XIV. Épilogue.

I

APPARITION AU RIGI-KULM.--OUI?--CE QU'ON DIT AUTOUR D'UNE TABLE DE SIX

CENTS COUVERTS.--RIZ ET PRUNEAUX. UN BAL IMPROVISÉ.--L'INCONNU SIGNE

SON NOM SUR LE REGISTRE DE L'HOTEL.--P. C. A.

Le 10 août 1880, à l'heure fabuleuse de ce coucher de soleil sur les

Alpes, si fort vanté par les guides Joanne et Baedeker, un brouillard

jaune hermétique, compliqué d'une tourmente de neige en blanches

spirales, enveloppait la cime du Rigi (_Regina montium_) et cet hôtel

gigantesque, extraordinaire à voir dans l'aride paysage des hauteurs,

ce Rigi-Kulm vitré comme un observatoire, massif comme une citadelle,

où pose pour un jour et une nuit la foule des touristes adorateurs du

soleil.

En attendant le second coup du dîner, les passagers de l'immense et

fastueux caravansérail, morfondus en haut dans les chambres ou pâmés

sur les divans des salons de lecture dans la tiédeur moite des

calorifères allumés, regardaient, à défaut des splendeurs promises,

tournoyer les petites mouchetures blanches et s'allumer devant le

perron les grands lampadaires dont les doubles verres de phares

grinçaient au vent.

Monter si haut, venir des quatre coins du monde pour voir cela... O

Baedeker!...

Soudain quelque chose émergea du brouillard, s'avançant vers l'hôtel

avec un tintement de ferrailles, une exagération de mouvements causée

par d'étranges accessoires.

A vingt pas, à travers la neige, les touristes désoeuvrés, le nez

contre les vitres, les _misses_ aux curieuses petites têtes coiffées

en garçons, prirent cette apparition pour une vache égarée, puis pour

un rétameur chargé de ses ustensiles.

A dix pas, l'apparition changea encore et montra l'arbalète

l'épaule, le casque à visière baissée d'un archer du moyen âge, encore

plus invraisemblable à rencontrer sur ces hauteurs qu'une vache ou

qu'un ambulant.

Au perron, l'arbalétrier ne fut plus qu'un gros homme, trapu, râblé,

qui s'arrêtait pour souffler, secouer la neige de ses jambières en

drap jaune comme sa casquette, de son passe-montagne tricoté ne

laissant guère voir du visage que quelques touffes de barbe

grisonnante et d'énormes lunettes vertes, bombées en verres de

stéréoscope. Le _piolet_, l'alpenstock, un sac sur le dos, un paquet

de cordes en sautoir, des crampons et crochets de fer à la ceinture

d'une blouse anglaise à larges pattes complétaient le harnachement de

ce parfait alpiniste.

Sur les cimes désolées du Mont-Blanc ou du Finsteraarhorn, cette tenue

d'escalade aurait semblé naturelle; mais au Rigi-Kulm, à deux pas du

chemin de fer!

L'Alpiniste, il est vrai, venait du côté opposé à la station, et

l'état de ses jambières témoignait d'une longue marche dans la neige

et la boue.

Un moment il regarda l'hôtel et ses dépendances, stupéfait de trouver

à deux mille mètres au-dessus de la mer une bâtisse de cette

importance, des galeries vitrées, des colonnades, sept étages de

fenêtres et le large perron s'étalant entre deux rangées de pots à feu

qui donnaient à ce sommet de montagne l'aspect de la place de l'Opéra

par un crépuscule d'hiver.

Mais si surpris qu'il pût être, les gens de l'hôtel le paraissaient

bien davantage, et lorsqu'il pénétra dans l'immense antichambre, une

poussée curieuse se fit à l'entrée de toutes les salles: des messieurs

armés de queues de billard, d'autres avec des journaux déployés, des

dames tenant leur livre ou leur ouvrage, tandis que tout au fond, dans

le développement de l'escalier, des têtes se penchaient par-dessus la

rampe, entre les chaînes de l'ascenseur.

L'homme dit haut, très fort, d'une voix de basse profonde, un «creux

du Midi» sonnant comme une paire de cymbales:

«Coquin de bon sort! En voilà un temps!...

