LE VERGLAS

Je n’oublierai jamais la nuit de cet hiver où je l’ai rencontré. J’étais

entré au Théâtre-Français par un temps triste et mou. La brume, sans

pluie, précipitée tout de suite à terre, faisait ruisseler les

trottoirs, et quand on touchait par hasard une vitre, la poignée d’une

portière de voiture, le tronc d’un arbre, c’était comme si on eût plongé

sa main dans l’eau sale. Mais lorsque je sortis, accompagné de Galliac,

mon vieil ami, que j’avais retrouvé là par hasard, je sentis par

l’oreille, avant même de jeter les yeux sur la place de la Comédie,

qu’il y avait quelque chose de changé dans l’univers extérieur: les

moindres bruits claquaient comme une allumette bien sèche qu’on frotte

contre un mur. Et, justement, la place était pleine de bruits: cris de

femmes, jurements d’hommes, crissements sur le sol de talons et de

semelles, pétillements aigres de fouets dans l’air déchiré, pieds de

chevaux qui n’avançaient pas, battaient le briquet avec leurs fers.

C’était le verglas!

Un vent d’est, brusquement, avait chassé la brume, saisi cette humidité,

mis sur toutes choses une couche de glace mince et luisante comme un

vernis tout neuf posé sur un portrait. Même les étoiles, au ciel,

scintillaient tellement qu’elles avaient l’air d’avoir le grelot. A

perte de vue, Paris n’était plus qu’une immense glissoire, sans rien

pour prendre son élan et glisser tout de bon. Alors on ne glissait pas,

on faisait le geste horrible et ridicule de courir sur place pour

rattraper le pas en avant qu’on venait de manquer: on ne le rattrapait

point, on tombait. Les automobiles, en manœuvrant avec prudence,

avançaient encore: elles furent prises d’assaut. Les cochers de fiacre,

après de vains efforts, et malgré les fortunes qu’on leur offrait,

dételèrent leurs chevaux;--et ce fut, sous la lumière bleue des lampes

électriques, avenue de l’Opéra; sous l’éclat roux du gaz, rue de

Richelieu, la fuite lente, risible, douloureuse et blessée d’un millier

d’hommes et d’autant de femmes.

Pour moi et Galliac, nous devions traverser la Seine. Bras dessus, bras

dessous, nous étayant réciproquement, dans l’espoir que nos quatre pieds

ne broncheraient pas en même temps, nous nous mîmes en route. Devant la

place du Carrousel, un sentiment d’effroi nous fit reculer. On eût plus

facilement, sans guide, sans alpenstock, sans crampons et sans corde,

traversé la mer de Glace. Voilà pourquoi, tournant à gauche, après une

demi-heure d’efforts, nous atteignîmes le pont des Arts.

Et ce fut là que nous aperçûmes l’homme.

Ce devait être un homme du monde, il était vêtu d’un habit noir. Mais il

faisait sur l’asphalte les plus étranges entrechats. Cet exercice

intempestif ne paraissait pas d’ailleurs lui réussir: il s’abîmait sur

le sol à peu près tous les trois mètres, et son chapeau tombait à côté

de lui, ou plus loin. Généralement plus loin. Alors il s’approchait à

quatre pattes de son couvre-chef, le regardait d’un air de reproche, le

remettait sur sa tête après s’être assis sur son derrière, se redressait

en trébuchant sur ses jambes, repartait tant bien que mal, et

recommençait. Il était ivre, abominablement ivre, une nuit de verglas!

J’ai toujours été plein de pitié pour mes frères dans le malheur, et

Galliac a un cœur d’or.

--On ne saurait, me dit-il, abandonner ce malheureux sur le pont des

Arts: il finirait par se casser une jambe. L’humanité nous commande de

le reconduire chez lui.

L’homme du monde venait de tomber pour la dixième fois. Galliac le remit

sur ses pieds, et je demandai:

--Où habitez-vous?

Il nous regarda sans étonnement, comme si nous avions toujours été des

amis intimes, mais sa langue était embarrassée.

--... ’ue Guy-de-la-B’osse, dit-il.

La rue Guy-de-la-Brosse est près du Jardin des Plantes, j’habite rue

d’Assas, et mon ami à Grenelle. C’était une course! Mais, enfin, nous

étions prisonniers déjà de nos intentions charitables.

--Quel numéro? fis-je.

Il tourna encore sa langue épaisse dans sa bouche empâtée et répondit:

--J’ha’ite au ’ingt.

--Vous habitez au vingt?

--Au ’ingt, fit-il, au ’ingt, la po’te cochère, au ’ingt!

Puis il chanta ces mêmes paroles sur l’air de _Manon, voici le soleil_.

Nous l’avions pris chacun sous un bras. Je priais toutes les puissances

du ciel qu’il ne passât personne de connaissance: il était très

compromettant.

Mais, à notre vive satisfaction, il s’arrêta tout à coup, et consentit

quelques instants à garder le silence. Il méditait. On distinguait à

toutes choses, même au mouvement de ses lèvres, qu’il méditait! Enfin,

il proféra:

--Il faut sav... savoir porter la b... boisson!

