LA CENTENAIRE

Avant la guerre, il avait été homme de lettres; il se fût offensé si on

lui eût dit qu’il ne l’était point encore. Mais les temps sont durs pour

les personnes de sa sorte, et il faut bien vivre. Triennes s’était

trouvé heureux d’accepter un poste d’inspection dans les régions qu’a

ruinées l’occupation allemande.

Il voyait ainsi de grandes misères, il y était sensible; il s’efforçait

de les signaler, et, dans la mesure de ses forces, d’y parer par les

dispositions que lui-même était autorisé à prendre. En même temps, il

continuait de lire les journaux, dans l’espoir, et dans l’illusion, de

se rendre compte de la direction générale des choses: alors, il

s’épouvantait et perdait courage. L’avenir lui paraissait chargé des

plus noires menaces. Il ne se rendait pas compte que le rôle de la

presse est d’insister sur ce qui ne va point comme il faudrait, non

point de remarquer, et de faire remarquer, ce qui ne prête à aucune

critique. Ainsi la lecture des feuilles publiques peut-elle conduire à

quelque pessimisme les gens d’un caractère quelque peu faible et

impressionnable. Triennes était de ceux-ci, peut-être justement parce

qu’il était un homme de lettres: depuis le romantisme, la littérature

exige plus d’imagination que de jugement, et encore cette imagination

s’exerce-t-elle dans un domaine plus restreint qu’on ne pense

d’ordinaire. Les vrais hommes d’imagination, de notre temps, sont les

hommes d’affaires, et les politiques. Leur profession exige, avec une

bonne somme d’optimisme pratique, sans lequel ils ne sauraient agir, la

faculté de vivre en avant, de discerner dans une certaine mesure ce que

l’avenir produira de combinaisons inédites: tandis que l’imagination des

écrivains se borne presque toujours à reconstruire, à faire une mosaïque

à l’aide de cailloux empruntés au passé: car ce qui a été fut chargé,

par les générations écoulées, de sentiments et d’émotions, alors que

l’avenir, si grand que soit l’effort qu’on fait pour le distinguer,

demeure à la fois sec et obscur. De là vient que la plupart des

écrivains de nos jours, en même temps que romantiques, sont

réactionnaires. Triennes ne l’était ni plus ni moins que la moyenne

d’entre eux.

Ce sont sans doute les habitudes qu’il avait contractées dans son

ancienne profession littéraire qui firent qu’une aventure demeurée pour

d’autres simplement bizarre lui paraît encore, à cette heure, empreinte

de mystérieuses significations. Les devoirs que lui imposent ses

fonctions nouvelles l’amenèrent un jour dans une demeure que, par

extraordinaire, l’ennemi n’avait point détruite, comme le reste de cette

petite ville; ce qu’il est permis d’attribuer au fait que, par ses

dimensions mêmes, son aspect de luxe héréditaire et solide, elle avait

naturellement été choisie par les Allemands pour y loger des officiers

supérieurs. Mais ses propriétaires possèdent des fermes, dont les

bâtiments ont été rasés, les terres dévastées. Triennes, pour les

réparations, devait se procurer auprès d’eux certains renseignements. Il

fut accueilli par une de ces servantes comme on n’en trouve plus que

dans les provinces lointaines, et qui paraissent faire corps avec les

aîtres, destinées à y rester indissolublement attachées. Elle avertit le

visiteur, avec une bonne grâce familière, que ses maîtres étaient

absents, mais allaient rentrer, et le pria d’attendre dans le salon.

Triennes considérait depuis quelques minutes les traces indubitables

qu’ont laissées les envahisseurs, même dans les maisons qu’ils ont en

apparence épargnées: les coussins des sièges usés, déchirés, par les

bottes qui s’y sont négligemment et insolemment accrochées; les tableaux

de famille--et, dans les vieilles habitations, il s’en trouve toujours

un ou deux qui ont du mérite, même s’ils ne sont pas de premier ordre:

ce mérite du style, de l’ordre et de la conscience, qui n’appartient

qu’aux époques classiques,--dont les châssis avaient été enlevés des

cadres, les toiles roulées, pour les soustraire à l’avidité des

envahisseurs. Il distinguait aussi, aisément, ce qui était là depuis

longtemps, depuis des générations, et ce que la décadence du goût,

générale dans la plupart des familles de notre bourgeoisie

contemporaine, y avait par malheur introduit récemment. Quelques minutes

venaient pour lui de s’écouler de la sorte, quand la porte s’ouvrit sur

une apparition singulière--presque un fantôme.

