tarascon

commençait à se sentir à bout de forces sous le brillant soleil que

réverbérait toute la blancheur du paysage, d'autant plus fatigante

pour ses yeux qu'il avait laissé ses lunettes dans le gouffre.

Bientôt une affreuse défaillance le saisit, ce mal des montagnes qui

produit les mêmes effets que le mal de mer. Éreinté, la tête vide,

les jambes molles, il manquait les pas et ses guides durent

l'empoigner, chacun d'un côté, comme la veille, le soutenant, le

hissant jusqu'en haut du mur de glace. Alors cent mètres à peine les

séparaient du sommet de la Jungfrau; mais, quoique la neige se fit

dure et résistante, le chemin plus facile, cette dernière étape leur

prit un temps interminable, la fatigue et la suffocation du

P. C. A. augmentant toujours.

Tout à coup les montagnards le lâchèrent et, agitant leurs chapeaux,

se mirent à _yodler_ avec transport. On était arrivé. Ce point dans

l'espace immaculé, cette crête blanche un peu arrondie, c'était le

but, et pour le bon Tartarin la fin de la torpeur somnambulique dans

laquelle il vaguait depuis une heure.

«Scheideck! Scheideck!» criaient les guides lui montrant tout en bas,

bien loin, sur un plateau de verdure émergeant des brumes de la

vallée, l'hôtel Bellevue guère plus gros qu'un dé à jouer.

De là jusque vers eux s'étalait un panorama admirable, une montée de

champs de neige dorés, orangés par le soleil, ou d'un bleu profond et

froid, un amoncellement de glaces bizarrement structurées en tours, en

flèches, en aiguilles, arêtes, bosses gigantesques, à croire que

dormait dessous le mastodonte ou le mégathérium disparus. Toutes les

teintes du prisme s'y jouaient, s'y rejoignaient dans le lit de vastes

glaciers roulant leurs cascades immobiles, croisées avec d'autres

petits torrents figés dont l'ardeur du soleil liquéfiait les surfaces

plus brillantes et plus unies. Mais à la grande hauteur, cet

étincellement se calmait, une lumière flottait, écliptique et froide,

qui faisait frissonner Tartarin autant que la sensation de silence et

de solitude de tout ce blanc désert aux replis mystérieux.

Un peu de fumée, de sourdes détonations montèrent de l'hôtel. On les

avait vus, on tirait le canon en leur honneur, et la pensée qu'on le

regardait, que ses alpinistes étaient là, les misses, Riz et Pruneaux

illustres, avec leurs lorgnettes braquées, rappela Tartarin à la

grandeur de sa mission. Il t'arracha des mains du guide, ô bannière

tarasconnaise, te fit flotter deux ou trois fois; puis, enfonçant son

piolet dans la neige, s'assit sur le fer de la pioche, bannière au

poing, superbe, face au public. Et, sans qu'il s'en aperçût, par une

de ces répercussions spectrales fréquentes aux cimes, pris entre le

soleil et les brumes qui s'élevaient derrière lui, un Tartarin

gigantesque se dessina dans le ciel, élargi et trapu, la barbe

hérissée hors du passe-montagne, pareil à un de ces dieux Scandinaves

que la légende se figure trônant au milieu des nuages.

Tartarin sur les Alpes · 第 19 / 26 题