PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

En donnant ces volumes au public, nous achevons la tâche que nous nous

étions imposée. L'histoire du dix-huitième siècle que nous avons tenté

d'écrire est aujourd'hui complète. Chacune des périodes de temps,

chacune des révolutions d'état et de mœurs qui constituent le siècle,

depuis Louis XV jusqu'à Napoléon, a été étudiée par nous, selon notre

conscience et selon nos forces. L'_Histoire des maîtresses de Louis XV_

mène le lecteur de 1730 à 1775; l'_Histoire de Marie-Antoinette_ le mène

de 1775 à la Révolution; l'_Histoire de la société française pendant la

Révolution_ le mène de 1789 à 1794; l'_Histoire de la société française

pendant le Directoire_ le mène enfin de 1794 à 1800. Ainsi tout le

siècle tient dans ces quatre études, qui sont comme les quatre âges de

l'époque qui nous a précédés et de la France d'où sont sortis le siècle

contemporain et la patrie présente.

Le titre de ces livres suffirait à montrer le dessein que nous avons eu,

et le but auquel nous avons osé aspirer. C'est par l'histoire des

maîtresses de Louis XV que nous avons essayé l'histoire du règne de

Louis XV; c'est par l'histoire de Marie-Antoinette que nous avons essayé

l'histoire du règne de Louis XVI; c'est par l'histoire de la société

pendant la Révolution et pendant le Directoire que nous avons essayé

l'histoire de la Révolution.

Ajoutons cependant à cette signification des titres les courtes

explications nécessaires à la justification, à l'intelligence et à

l'autorité d'une histoire nouvelle.

* * * * *

Aux premiers jours où, dans les agrégations d'hommes, l'homme éprouve le

besoin d'interroger le passé et de se survivre à lui-même dans l'avenir;

quand la famille humaine réunie commence à vouloir remonter jusqu'à ses

origines, et s'essaye à fonder l'héritage des traditions, à nouer la

chaîne des connaissances qui unissent et associent les générations aux

générations, ce premier instinct, cette première révélation de

l'histoire, s'annonce par la curiosité et la crédulité de l'enfance.

L'imagination, ce principe et cette faculté mère des facultés humaines,

semble, dans ces premières chroniques, éveiller la vérité au berceau.

C'est comme le bégayement du monde où confusément passent les rêves de

sa première patrie, les songes et les merveilles de l'Orient. Tout y est

énorme et monstrueux, tout y est flottant et poétique comme dans un

crépuscule. Voilà les premières annales, et ce qui succède à ces

recueils de vers mnémoniques, hier toute la mémoire de l'humanité, et

toute la conscience qu'elle avait, non de sa vie, mais de son âge:

l'Histoire commence par un conte épique.

Bientôt la famille humaine devient la patrie; et sous les regards

satisfaits de cette Providence que les anciens voyaient sourire du haut

du ciel aux sociétés d'hommes, les hommes se lient par la loi et le

droit, et se transmettent le patrimoine de la chose publique. La

pratique de la politique apporte l'expérience à l'esprit humain. Dans

toutes les facultés humaines, il se fait la révolution qui substitue la

parole au chant, l'éloquence à l'imagination. Le rapsode est devenu

citoyen, et le conte épique devient un discours: l'histoire est une

tribune où un homme doué de cette harmonie des pensées et du ton que les

Latins appelaient _uberté_ vient plaider la gloire de son pays et

témoigner des grandes choses de son temps.

Puis arrive l'heure où les crédulités de l'enfance, les illusions de la

jeunesse abandonnent l'humanité. L'âge légendaire de la Grèce est fini;

l'âge républicain de Rome est passé. La patrie est un homme et n'est

plus qu'un homme; et c'est l'homme même que l'Histoire va peindre. Il

s'élève alors, dans le monde asservi et rempli de silence, un historien

nouveau et prodigieux qui fait de l'Histoire, non plus la tradition des

fables de son temps, non plus la tribune d'une patrie, mais la

déposition de l'humanité, la conscience même du genre humain.