C’était une vieille femme, une femme si vieille qu’elle paraissait avoir

dépassé les bornes assignées par la nature à l’existence humaine,

incroyablement maigre, vêtue d’une robe noire toute simple, mais dont

l’étoffe de soie marquait la classe de celle qui la portait, la tête

couverte d’un bonnet de dentelles noires, que de rares cheveux blancs,

en désordre, dépassaient. Ses yeux, extraordinairement clairs, comme en

ont certains vieillards, s’arrêtèrent sur Triennes qui se leva avec une

politesse respectueuse, eurent l’air de le fixer, et cependant, de toute

évidence, ne l’aperçurent point. En tout cas ce fut, durant toute cette

scène, comme si le visiteur n’existait pas pour elle. Et Triennes

comprit bientôt à tous ses mouvements, à tous ses gestes, que cette

espèce d’apparition ne cherchait rien, ne voulait rien voir, sinon il ne

savait quoi, qui restait invisible. Elle ouvrit une porte, qui donnait

sur la salle à manger, regarda d’un air triste, déçu, et la referma.

Puis ce fut le tour d’un vaste placard, dissimulé dans la muraille, et

où il n’y avait que des pots de confitures. Enfin, elle baissa son corps

desséché jusque sous les tables, souleva les rideaux des fenêtres. Et,

de sa bouche édentée, d’une voix mélancolique:

--Ils se cachent! fit-elle. Ils se cachent toujours! Où sont-ils?

Elle reprit sa marche à travers la pièce, ouvrant les bras avec des

mines de jeu puéril, comme abandonnée à quelque étrange et fatidique

colin-maillard. Presque épouvanté, Triennes, quand elle allait

l’atteindre, passait à droite ou à gauche, pour l’éviter. Cela lui

sembla durer longtemps, très longtemps. En tout cas, il en avait assez!

Il se sentait ridicule, il éprouvait en plus la crainte d’être

indiscret. Ce fut avec un indicible soulagement qu’il entendit des pas

dans le vestibule, de vrais pas humains, et des pas d’homme, cette fois.

--... Mon Dieu! fit le maître de la maison, pénétrant dans le salon,

grand’mère!... Elle est encore descendue toute seule, elle s’est sauvée

de sa chambre!

Il prit doucement la vieille femme par le bras.

--Il faut remonter, grand’mère. Je vais vous reconduire.

--... Ils se cachent! répéta la singulière apparition. Ils se cachent!

Pourquoi ne viennent-ils pas?...

Le maître de la maison la poussa tendrement. On entendit qu’il l’aidait

à monter l’escalier. Il revint en s’excusant:

--Vous voudrez bien pardonner, monsieur, dit-il à Triennes. Je l’appelle

grand’mère: c’est mon arrière grand’mère, en réalité. Elle a cent ans.

Vous voyez qu’elle marche encore gaillardement, sa vue est bonne, son

ouïe aussi... Seulement, ses yeux ont beau ne pas lui faire défaut, ni

ses oreilles, elle ne voit, elle n’entend plus, dans son esprit,

personne de vivant; vous êtes, je suis moi-même pour elle comme si nous

n’étions pas. Il n’existe plus, dans sa pensée, que son mari, mort il y

a quarante ans, son père, disparu il y a plus d’un demi-siècle, et ceux

de ses enfants qui sont déjà dans la tombe. Elle ne conçoit point qu’ils

ne soient pas là, près d’elle. Elle les cherche, elle les cherchera

jusqu’à sa mort à elle-même. C’est très triste... Parlons maintenant de

ce qui vous amène, voulez-vous, monsieur...

* * * * *

Triennes eut beaucoup de peine à retrouver dans sa mémoire l’objet de sa

démarche. Il était déconcerté. Sa pensée retournait toujours à l’étrange

vision, qui continuait de le poursuivre. Et il songeait que les

vieilles, très vieilles nations, telles que la France, sont comme cette

centenaire, qui ne distingue plus rien du présent, mais le seul passé,

s’égare à ouvrir toutes les portes, à fouiller tous les recoins, pour y

découvrir, non pas ce qui est, mais ce qui a été, et ne sera jamais

plus. Et il se demandait aussi, avec inquiétude: «Est-ce que moi, moi

aussi, l’écrivain, je ne suis pas un peu comme cette pauvre femme,

est-ce que je ne passe point ma vie, inutilement, à ce pourchas

illusoire? Est-ce qu’il n’y a pas mieux à faire; ne serait-il pas

possible, enfin, de voir en avant?...»

Monsieur Barbe-Bleue... et Madame · 第 28 / 29 题