Et tout de suite il s'arrêta, quitta sa casquette et ses lunettes.

Il suffoquait.

L'éblouissement des lumières, le chaleur du gaz, des calorifères, en

contraste avec le froid noir du dehors, puis cet appareil somptueux,

ces hauts plafonds, ces portiers chamarrés avec «REGINA MONTIUM» en

lettres d'or sur leurs casquettes d'amiraux, les cravates blanches des

maîtres d'hôtel et le bataillon des Suissesses en costumes nationaux

accouru sur un coup de timbre, tout cela l'étourdit une seconde, pas

plus d'une.

Il se sentit regardé et, sur-le-champ, retrouva son aplomb, comme un

comédien devant les loges pleines.

«Monsieur désire?...

C'était le gérant qui l'interrogeait du bout des dents, un gérant très

chic, jaquette rayée, favoris soyeux, une tête de couturier pour

dames.

L'Alpiniste, sans s'émouvoir, demanda une chambre, «une bonne petite

chambre, au moins», à l'aise avec ce majestueux gérant comme avec un

vieux camarade de collège.

Il fut par exemple bien près de se fâcher quand la servante bernoise,

qui s'avançait un bougeoir à la main, toute raide dans son plastron

d'or et les bouffants de tulle de ses manches, s'informa si monsieur

désirait prendre l'ascenseur. La proposition d'un crime à commettre

ne l'eût pas indigné davantage.

--Un ascenseur, à lui!... à lui!... Et son cri, son geste,

secouèrent toute sa ferraille.

Subitement radouci, il dit à la Suissesse d'un ton aimable:

«_Pedibus_se_ cum jambis_se, ma belle chatte...» et il monta derrière

elle, son large dos tenant l'escalier, écartant les gens sur son

passage, pendant que par tout l'hôtel courait une clameur, un long

«Qu'est-ce que c'est que ça?» chuchoté dans les langues diverses des

quatre parties du monde. Puis le second coup du dîner sonna, et nul

ne s'occupa plus de l'extraordinaire personnage.

Un spectacle, cette salle à manger du Rigi-Kulm.

Six cents couverts autour d'une immense table en fer à cheval où des

compotiers de riz et de pruneaux alternaient en longues files avec des

plantes vertes, reflétant dans leur sauce claire ou brune les petites

flammes droites des lustres et les dorures du plafond caissonné.

Comme dans toutes les tables d'hôte suisses, ce riz et ces pruneaux

divisaient le dîner en deux factions rivales, et rien qu'aux regards

de haine ou de convoitise jetés d'avance sur les compotiers du

dessert, on devinait aisément à quel parti les convives appartenaient.

Les Riz se reconnaissaient à leur pâleur défaite, les Pruneaux à leurs

faces congestionnées.

Ce soir-là, les derniers étaient en plus grand nombre, comptaient

surtout des personnalités plus importantes, des célébrités

européennes, telles que le grand historien Astier-Réhu, de l'Académie

française, le baron de Stoltz, vieux diplomate austro-hongrois, lord

Chipendale (?), un membre du Jockey-Club avec sa nièce (hum! hum!),

l'illustre docteur-professeur Schwanthaler, de l'Université de Bonn,

un général péruvien et ses huit demoiselles.

A quoi les Riz ne pouvaient guère opposer comme grandes vedettes qu'un

sénateur belge et sa famille, Mme Schwanthaler, la femme du

professeur, et un ténor italien retour de Russie, étalant sur la nappe

des boutons de manchettes larges comme des soucoupes.

C'est ce double courant opposé qui faisait sans doute la gêne et la

raideur de la table. Comment expliquer autrement le silence de ces

six cents personnes, gourmées, renfrognées, méfiantes, et le souverain

mépris qu'elles semblaient affecter les unes pour les autres? Un

observateur superficiel aurait pu l'attribuer à la stupide morgue

anglo-saxonne qui, maintenant, par tous pays donne le ton du monde

voyageur.

Mais non! Des êtres à face humaine n'arrivent pas à se haïr ainsi

première vue, à se dédaigner du nez, de la bouche et des yeux faute de

présentation préalable. Il doit y avoir autre chose.