Telle est la marche de l'Histoire antique. Fabuleuse avec Hérodote,

oratoire avec Thucydide et Tite-Live, elle est humaine avec Tacite.

L'Histoire humaine, voilà l'Histoire moderne; l'histoire sociale, voilà

la dernière expression de cette histoire.

Cette histoire nouvelle, l'histoire sociale, embrassera toute une

société. Elle l'embrassera dans son ensemble et dans ses détails, dans

la généralité de son génie aussi bien que dans la particularité de ses

manifestations. Ce ne seront plus seulement les actes officiels des

peuples, les symptômes publics et extérieurs d'un état ou d'un système

social, les guerres, les combats, les traités de paix, qui occuperont et

rempliront cette histoire. L'histoire sociale s'attachera à l'histoire

qu'oublie ou dédaigne l'histoire politique. Elle sera l'histoire privée

d'une race d'hommes, d'un siècle, d'un pays. Elle étudiera et définira

les révolutions morales de l'humanité, les formes temporelles et locales

de la civilisation. Elle dira les idées portées par un monde, et d'où

sont sorties les lois qui ont renouvelé ce monde. Elle dira ce caractère

des nations, les mœurs, qui commandent aux faits. Elle retrouvera, sous

la cendre des bouleversements, cette mémoire vivante et présente que

nous a gardée, d'un grand empire évanoui, la cendre du volcan de Naples.

Elle pénétrera jusqu'au foyer, et en montrera les dieux lares et les

religions familières. Elle entrera dans les intimités et dans la

confidence de l'âge humain qu'elle se sera donné mission d'évoquer. Elle

représentera cet âge sur son théâtre même, au milieu de ses entours,

assis dans ce monde de choses auquel un temps semble laisser l'ombre et

comme le parfum de ses habitudes. Elle redira le ton de l'esprit,

l'accent de l'âme des hommes qui ne sont plus. Elle fera à la femme,

cette grande actrice méconnue de l'histoire, la place que lui a faite

l'humanité moderne dans le gouvernement des mœurs et de l'opinion

publique. Elle ressuscitera un monde disparu, avec ses misères et ses

grandeurs, ses abaissements et ses grâces. Elle ne négligera rien pour

peindre l'humanité en pied. Elle tirera de l'anecdote le bronze ou

l'argile de ses figures. Elle cherchera partout l'écho, partout la vie

d'hier; et elle s'inspirera de tous les souvenirs et des moindres

témoignages pour retrouver ce grand secret d'un temps qui est la règle

de ses institutions: l'esprit social,--clef perdue du droit et des lois

du monde antique.

Et lors même que cette histoire prendra pour cadre la biographie des

personnages historiques, l'unité de son sujet ne lui ôtera rien de son

caractère et ne diminuera rien de sa tâche. Elle groupera, autour de

cette figure choisie, le temps qui l'aura entourée. Elle associera à

cette vie, qui dominera le siècle ou le subira, la vie complexe de ce

siècle; et elle fera mouvoir, derrière le personnage qui portera

l'action et l'intérêt du récit, le chœur des idées et des passions

contemporaines. Les pensées, les caractères, les sentiments, les hommes,

les choses, l'âme et les dehors d'un peuple apparaîtront dans le

portrait de cette personnalité où l'humanité d'un temps se montrera

comme en un grand exemple.

