Mailly, duchesse de Châteauroux_[473].
L'idée de la favorite acceptée par Louis XV, et la détermination prise
par le Roi de se rendre à l'armée, madame de Châteauroux avait songé à
ne pas se séparer de son amant et avait aussitôt préparé les moyens de
le suivre. Dès l'automne 1743, où elle avait pu croire que le Roi allait
partir pour les provinces menacées, elle avait songé à rendre favorable
à son désir le maréchal de Noailles, ce maréchal de toute l'Alsace fait
par elle, ce parrain auquel elle devait son aimable sobriquet de _la
Ritournelle_.
Et le 3 septembre, elle lui écrivait une longue lettre, où timidement,
elle s'ouvrait à lui avec beaucoup de circonlocutions et de périphrases,
au bout desquelles elle faisait entendre au vieux courtisan que le Roi
était de moitié dans la sollicitation.
_Choisy, ce_ 3 _septembre_ 1743.
_Je sçay très bien, monsieur le maréchal, que vous avez autres choses à
faire qu'à lire mes lettres, mais pourtant je me flate que vous vouderé
bien me sacrifier un petit moment, tant pour la lire que pour y
répondre, ce sera une marque d'amitiés à laquelle je seré très sensible,
le Roy a eut la bonté de me confier la proposition que vous luy faite,
d'aller à l'armée dès ce moment; mais n'ayez pas peur, quoique femme, je
sçay garder un secret, je suis fort de votre avis et croit que cela sera
tres glorieux pour luy, et qu'il n'i a que luy capable de remettre ces
troupes comme il seroit à désirer quelles fussent ainsi que les testes
qui me paroissent en fort mauvais état par l'effroy qui gagne presque
tout le monde; il est vray que nous sommes dans un moment bien critique;
le Roy le sent mieux qu'un autre, et pour l'envie d'aller, je vous
répond qu'elle ne luy manque pas; mais moi, ce que je désirerais, c'est
que cela fut généralement approuvé et qu'au moins il recueillit le fruit
qu'une telle démarche mériteroit; pour un début ne faudroit-il pas faire
quelque chose et d'aller là pour rester sur la deffensive, cela ne
seroit-il pas honteux, et si d'un autre côté le hasard faisoit qu'il y
eut quelque chose avec le prince Charles, on ne manqueroit peut-estre
pas de dire qu'il a choisy le côté où il y avoit le moins d'apparence
d'une affaire. Je vous fais peut-estre là des raisonnemens qui n'ont pas
le sang commun; mais au moins j'espère que vous me diré tout franchement
que je ne sçay ce que je dis. N'imaginez pas que c'est que je n'ay pas
envie qu'il aille, car au contraire, premièrement ce seroit ne pas luy
plaire, et, en second lieu, tout ce qui pourra contribuer à sa gloire et
l'élever au dessus des autres rois, sera toujours de mon goût. Je croit,
monsieur le maréchal, que, pendant que j'y suis, je ne sçaurois mieux
faire que de prendre conseil de vous généralement sur tout; j'admet que
le Roi parte pour l'armée; il n'a pas un moment à perdre et il faudroit
que cela fut tres promt, qu'est-ce que je devienderé, est-ce qu'il
seroit impossible que ma sœur et moy le suivassions, et au moins si nous
ne pouvons pas aller à l'armée avec luy nous mettre à portée de sçavoir
de ses nouvelles tous les jours. Ayez la bonté de me dire vos idées et
de me conseiller, car je n'ay point d'envie de rien faire de singulier
et rien qui puisse retomber sur luy et luy faire donner des ridicules.
Vous voyé que je vous parle comme à mon amy et comme à quelqu'un sur qui
je compte, n'est-ce pas avoir un peu trop de présomption, mais ces
fondée, monsieur le maréchal, sur les sentimens d'amitiés et d'estime
singulière que vous a voué pour sa vie votre_ ritournelle. _Je crois
qu'il est bon de vous écrire que j'ay demandé au Roy la permission de
vous escrire sur ces matières-là et que c'est avec son
approbation_[474].
La réponse était délicate. Le maréchal de Noailles eut dans cette
occasion le courage de ne pas craindre de déplaire au maître. Il
répondait en ces termes à la maîtresse:
«... Je viens, madame, à ce qui vous regarde, et vous pouvez être
assurée que, lorsque vous me ferez l'honneur de me demander conseil, je
ne vous en donnerai jamais qui ne tendent à la gloire du Roi, et qui par
conséquent ne soient les plus conformes à vos véritables intérêts. Je ne
crois pas, Madame, que vous puissiez suivre le Roi à l'armée avec votre
sœur. Vous en sentez vous même les inconvénients, en vous réduisant
ensuite à demander si vous ne pourriez pas venir dans quelque ville à
portée de recevoir tous les jours des nouvelles de Sa Majesté. Une
partie des mêmes inconvénients subsiste à venir, ainsi que vous le
proposez dans quelque ville à portée de la frontière.