--Je ne vous demanderai pas de leçon! lui répondis-je sèchement.

--M... mon ami, fit-il glorieusement, mais aussi d’un air de reproche,

vous se sssavez ppas ce que j’ai bu!

Ça, c’était vrai. Pour dissimuler mon humiliation, j’interrogeai:

--Comment vous appelez-vous?

Il secoua la tête avec une telle force qu’il fit encore une fois tomber

son chapeau. Nous eûmes beaucoup de peine à le ramasser. L’homme du

monde alors, d’une voix émue:

--J’ai une femme, des enfants--j... je ne sais pas combien d’enfants--et

une situation ho... ho... ho...

--Honorable, soufflai-je.

--Non!... hofficielle. Et vvous vvoulez que je ddéshonore mon nom!

Je n’insistai pas. Du reste, je haletais. Galliac aussi. On ne peut

s’imaginer combien il est fatigant de maintenir debout un pochard une

nuit de verglas! C’est un travail surhumain. J’aimerais mieux porter un

poids de cent kilos au sommet des tours Notre-Dame. Par bonheur, son

esprit inventif lui suggéra une solution:

--Otez-moi mes sssouliers! cria-t-il. Otez-moi mess ssouliers!

Nous le regardâmes sans comprendre.

--Je marche’ai mieux sur mes ch...aussettes, expliqua-t-il.

C’était une idée géniale. Nous l’assîmes au bord d’un trottoir et lui

enlevâmes ses souliers. J’avais de plus en plus peur de rencontrer

quelqu’un de connaissance. Heureusement, il ne passa personne. La rue

était déserte. Mais boulevard Saint-Germain, on commença de nous

regarder. Dans la rue des Écoles, nous fîmes sensation. Je n’étais pas

fier. Ce fut le moment que l’homme du monde choisit pour laisser tomber

ses bottines, qu’il tenait à la main.

--Po’tez-les, fit-il. La charité vous l’o’donne!

C’est vrai, après tout, que la charité l’ordonnait. Nous prîmes chacun

une bottine, du bras que nous avions de libre. Quand nous fûmes arrivés

au numéro vingt de la rue Guy-de-la-Brosse, je poussai un immense soupir

de soulagement et sonnai de toutes mes forces.

--Quel étage? demandai-je.

--... Au t’oisième!

Mais, même en le poussant, en le tirant, en s’y prenant de toutes les

façons, il fut impossible de lui faire gravir les marches. Il regarda

ses pieds d’un air sagace, et déclara:

--_Ils_ descendraient bien: mais _ils_ ne veulent pas monter!

Alors nous lui fîmes un fauteuil de nos mains liées et le portâmes comme

un malade. Il avait consenti à reprendre ses bottines, et nous en

donnait de petits coups sur la tête, pour nous exciter.

--... P’omenade à mulet, disait-il, sur la montagne, c’est beau!

Je crois qu’il se figurait être en Suisse. Au troisième, nous le

déposâmes par terre. Il s’assit sur une marche de l’escalier, l’air bien

sage.

--Vous avez votre clef? interrogeai-je.

--Voui, j’ai m...ma clef!

Il la tira péniblement de sa poche et nous la tendit.

J’essayai de l’introduire dans la serrure. La clef n’entrait pas.

--Ce n’est pas celle-là, dis-je. Vous devez vous tromper.

--Puisque j...je ’ous l’dis, que c’est c...celle-là!

Je remis la clef dans la serrure et fouillai, fouillai, fouillai. A la

fin, j’entendis des pas. La femme de l’homme du monde, sans doute, ou un

domestique. Quel bonheur!

Bruit de verrous tirés. La porte s’ouvre, un homme en caleçon paraît, un

revolver à la main. Il crie:

--Des cambrioleurs! Des cambrioleurs! Au secours: des cambrioleurs!

L’homme du monde, mon ami et moi nous roulâmes épouvantés jusqu’au

palier du second.

--Ah çà, dis-je à l’homme du monde, vous n’habitez donc pas au

troisième?

Il réfléchit profondément, puis avec gravité:

--Si, j’ha’ite au t’oisième. Seulement... j’ vous avais pas dit au

’ingt, j’ vous avais dit au «un»!

* * * * *

Qu’est-ce que vous auriez fait, à notre place? Nous en avions assez,

nous en avions trop! Nous redescendîmes les étages quatre à quatre,

demandâmes le cordon au concierge, et quelques minutes après nous étions

loin. Quant à l’homme du monde, il s’était rassis sur une marche de

l’escalier. Je suppose qu’il aura eu une discussion agitée avec le vrai

locataire du troisième.

* * * * *

Cette histoire est rigoureusement vraie, sauf qu’elle ne s’est point,

bien entendu, passée rue Guy-de-la-Brosse.

Monsieur Barbe-Bleue... et Madame · 第 11 / 29 题