Pour une pareille histoire, pour cette reconstitution entière d'une

société, il faudra que la patience et le courage de l'historien

demandent des lumières, des documents, des secours à tous les signes, à

toutes les traces, à tous les restes de l'époque. Il faudra que sans

lassitude il rassemble de toutes parts les éléments de son œuvre, divers

comme son œuvre même. Il aura à feuilleter les histoires du temps, les

dépositions personnelles, les historiographes, les mémorialistes. Il

recourra aux romanciers, aux auteurs dramatiques, aux conteurs, aux

poëtes comiques. Il feuilletera les journaux, et descendra à ces

feuilles éphémères et volantes, jouets du vent, trésors du curieux, tout

étonnées d'être pour la première fois feuilletées par l'étude:

brochures, _sottisiers_, pamphlets, _gazetins_, factums. Mais l'imprimé

ne lui suffira pas: il frappera à une source nouvelle, il ira aux

confessions inédites de l'époque, aux lettres autographes, et il

demandera à ce papier vivant la franchise crue de la vérité et la vérité

intime de l'histoire. Mais les livres, les lettres, la bibliothèque et

le cabinet noir du passé, ne seront point encore assez pour cet

historien: s'il veut saisir son siècle sur le vif et le peindre tout

chaud, il sera nécessaire qu'il pousse au-delà du papier imprimé ou

écrit. Un siècle a d'autres outils de survie, d'autres instruments et

d'autres monuments d'immortalité: il a, pour se témoigner au souvenir et

durer au regard, le bronze, le marbre, le bois, le cuivre, la laine même

et la soie, le ciseau de ses sculpteurs, le pinceau de ses peintres, le

burin de ses graveurs, le compas de ses architectes. Ce sera dans ces

reliques d'un temps, dans son art, dans son industrie, que l'historien

cherchera et trouvera ses accords. Ce sera dans la communion de cette

inspiration d'un temps, sous la possession de son charme et de son

sourire, que l'historien arrivera à vivre par la pensée aussi bien que

par les yeux dans le passé de son étude et de son choix, et à donner à

son histoire cette vie de la ressemblance, la physionomie de ce qu'il

aura voulu peindre.

Cette histoire qui demande ces travaux, ces recherches, cette

assimilation et cette intuition, nous l'avons tentée. Nos livres en ont

indiqué, croyons-nous, les limites, le dessin général, les droits et les

devoirs. Cela nous suffit; et tous nos efforts seront payés, toutes nos

ambitions seront satisfaites, si nous avons frayé à de meilleurs que

nous la voie que nous avaient montrée Alexis Monteil et Augustin

Thierry.

* * * * *

Il nous reste à dire quelques mots du présent livre: _les Maîtresses de

Louis XV_, pour en définir la moralité et l'enseignement.

La leçon de ce long et éclatant scandale sera l'avertissement que la

Providence s'est plu à donner à l'avenir par la rencontre en un même

règne de trois règnes de femme, et la domination successive de la femme

des trois ordres du temps, de la femme de la noblesse: madame de la

Tournelle, de la femme de la bourgeoisie: madame de Pompadour, de la

femme du peuple: madame du Barry. Le livre qui racontera l'histoire de

ces femmes montrera comment la maîtresse, sortie du haut, du milieu ou

du bas de la société, comment la femme avec son sexe et sa nature, ses

vanités, ses illusions, ses engouements, ses faiblesses, ses petitesses,

ses fragilités, ses tyrannies et ses caprices, a tué la royauté en

compromettant la volonté ou en avilissant la personne du Roi. Il

convaincra encore les favorites du dix-huitième siècle d'une autre œuvre

de destruction: il leur rapportera l'abaissement et la fin de la

noblesse française. Il rappellera comment, par les exigences de leur

toute-puissance, par les lâchetés et les agenouillements qu'elles

obtinrent autour d'elles d'une petite partie de cette noblesse, ces

trois femmes anéantirent dans la monarchie des Bourbons ce que

Montesquieu appelle si justement le ressort des monarchies: l'honneur;

comment elles ruinèrent cette base d'un état qui est le gage du

lendemain d'une société: l'aristocratie; comment elles firent que la

noblesse de France, celle qui les approchait aussi bien que celle qui

mourait sur les champs de bataille et celle qui donnait à la province

l'exemple des vertus domestiques, enveloppée tout entière dans les

calomnies, les accusations et les mépris de l'opinion publique, arriva

comme la royauté, désarmée et découronnée, à la révolution de 1789.