«Comme il paraît qu'on veut se conformer en tout aux anciens usages, je
vous rapporterai seulement ce qui s'est pratiqué en pareil cas du temps
du feu Roi. La Reine faisait elle-même des voyages, et se tenait avec
les personnes de sa suite, dans une place à portée de l'armée, mais je
n'ai aucun exemple à vous citer qui puisse favoriser le dessein où vous
êtes, et je ne puis m'empêcher de vous dire qu'il faudrait et pour le
Roi et pour vous-même, que vous eussiez quelque raison plausible à
donner qui pût justifier aux yeux du public la démarche que vous feriez.
Vous voyez, Madame, par ma franchise que je parle plus en véritable ami
qu'en courtisan qui ne chercherait qu'à vous plaire, et je crois que
c'est ce que vous avez exigé et attendu de moi...» Et l'infortuné
maréchal cherchant à amadouer la femme habituée à n'être refusée en
rien, signait: _le parrain de la trop aimable ritournelle_[475].
À cette lettre, _la Ritournelle_ ripostait cinq jours après par une
ironie vraiment très-drôle, où elle disait au maréchal que ses coliques
la forçaient cette année ou la forceraient l'année prochaine à prendre
les eaux dans une ville très-rapprochée du Rhin, et par là, à portée de
l'armée.
_À Fontainebleau, ce_ 16 _septembre_ 1743.
«_Je ne puis pas laisser partir le courrier, monsieur le maréchal, sans
vous remercier de votre lettre. Je la trouve telle qu'elle est,
c'est-à-dire on ne peut pas mieux et on ne peut pas plus sensé de tous
les points, même jusqu'au dernier; mais, monsieur le maréchal, j'ay des
coliques qui ont grand besoin que l'on leur aporte remede, et je crois
que les eaux de Plombières seroit merveilleuse et qu'il ni-a que cela
pour me guérir. Si ce n'est pas cette année, au moins l'année prochaine.
Je ne veux pas aller plus loin. Adieu, monsieur le maréchal, santé,
bonheur et prospérité je vous souhaite et en vérité de bien bon cœur. Si
le duc dayen_ (d'Ayen) _est encore en vie, je vous prie d'avoir la bonté
de luy dire mille choses de ma part_[476].»
Et le même jour, le Roi que peut-être cette opposition au projet
amoureux de sa maîtresse et l'ennui d'en être séparé, affermissaient
dans ses hésitations, et faisaient remettre à l'année prochaine son
départ pour l'armée, écrivait au maréchal cette lettre où il plaide pour
la femme et excuse d'avance le coup de tête auquel elle pourrait se
laisser aller.
«... Madame de la Tournelle m'avait communiqué, comme vous croyez bien,
la lettre qu'elle vous a écrite. Je doute qu'on pût la retenir, si
j'étais une fois parti; mais elle est trop sensée pour ne pas rester où
je lui manderais. Les exemples que vous lui citez ne l'arrêteraient pas,
je crois, et elle a de bonnes raisons pour cela, que je ne puis vous
dire, mais qu'il vous est permis de penser[477].»
* * * * *
Maurepas était entré dans les desseins et les tentatives de madame de
Châteauroux pour entraîner Louis XV à se montrer à la tête de son armée,
mais il n'entendait pas que la favorite accompagnât le Roi. Au fond le
ministre voyait avant tout dans la personne du Roi à l'armée
l'éloignement de Louis XV de madame de Châteauroux, et avec
l'éloignement, il comptait sur l'indifférence, sur l'oubli, sur la
disgrâce de la favorite. Aussi dès que le projet de la favorite avait
transpiré, Maurepas s'en montrait-il l'adversaire le plus acharné. Et
tout l'automne de 1743, et tout l'hiver et tout le printemps de 1744,
faisait-il entendre à Louis XV doucement d'abord, puis plus
ouvertement, que s'il voulait faire son rôle de roi, de façon à jouir
entièrement de l'affection de ses sujets, de l'estime même de ses
ennemis, il fallait pousser jusqu'au bout le sacrifice de ses habitudes,
se séparer en un mot de madame de Châteauroux pendant la campagne; et il
ne manquait pas de rappeler au Roi l'exemple de Louis XIV abandonnant en
pareille circonstance madame de Montespan aux soins de Colbert.
