L’ÉPOUVANTAIL

C’est une gentille propriété, nous dit l’ancien locataire, d’une voix

monotone et très douce, c’est une propriété très agréable et tranquille,

tranquille! On n’est pas dérangé.

Vous l’avez peut-être vous-même remarqué: dès qu’on nourrit la plus

vague intention de faire sienne une demeure, on n’écoute jamais ceux qui

l’habitent encore, ou plutôt on ne prête à leurs paroles qu’une oreille

à la fois méfiante et dédaigneuse. Pour quelle raison le quittent-ils,

ce lieu qui vous séduit, quel insupportable inconvénient y ont-ils

découvert que vous ne savez distinguer? Et, en tout cas, comme ils ont

mal arrangé «ça», de quel mauvais goût ils ont fait preuve! Ils n’ont

pas compris, ces gens-là; ils étaient indignes du site et de la maison.

Pourtant, je le devais bien reconnaître: ainsi que l’affirmait le

précédent locataire, qui nous précédait à travers les chambres et dans

les allées d’un grand jardin mal entretenu, y traînant ses pantoufles de

cuir, ce petit pavillon construit en tuffeau, que le soleil avait doré,

possédait les mérites de la vieille architecture paysanne en Touraine:

une espèce de dignité sans recherche, une harmonie de proportions dont

nos bâtisseurs modernes ont perdu le secret. Il était assez loin du

village pour qu’on s’y trouvât en pleine campagne, assez près toutefois

pour que les ravitaillements demeurassent aisés. La pelouse ensauvagée

n’avait besoin que d’un coup de faux; quelques pieds de géraniums et

d’hortensias rendraient toute leur grâce aux parterres arides. Enfin,

les ombrages de ces vieux arbres étaient profonds, aimables, pacifiques.

Marie-Thérèse, qui, dès qu’elle respire l’air de la campagne, se croit

capable de devenir une vraie campagnarde, s’empressa de s’informer:

--Il y a un potager?

--Un verger seulement, après le jardin anglais, dit l’ancien locataire,

toujours placide. Il est planté de cerisiers et descend en pente vers le

marais. C’est un joli endroit, un très joli endroit.

Et il nous y conduisit, à petits pas, se retournant parfois pour nous

dévisager, tout naturellement, de ses yeux clairs dont le regard avait

quelque chose d’acide et de coupant. Un trousseau de clefs cliquetait

dans sa main.

Sous les cerisiers en fleurs, l’herbe était restée drue, fine et courte.

La sève du printemps revenue la teignait d’un vert tendre et joyeux. Et

puis, au delà d’une muraille brodée de lierre, le sol dévalait, couvert

de genêts en fleurs, jusqu’à des saules bas, boules d’argent bleui qui

moutonnaient sur la terre spongieuse. Pas un homme, de ce côté, pas une

maison: une immensité silencieuse, sauvage et solitaire, que semblait

regarder, du sommet du plus grand des cerisiers, un épouvantail habillé

en femme, grotesque et ridiculement ressemblant, si je puis dire, coiffé

d’un chapeau de jardin d’où pendaient encore quelques fleurs déteintes,

voilé d’un crêpe très épais, vêtu d’un corsage rouge et d’une jupe rouge

qui laissaient deviner des jambes chaussées de bottines et de bas. Et

dans un de ses espèces de moignons, gantés de grosse peau noire, la

figure patibulaire tenait une sorte de martinet dont les lanières

s’agitaient au vent.

--Oui, dit Marie-Thérèse en frissonnant. C’est un beau paysage! Mais

c’est... c’est lugubre!

--L’épouvantail? fis-je en souriant.

--Le marais, plutôt, suggéra l’ancien locataire, de sa voix toujours

égale. J’ai trouvé l’épouvantail là où il est, en arrivant, et il est

utile, je vous assure. Ce que les oiseaux sont pillards, ici! Ne touchez

pas à l’épouvantail si vous tenez à vos cerises.

Il ajouta que c’étaient des anglaises, excellentes, discuta les termes

de la cession de bail, sans âpreté, mais sans aucun empressement, et

nous quitta sur un salut qui ne manquait pas de bonne grâce. Huit jours

après, quand nous revînmes pour nous installer, il avait déménagé comme

il l’avait promis, laissant les clefs chez un fournisseur.