Ce livre, comme les livres qui l'ont précédé, a été écrit en toute

liberté et en toute sincérité. Nous l'avons entrepris sans préjugés,

nous l'avons achevé sans complaisances. Ne devant rien au passé, ne

demandant rien à l'avenir, il nous a été permis de parler du siècle de

Louis XV sans injures comme sans flatteries. Peut-être les partis les

plus contraires seront-ils choqués, peut-être les passions

contemporaines seront-elles scandalisées de trouver en une telle matière

et sur un temps une si singulière impartialité, une justice si peu

appliquée à les satisfaire. Mais quoi? Celui-là ne ferait-il pas tout à

la fois la tâche de l'histoire bien misérable et sa récompense bien

basse, qui donnerait pour ambition à l'historien l'applaudissement du

présent? Il est dans un ancien une grande et magnifique image qui montre

à notre conscience de plus hautes espérances, et doit la convier à de

plus nobles devoirs. L'architecte qui construisit la tour de Pharos

grava son nom dans la pierre, et le recouvrit d'un enduit de plâtre sur

lequel il écrivit le nom du roi qui régnait alors. Avec le temps le

plâtre tomba, laissant voir aux marins battus des flots: _Sostrate de

Cnide, fils de Dexiphane_... «Voilà comment il faut écrire l'histoire,»

dit Lucien, et c'est le dernier mot de son Traité de l'histoire.

EDMOND et JULES DE GONCOURT.

Paris, février 1860.

* * * * *

Cette biographie des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, écrite il y a bien des

années, quand je me suis mis tout dernièrement à la relire et à la

retravailler, m'a semblé manquer de certaines qualités historiques. Le

livre, à la lecture, m'a fait l'impression d'une histoire renfermant

trop de jolie rhétorique, trop de morceaux de littérature, trop _d'airs

de bravoure_, placés côte à côte, sans un récit qui les espace et les

relie.

J'ai trouvé aussi qu'en cette étude, on ne sentait pas la succession des

temps, que les années ne jouaient pas en ces pages le rôle un peu lent

qu'elles jouent dans les évènements humains, que les faits, quelquefois

arrachés à leur chronologie et toujours groupés par tableaux, se

précipitaient sans donner à l'esprit du lecteur l'idée de la durée de

ces règnes et de ces dominations de femmes.

Même ces souveraines de l'amour que nous avions tenté de faire revivre,

ne m'apparaissaient pas assez pénétrées dans l'intimité et le vif de

leur _féminilité_ particulière, de leur manière d'être, de leurs gestes,

de leurs habitudes de corps, de leur parole, du son de leur voix... pas

assez peintes, en un mot, ainsi qu'elles auraient pu l'être par des

contemporains.

Cette histoire me paraissait enfin trop sommaire, trop courante, trop

écrite à vol d'oiseau, si l'on peut dire. En ces années, il existait

chez mon frère et moi, il faut l'avouer, un parti pris, un système, une

méthode qui avait l'horreur des redites. Nous étions alors passionnés

pour l'_inédit_ et nous avions, un peu à tort, l'ambition de faire de

l'histoire absolument neuve, tout pleins d'un dédain exagéré pour les

notions et les livres vulgarisés.

Ce sont toutes ces choses et d'autres encore qui manquaient à ce livre,

lors de sa première apparition, que j'ai tâché d'introduire dans cette

nouvelle édition, m'appliquant à apporter dans la résurrection de mes

personnages la réalité cruelle que mon frère et moi avons essayé

d'introduire dans le roman, m'appliquant à les dépouiller de cette

couleur _épique_ que l'Histoire a été jusqu'ici toujours disposée à

leur attribuer, même aux époques les plus décadentes.

Cette histoire des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, publiée dans le principe en

deux volumes, je la réédite, aujourd'hui, en trois volumes indépendants

l'un de l'autre et ayant pour titre:

La Duchesse de Châteauroux et ses soeurs · 第 11 / 68 题