Riz et Pruneaux, je vous dis. Et vous avez l'explication du morne

silence pesant sur ce dîner du Rigi-Kulm qui, vu le nombre et la

variété internationale des convives, aurait dû être animé, tumultueux,

comme on se figure les repas au pied de la tour de Babel.

L'Alpiniste entra, un peu troublé devant ce réfectoire de chartreux en

pénitence sous le flamboiement des lustres, toussa bruyamment sans que

personne prît garde à lui, s'assit a son rang de dernier venu, au bout

de la salle. Défublé maintenant, c'était un touriste comme un autre,

mais d'aspect plus aimable, chauve, bedonnant, la barbe en pointe et

touffue, le nez majestueux, d'épais sourcils féroces sur un regard bon

enfant.

Riz ou Pruneau? on ne savait encore.

A peine installé, il s'agita avec inquiétude, puis quittant sa place

d'un bond effrayé: «_Outre!_...un courant d'air!...» dit-il tout haut,

et il s'élança vers une chaise libre, rabattue au milieu de la table.

Il fut arrêté par une Suissesse de service, du canton d'Uri, celle-là,

chaînettes d'argent et guimpe blanche:

«Monsieur, c'est retenu...

Alors, de la table, une jeune fille dont il ne voyait que la chevelure

en blonds relevés sur des blancheurs de neige vierge dit sans se

retourner, avec un accent d'étrangère:

«Cette place est libre... mon frère est malade, il ne descend pas.

--Malade? demanda l'Alpiniste en s'asseyant, l'air empressé, presque

affectueux... Malade? Pas dangereusement au moins?

Il prononçait «au mouain», et le mot revenait dans toutes ses phrases

avec quelques autres vocables parasites «hé, qué, té, zou, vé, vaï,

allons, et autrement, différemment», qui soulignaient encore son

accent méridional, déplaisant sans doute pour la jeune blonde, car

elle ne répondit que par un regard glacé, d'un bleu noir, d'un bleu

d'abîme.

Le voisin de droite n'avait rien d'encourageant non plus; c'était le

ténor italien, fort gaillard au front bas, aux prunelles huileuses,

avec des moustaches de matamore qu'il frisait d'un doigt furibond,

depuis qu'on l'avait séparé de sa jolie voisine.

Mais le bon Alpiniste avait l'habitude de parler en mangeant, il lui

fallait cela pour sa santé.

«_Vé_! Les jolis boutons... se dit-il tout haut à lui-même en

guignant les manchettes de l'Italien... Ces notes de musique,

incrustées dans le jaspe, c'est d'un effet _charmain_...

Sa voix cuivrée sonnait dans le silence sans y trouver le moindre

écho.

«Sûr que monsieur est chanteur, _qué?_

--Non capisco...» grogna l'Italien dans ses moustaches.

Pendant un moment l'homme se résigna à dévorer sans rien dire, mais

les morceaux l'étouffaient. Enfin, comme son vis-à-vis le diplomate

austro-hongrois essayait d'atteindre le moutardier du bout de ses

vieilles petites mains grelottantes, enveloppées de mitaines, il le

lui passa obligeamment: «A votre service, monsieur le baron...» car il

venait de l'entendre appeler ainsi.

Malheureusement le pauvre M. de Stoltz, malgré l'air finaud et

spirituel contracté dans les chinoiseries diplomatiques, avait perdu

depuis longtemps ses mots et ses idées, et voyageait dans la montagne

spécialement pour les rattraper. Il ouvrit ses yeux vides sur ce

visage inconnu, les referma sans rien dire. Il en eût fallu dix,

anciens diplomates de sa force intellectuelle, pour trouver en commun

la formule d'un remerciement.

A ce nouvel insuccès, l'Alpiniste fit une moue terrible, et la brusque

façon dont il s'empara de la bouteille aurait pu faire croire qu'il

allait achever de fendre, avec, la tête fêlée du vieux diplomate. Pas

plus! C'était pour offrir à boire à sa voisine, qui ne l'entendit

pas, perdue dans une causerie à mi-voix, d'un gazouillis étranger doux

et vif, avec deux jeunes gens assis tout près d'elle. Elle se

penchait, s'animait. On voyait des petits frisons briller dans la

lumière contre une oreille menue, transparente et toute rose...