J’ai toujours aimé les hommes qui ne font pas de bruit. Il en est tant

d’autres dont les gaietés sont plus insupportables encore que les

colères, dont les expansions froissent l’âme comme une averse de

cailloux sur la peau nue. Ils sont «communicatifs»? La belle affaire! Un

humain communicatif est un animal sans pudeur, qui parle de lui et qui

ramène à lui, pour penser à lui, tout ce que vous lui dites. Voilà

pourquoi ce fut plutôt avec un sentiment de sympathie indifférente

qu’après cette première visite je me rappelais le visage, à peine

entrevu, de l’ancien habitant de notre pavillon: il avait eu le bon goût

de ne proférer que de rares paroles, il ne s’était pas jeté brutalement

entre moi et les choses que je regardais. Marie-Thérèse n’était pas de

mon avis. Elle répéta plusieurs fois--les femmes répètent plusieurs fois

toutes leurs pensées, c’est une faiblesse à quoi il faut avoir la

patience de s’habituer--qu’elle était heureuse de savoir que nous ne

reverrions plus «cette espèce de chat-tigre, qui faisait patte de

velours». Mais elle est bonne ménagère: ceci l’obligea d’avouer qu’il

avait du moins laissé la maison dans un état de scrupuleuse, de

méticuleuse propreté. Les vieilles boiseries peintes en blanc qui

lambrissaient la plupart des pièces avaient été lavées à la potasse, la

baignoire passée au sable, les parquets grattés à la paille de fer, et

cirés! Et le peintre en bâtiment du pays, dont nous réclamâmes cependant

les services pour certaines modifications que nous estimions

avantageuses, nous certifia qu’il n’était pour rien dans ces travaux

minutieux, et que notre prédécesseur avait dû les accomplir lui-même.

Sans doute c’était un avare ou un maniaque, les deux peut-être tout à la

fois. Cela nous fit sourire, puis bientôt nous n’y songeâmes plus: nous

étions _chez nous_, l’un à l’autre, unis pour nous aimer, satisfaits

d’avoir trouvé la solitude et la béatitude.

La vieille bonne qui a élevé Marie-Thérèse s’était d’elle-même élevée au

rang de cordon bleu. Elle nous suffisait pour tout domestique. Un vieux

jardinier du pays, le père Didat, ratissa les allées, bêcha les

plates-bandes et planta les fleurs. Il faisait en même temps les gros

ouvrages. Et, moi, je repris ma boîte à couleurs et mon chevalet: pour

modèle, n’avais-je pas Marie-Thérèse? Marie-Thérèse jeune et nue,

Marie-Thérèse en cheveux poudrés, dans la lumière blonde qui tombait en

frisant des vitres du salon, Marie-Thérèse en jupe claire, sous les

grands arbres, dans la tiédeur alanguissante de cette fin de printemps?

J’étais seulement surpris de rencontrer chez elle une nervosité

singulière qui se traduisait par de la stupeur, de longs silences, des

frissons. Mais, quand je lui en demandais la cause, elle ne parvenait

pas à se l’expliquer.

--On n’est pas chez soi, ici, disait-elle, on n’est pas chez soi!

Je haussais les épaules. Préférait-elle Paris, où tout trépide, depuis

les entrailles de la terre, traversées par les lourds convois des trains

électriques, jusqu’aux poignées de mains des ambitieux? Ne vivions-nous

pas dans une paix délicieuse, inexprimable? Même le boucher, le

boulanger, venaient à sept heures du matin, quand nous dormions encore.

On ne voyait personne.

--Oui, répliquait Marie-Thérèse avec entêtement, mais c’est comme s’il y

avait quelqu’un!

--Un fantôme?

Elle se fâcha. Marie-Thérèse est une personne pour qui la croyance aux

fantômes fait partie intégrante de la religion. Et, puisqu’elle n’a plus

de religion, elle ne croit plus aux fantômes, n’est-ce pas? Tel était

son raisonnement, qui est celui de beaucoup de femmes fières d’être

«libérées». Elles redoutent instinctivement que tout soupçon de

surnaturel ne les fasse rentrer dans le chemin perdu de la foi. C’est ce

qui prouve, me semble-t-il, que leur agnosticisme n’est pas bien solide.

Car, pour moi, c’est tout le contraire. Je suis tellement persuadé qu’il

n’y a _rien_ que ce serait une distraction, un changement heureux dans

l’aridité de mon imagination, de m’apercevoir un jour qu’il y a quelque

chose. C’est ainsi que le régent Philippe d’Orléans, qui était athée,

dépensa vingt mille louis pour voir le diable, et déplora qu’il ne l’eût

point vu.