Madame de Châteauroux servie et défendue par son parti, liguée avec
d'Argenson, eut beau lutter et combattre pied à pied, la parole de
Maurepas, peut-être aussi cette popularité où le Roi entrait,
l'applaudissement de l'opinion publique qui élevait en ce moment son
cœur, réveillaient chez lui l'instinct de la pudeur et lui donnaient
pour un moment la force de certains renoncements. Madame de Châteauroux
recevait l'ordre de rester à Paris. Mais, comme si le Roi avait voulu
donner une consolation au dépit de sa maîtresse, en faisant la part
égale entre elle et la mère du dauphin, Louis XV en partant défendait à
la Reine de le suivre, et les instances, les humbles prières, les
billets timides et suppliants de Marie Leczinska n'obtenaient de son
mari que quatre lignes sèches, écrites sur un coin de bureau, où Louis
XV, au moment de monter en carrosse répondait à la Reine que «les
dépenses l'empêchaient de l'amener avec lui aux frontières.[478]»
Le Roi avait pris sa résolution, toutefois il avait peine à s'arracher à
madame de Châteauroux, et dans une lettre où il prévenait le maréchal de
Noailles de l'attendre à souper le 30 avril, il disait: «Vous croyez
bien qu'une _princesse_ ne seroit pas fâchée que je différasse encore de
quelques jours, mais qu'elle seroit bien fâchée que cela pût me faire
quelque tort ou à mes affaires.» Et le 27 avril, dans une seconde
lettre, le Roi annonçait son arrivée définitive à Valenciennes seulement
pour le lundi 4 mai[479].
* * * * *
Cette fois Louis XV était exact. Le 2 mai, après avoir soupé au grand
couvert, il rendait visite à la Reine chez laquelle il restait un quart
d'heure, puis il donnait l'ordre pour son coucher à une heure et demie.
À l'heure désignée il entrait dans sa chambre, ne faisait que changer
d'habit, entamait une conversation avec l'évêque de Soissons en
compagnie duquel il allait faire sa prière à la chapelle. Il rentrait
chez lui, faisait venir le Dauphin auquel il parlait en présence de M.
de Châtillon avec beaucoup de tendresse, écrivait à Madame qu'il évitait
de voir pour s'épargner une scène d'attendrissement, écrivait à madame
de Ventadour, lui disant: «Priez Dieu, maman, pour la prospérité de mes
armes et ma gloire personnelle...» Son carrosse était dans la cour, au
pied de la cour de marbre; à l'ordinaire, il y montait avec M. le
Premier, M. le duc d'Ayen, M. de Meuse[480].
Le Roi arrive à l'armée. La France toute entière n'a de paroles et de
louanges que pour lui. On s'entretient de sa gaieté extraordinaire, de
son activité, de ses visites aux places voisines de Valenciennes, dans
les magasins, dans les hôpitaux. Il a goûté le bouillon des malades et
le pain des soldats, et chacun de se dire que cela va contenir les
entrepreneurs. Il se montre attentif, laborieux, appliqué. On se confie
qu'il se donne de grands mouvements pour savoir et pour connaître, qu'il
se fait présenter les officiers, qu'il veut connaître tout le
monde[481]. On admire le haut ton de sa réponse à l'ambassadeur des
Hollandais: «Je vous ferai réponse en Flandres.»
La joie, la confiance sont parmi les troupes. _Et surtout il n'est point
question de femmes_, se répètent les bourgeois et le peuple.
Tous vantent la bravoure du Roi, racontent qu'au siège de Menin il s'est
montré à la tête des sapeurs, à six toises du chemin de ronde, à deux de
la palissade. Le maréchal de Noailles met à l'ordre du jour cette
demande de Louis XV, le jour où il a été d'avis d'envoyer la maison du
Roi à l'ennemi: «S'il faut marcher à eux, je ne désire pas de me
séparer de ma maison: à bon entendeur salut[482].» Enfin l'illusion est
si grande que jusqu'à ceux qui connaissent Louis XV, tous espèrent, tous
répètent: «Aurions-nous donc un Roi[483]?»
Soudain l'enthousiasme tombe, les dévotes Flandres se scandalisent, le
soldat se moque et chansonne, et dans l'air, autour de la tente du Roi
vole le refrain que les vieux officiers apprennent aux jeunes:
Ah! madame Enroux
Je deviendrai fou
Si je ne vous baise.
....................
Un murmure de dépit et d'indignation court par toute la nation. Les
espérances de la France sont trompées et jouées: Madame de Châteauroux a
rejoint le Roi à Lille[484].