Polonaise, Russe, Norvégienne?... mais du Nord bien certainement; et

une jolie chanson do son pays lui revenant aux lèvres, l'homme du Midi

se mit à fredonner tranquillement:

_O coumtesso gènto,

Estelo dou Nord

Qué la neu argento,

Qu'Amour friso en or._[*]

[*] «Gentille comtesse,--Lumière du Nord,--Que la neige

argente,--Qu'Amour frise en or.» (Frédéric MISTRAL.)

Toute la table se retourna; on crut qu'il devenait fou. Il rougit, se

tint coi dans son assiette, n'en sortit plus que pour repousser

violemment un des compotiers sacrés qu'on lui passait:

«Des pruneaux, encore!... Jamais de la vie!

C'en était trop.

Il se fit un grand mouvement de chaises. L'académicien, lord

Chipendale (?), le professeur de Bonn et quelques autres notabilités

du parti se levaient, quittaient la salle pour protester.

Les «Riz» presque aussitôt suivirent, en le voyant repousser le second

compotier aussi vivement que l'autre.

Ni Riz ni Pruneau!... Quoi alors?...

Tous se retirèrent; et c'était glacial ce défilé silencieux de nez

tombants, de coins de bouche abaissés et dédaigneux, devant le

malheureux qui resta seul dans l'immense salle à manger flamboyante,

en train de faire une trempette à la mode de son pays, courbé sous le

dédain universel.

Mes amis, ne méprisons personne. Le mépris est la ressource des

parvenus, des poseurs, des laiderons et des sots, le masque o

s'abrite la nullité, quelquefois la gredinerie, et qui dispense

d'esprit, de jugement, de bonté. Tous les bossus sont méprisants;

tous les nez tors se froncent et dédaignent quand ils rencontrent un

nez droit.

Il savait cela, le bon Alpiniste. Ayant de quelques années dépassé la

quarantaine, ce «palier du quatrième» où l'homme trouve et ramasse la

clef magique qui ouvre la vie jusqu'au fond, en montre la monotone et

décevante enfilade, connaissant en outre sa valeur, l'importance de sa

mission et du grand nom qu'il portait, l'opinion de ces gens-là ne

l'occupait guère. Il n'aurait eu d'ailleurs qu'à se nommer, à crier:

«C'est moi...» pour changer en respects aplatis toutes ces lippes

hautaines; mais l'incognito l'amusait.

Il souffrait seulement de ne pouvoir parler, faire du bruit, s'ouvrir,

se répandre, serrer des mains, s'appuyer familièrement à une épaule,

appeler les gens par leurs prénoms. Voilà ce qui l'oppressait au

Rigi-Kulm.

Oh! surtout, ne pas parler.

«J'en aurai la pépie, bien sûr...» se disait le pauvre diable, errant

dans l'hôtel, ne sachant que devenir.

Il entra au café, vaste et désert comme un temple en semaine, appela

le garçon «mon bon ami», commanda «un moka sans sucre, _qué!_» Et le

garçon ne demandant pas: «Pourquoi sans sucre?» l'Alpiniste ajouta

vivement: «C'est une habitude que j'ai prise en Algérie, du temps de

mes grandes chasses.

Il allait les raconter, mais l'autre avait fui sur ses escarpins de

fantôme pour courir à lord Chipendale affalé de son long sur un divan

et criant d'une voix morne: «Tchimppègne! tchimppègne!» Le bouchon

fit son bruit bête de noce de commande, puis on n'entendit plus rien

que les rafales du vent dans la monumentale cheminée et le cliquetis

frissonnant de la neige sur les vitres.