Je dois pourtant reconnaître qu’il y avait, dans notre jardin, une place

qui m’inspirait une répugnance égale à celle qu’éprouvait Marie-Thérèse:

le verger. J’en étais d’autant plus humilié que, d’autre part, il

m’attirait. Ce paysage de marais, à la fois tragique et lumineux, dominé

au premier plan par cette prairie plantée d’arbres et la silhouette

originale de l’épouvantail, offrait des accents vigoureux, un caractère

de grandeur assez rare en Touraine. A plusieurs reprises j’y transportai

mon chevalet. Jamais il ne me fut possible de demeurer plus de quelques

minutes assis devant ma toile. Oh! ne croyez pas que j’aie à vous

révéler des impressions extraordinaires, dramatiques, mystérieuses:

j’avais froid, voilà tout, sous les rayons du soleil le plus ardent,

froid _par l’intérieur_, ainsi qu’à la fin d’un accès de fièvre; et

voilà pourquoi, sans doute, je me laissais envahir, comme un malade, par

un invincible besoin de penser à des choses tristes, à l’inutilité de

tout effort, puisque la vie n’est qu’une seconde entre deux éternités, à

la dérision de ce qu’on appelle le succès, aux haines qu’on accumule sur

sa tête, bien plus que les affections, à mesure qu’on vieillit. Oui,

oui, c’était cela! Surtout, il me semblait qu’en ce lieu j’étais haï

formidablement, que l’air même autour de moi me détestait. Presque

inconsciemment, en tout cas, sans vouloir m’en préciser le motif à

moi-même, j’abandonnai le verger. Marie-Thérèse ne m’interrogea point,

et je m’en applaudis: je lui eusse répondu sans bonne humeur, et je

cultive ma bonne humeur comme les gens douillets leurs aises et leur

santé.

Je suppose que nous eussions, plus tard, oublié les ombres invisibles

qui semblaient planer sur nous, classant tout simplement dans nos

souvenirs la maison tourangelle comme confortable et manquant de gaieté,

si le père Didat, le jardinier, ne nous eût un jour avertis que les

cerises étaient mûres. D’après les conventions qui nous liaient, nous

avions le droit de consommer autant qu’il nous plairait des produits du

jardin, le surplus devant être vendu et partagé entre lui et nous «à

moitié fruit». Moyennant quoi il entretenait la propriété pour une somme

insignifiante. Donc, nous décidâmes la cueillette des cerises. C’est

toujours, pour des citadins, une sorte de fête champêtre, qu’ils

associent, dans leur mémoire, à des souvenirs d’enfance, à des

gaillardises lues ou chantées. Je décidai qu’on accompagnerait le père

Didat. Celui-ci se mit en marche avec une échelle, nous le suivions,

portant des paniers. Arrivés sur ce que nous appelions, peut-être par un

retour sur nos anciennes méfiances, «le champ de bataille», le vieux

jardinier remarqua, d’une voix sentencieuse:

--Il y en a des cerises, cette année! Les oiseaux n’y ont pas touché.

Et, tout à coup, le silence de ce verger me frappa d’une façon

singulière, excessive. Pas un moineau, pas un pillard ailé, sur ces

arbres couverts de fruits. Et il me revint à l’esprit qu’il en avait

toujours été de même, à chacune de mes visites. L’ancien locataire avait

eu bien raison de dire que cet épouvantail était excellent. J’exprimai

cette opinion à haute voix.

--Bien sûr, fit le père Didat paisiblement. Meilleur que l’autre.

--L’autre? demandai-je. On l’a donc changé?

--Oui. Avant c’était un bonhomme. Et c’était moi qui l’avais dressé.

Dame! c’était pas si bien fignolé. J’ai point des imaginations comme

ceux de la ville...

--Alors, celui-là, c’est l’ancien locataire qui l’a planté?

--Lui ou sa dame, répondit le jardinier.

--Sa dame? Mais il était seul quand il nous a reçus dans la maison!

--Y a pas d’étonnement! Y avait des mois qu’elle était partie. Vous

savez, ils s’entendaient point guère, qu’on disait dans le pays: des

étrangers, des Parisiens comme vous... Lui n’était pas causeur.

Il appuya son échelle sur une des maîtresses branches du plus grand

cerisier, et commença méthodiquement sa cueillette. Les lanières du

martinet que tenait l’épouvantail se balançaient doucement à cinq pieds

au-dessus de sa tête.

--C’ que c’est gras, sur ces branches, dit-il tout à coup, c’ que c’est

gras... C’est point pourtant commun que la gourme des cerisiers soit

grasse: ça poisse, d’habitude. Et puis c’est une graisse qui sent point

bon... et ça glisse! J’aurais dû quitter mes souliers.

Nous entendîmes grincer sur l’écorce les clous de ses lourdes

chaussures, et il se rattrapa, comme il put, à pleines mains, sur

l’épouvantail.

* * * * *

J’aime mieux ne pas vous dire ce qui tomba sur nos têtes, et je ne puis

pas, en vérité, je ne puis pas! J’oserais révéler l’épouvante, mais non

pas la hideur. L’épouvantail avait basculé, et c’étaient des os, des os,

des os!...

L’homme en fuite, l’homme qu’on n’a jamais retrouvé, avait eu raison de

dire que c’était un bon épouvantail: une femme crucifiée!

Monsieur Barbe-Bleue... et Madame · 第 6 / 29 题