Bien sinistre aussi, le salon de lecture, tous les journaux en main,

ces centaines de têtes penchées autour des longues tables vertes, sous

les réflecteurs. De temps en temps une bâillée, une toux, le

froissement d'une feuille déployée, et, planant sur ce calme de salle

d'étude, debout et immobiles, le dos au poêle, solennels tous les deux

et sentant pareillement le moisi, les deux pontifes de l'histoire

officielle, Schwanthaler et Astier-Réhu, qu'une fatalité singulière

avait mis en présence au sommet du Rigi, depuis trente ans qu'ils

s'injuriaient, se déchiraient dans des notes explicatives,

s'appelaient «Schwanthaler l'âne bâté, _vir ineptissimus_

Astier-Réhu».

Vous pensez l'accueil que reçut le bienveillant Alpiniste approchant

une chaise pour faire un brin de causette instructive au coin du feu.

Du haut de ces doux cariatides tomba subitement sur lui un de ces

courants froids, dont il avait si grand'peur; il se leva, arpenta la

salle autant par contenance que pour se réchauffer, ouvrit la

bibliothèque. Quelques romans anglais y traînaient, mêlés à de

lourdes bibles et à des volumes dépareillés du Club Alpin Suisse; il

en prit un, l'emportait pour le lire au lit, mais dut le laisser à la

porte, le règlement ne permettant pas qu'on promenât la bibliothèque

dans les chambres.

Alors, continuant à errer, il entr'ouvrit la porte du billard, où le

ténor italien jouait tout seul, faisait des effets de torse et de

manchettes pour leur jolie voisine, assise sur un divan, entre deux

jeunes gens auxquels elle lisait une lettre. A l'entrée de

l'Alpiniste elle s'interrompit, et l'un des jeunes gens se leva, le

plus grand, une sorte de moujik, d'homme-chien, aux pattes velues, aux

longs cheveux noirs, luisants et plats, rejoignant la barbe inculte.

Il fit deux pas vers le nouveau venu, le regarda comme on provoque, et

si férocement que le bon Alpiniste sans demander d'explication,

exécuta un demi-tour à droite, prudent et digne.

«Différemment, ils ne sont pas liants, dans le Nord...» dit-il tout

haut, et il referma la porte bruyamment pour bien prouver à ce sauvage

qu'on n'avait pas peur de lui.

Le salon restait comme dernier refuge; il y entra... Coquin de

sort!... La morgue, bonnes gens! la morgue du mont Saint-Bernard, o

les moines exposent les malheureux ramassés sous la neige dans les

attitudes diverses que la mort congelante leur a laissées, c'était

cela le salon de Rigi-Kulm.

Toutes les dames figées, muettes, par groupes sur des divans

circulaires, ou bien isolées, tombées ça et là. Toutes les misses

immobiles sous les lampes des guéridons, ayant encore aux mains

l'album, le magazine, la broderie qu'elles tenaient quand le froid les

avait saisies; et parmi elles les filles du général, les huit petites

Péruviennes avec leur teint de safran, leurs traits en désordre, les

rubans vifs de leurs toilettes tranchant sur les tons de lézard des

modes anglaises, pauvres petits _pays-chauds_ qu'on se figurait si

bien grimaçant, gambadant à la cime des cocotiers et qui, plus encore

que les autres victimes, faisaient peine à regarder en cet état de

mutisme et de congélation. Puis au fond, devant le piano, la

silhouette macabre du vieux diplomate, ses petites mains à mitaines

posées et mortes sur le clavier, dont sa figure avait les reflets

jaunis...

Trahi par ses forces et sa mémoire, perdu dans une polka de sa

composition qu'il recommençait toujours au même motif, faute de

retrouver la coda, le malheureux de Stoltz s'était endormi en jouant,

et avec lui toutes les dames du Rigi, berçant dans leur sommeil des

frisures romantiques ou ce bonnet de dentelle en forme de croûte de

vol-au-vent qu'affectionnent les dames anglaises et qui fait partie du

cant voyageur.

L'arrivée de l'Alpiniste ne les réveilla pas, et lui-même s'écroulait

sur un divan, envahi par ce découragement de glace, quand des accords

vigoureux et joyeux éclatèrent dans le vestibule, où trois «musicos»,

harpe, flûte, violon, de ces ambulants aux mines piteuses, aux longues

redingotes battant les jambes, qui courent les hôtelleries suisses,

venaient d'installer leurs instruments. Dès les premières notes,

notre homme se dressa, galvanisé.

«_Zou!_ bravo!... En avant musique!

Et le voilà courant, ouvrant les portes grandes, faisant fête aux

musiciens, qu'il abreuve de champagne, se grisant lui aussi, sans

boire, avec cette musique qui lui rend la vie. Il imite le piston, il

imite la harpe, claque des doigts au-dessus de sa tête, roule les

yeux, esquisse des pas, à la grande stupéfaction des touristes

accourus de tous côtés au tapage. Puis brusquement, sur l'attaque

d'une valse de Strauss que les musicos allumés enlèvent avec la furie

de vrais tziganes, l'Alpiniste, apercevant à l'entrée du salon la

femme du professeur Schwanthaler, petite Viennoise boulotte aux

regards espiègles, restés jeunes sous ses cheveux gris tout poudrés,

s'élance, lui prend la taille, l'entraîne en criant aux autres: «Eh!

allez donc!... valsez donc!

L'élan est donné, tout l'hôtel dégèle et tourbillonne, emporté. On

danse dans le vestibule, dans le salon, autour de la longue table

verte de la salle de lecture. Et c'est ce diable d'homme qui leur a

mis à tous le feu au ventre. Lui cependant ne danse plus, essouffl

au bout de quelques tours; mais il veille sur son bal, presse les

musiciens, accouple les danseurs, jette le professeur de Bonn dans les

bras d'une vieille Anglaise, et sur l'austère Astier-Réhu la plus

fringante des Péruviennes. La résistance est impossible. Il se

dégage de ce terrible Alpiniste on ne sait quelles effluves qui vous

soulèvent, vous allègent. Et zou! et zou! Plus de mépris, plus de

haine. Ni Riz ni Pruneaux, tous valseurs. Bientôt la folie gagne, se

communique aux étages, et, dans l'énorme baie de l'escalier, on voit

jusqu'au sixième tourner sur les paliers, avec la raideur d'automates

devant un chalet à musique, les jupes lourdes et colorées des

Suissesses de service.

Ah! le vent peut souffler dehors, secouer les lampadaires, faire

grincer les fils du télégraphe et tourbillonner la neige en spirales

sur la cime déserte. Ici l'on a chaud, l'on est bien, en voilà pour

toute la nuit.

«Différemment, je vais me coucher, moi...» se dit en lui-même le bon

Alpiniste, homme de précaution, et d'un pays où tout le monde

s'emballe et se déballe encore plus vite. Riant dans sa barbe grise,

il se glisse, se dissimule pour échapper à la maman Schwanthaler qui,

depuis leur tour de valse, le cherche, s'accroche à lui, voudrait

toujours «ballir... dantsir...

Il prend la clef, son bougeoir; puis au premier étage s'arrête une

minute pour jouir de son oeuvre, regarder ce tas d'empalés qu'il a

forcés à s'amuser, à se dégourdir.

Une Suissesse s'approche, toute haletante de sa valse interrompue, lui

présente une plume et le registre de l'hôtel:

«Si j'oserais demander à mossié de vouloir bien signer son nom...

Il hésite un instant. Faut-il, ne faut-il pas conserver l'incognito?

Après tout, qu'importe! En supposant que la nouvelle de sa présence

au Rigi arrive là-bas, nul ne saura ce qu'il est venu faire en Suisse.

Et puis ce sera si drôle, demain matin, la stupeur de tous ces

«Inglichemans» quand ils apprendront... Car cette fille ne pourra pas

s'en taire... Quelle surprise par tout l'hôtel, quel

éblouissement!...

«Comment? C'était lui... Lui!...

Ces réflexions passèrent dans sa tête, rapides et vibrantes comme les

coups d'archet de l'orchestre. Il prit la plume et d'une main

négligente, au-dessous d'Astier-Réhu, de Schwanthaler et autres

illustres, il signa ce nom qui les éclipsait tous, son nom; puis monta

vers sa chambre, sans même se retourner pour voir l'effet dont il

était sûr.

Derrière lui la Suissesse regarda,

Tartarin sur les Alpes · 第 8 / 26 题