M. Langrevin hoche la tête.

--Beaucoup de nouveau, c’est vrai.

--On m’a dit... On m’a dit que tu avais des ennuis?...

--Oh! c’est arrangé...

Marcel est très soulagé. Il s’assoit.

--Je suis content de ce que tu me dis là...

--Oui, c’est arrangé. Ton beau-frère...

Marcel lève le nez.

--Et Girbel...

Marcel ne baisse pas le nez.

--Ils ont trouvé une combinaison. Girbel prend tout le passif à sa

charge. Il achète la librairie à des conditions... très convenables...

même assez larges... Personne n’en saura rien... Je viendrai au bureau

comme par le passé... J’aurai toujours l’air d’être à la tête de mes

affaires. Mais je n’aurai plus aucun souci. Je serai tranquille... très

tranquille... comme un vieil employé de la maison.

Un sanglot lui a échappé en disant cette dernière phrase... Est-il

ennuyé d’avoir trahi ses vraies impressions?... On ne sait pas... On ne

sait pas... Peut-être est-il soulagé de ne plus mentir...

Marcel, d’ailleurs, était bien fixé avant, dès le début même. Il a

laissé son père aller jusqu’au bout.

--Ils t’ont fait accepter cela!

--Ils préparent un sous-seing privé que l’on m’enverra tout à l’heure.

--Tu n’as pas signé?

Marcel s’est levé du coup.

--Comment veux-tu? balbutia son père.

--Tu ne signeras pas... Ton fils est là, papa. Si tu passes la main, ce

sera à ton fils. Et seulement quand ça te fera plaisir.

--Voyons, Marcel. As-tu les moyens?

--Ils ne sont pas loin.

--Mon petit, il faut de grosses sommes.

--Mais encore?

--Il faut cent quatre-vingt mille francs pour l’affaire de Lyon. Je

t’expliquerai. Plus trois cent mille.

Marcel enregistre.

--Et pour quand?

--Les cent quatre-vingt mille assez pressés. Enfin... quinze jours. Pour

le reste, sans compromettre davantage notre crédit, on peut attendre de

deux mois à six mois.

--Alors, ne t’en fais plus.

--Comment?

--Avec mes ressources personnelles, et un coup d’épaule d’un ami du

Midi... on passera ça sans douleur...

--Je voulais te dire encore une autre chose...

--Qu’est-ce que c’est?

--Je n’ai pas voulu leur parler à eux de trente mille francs... que m’a

prêtés Pecq-Vizard.

--Pecq-Vizard!... Ah! ah! fait Marcel, dont les jeunes dents se

découvrent.

--Figure-toi qu’il y a quinze jours j’étais tellement désemparé que j’ai

écouté quelqu’un qui était venu ici m’apporter un renseignement de

Bourse.

--Ce quelqu’un, dit Marcel illuminé, c’était, pardi bien Gustave!

--Tu le sais?

--Non. Mais Gustave, avec sa bonne étoile, devait sûrement se trouver

là.

--Alors, Pecq-Vizard, ce matin, est venu me réclamer cette somme.

... Oh! je ne sais pas ce que j’aurais donné pour lui flanquer son

argent à la figure.

--Eh bien, papa, je pourrai t’offrir ce plaisir-là... Quoique, trente

mille francs, pour se payer la tête de Pecq-Vizard, ça me paraisse un

peu cher. D’ailleurs, il ne faudra pas les lui jeter à la figure... Il

faudra les lui rendre simplement... Je vais distiller ça... Et ce qui

serait bien, ce serait de les lui reprendre ensuite, avec quelques

autres billets... Je ne suis d’ailleurs pas fâché de renouer des

relations avec ce monsieur peu sympathique, mais plein aux as... Il

pourra m’être utile pour mon émission. Je voulais placer mes titres

moi-même... Mais je prévois que les affaires de chez nous vont absorber

pendant quelque temps mon activité...

--Marcel, tu es devenu un garçon magnifique... Qu’est-ce que tu as fait

pour ça?

--Le soir, dans Bordeaux, j’étais si préoccupé par mes affaires que je

marchais beaucoup, sans m’en douter.

--Alors, maintenant, voilà que tu aimes les affaires?

--Tu verras ça, puisque nous allons travailler ensemble... Tu ne seras

pas mécontent de ton petit compagnon.

Ils restent quelques instants à se regarder.

--J’en avais assez d’être seul, dit M. Langrevin.

--Et moi aussi, papa. Tiens, on n’a même pas pensé à s’embrasser.

Ils s’embrassent rapidement. La peau de vieux père, c’est rugueux, et

l’on ne s’y attarde pas.

Émile, un instant après, frappe à la porte. C’est pour annoncer--il y a

vraiment des gens qui savent choisir leur heure--M. Tury-Bargès.

Langrevin, du regard, interroge son fils...

--Eh bien, dit Marcel, il faut le faire entrer.

Il y a chez Émile, simple garçon de bureau, un dramaturge qui s’ignore.

Il s’est bien gardé de prévenir le magistrat de la présence de Marcel,

et en introduisant M. Tury-Bargès, il met quelque temps à s’effacer,

pour avoir son petit coin de spectacle...

--Tiens, c’est Marcel!

--Mais oui, Florentin.

Il va à son beau-frère, et lui donne une de ces poignées de main

solides, proportionnée non à l’affection véritable, mais à l’intervalle

qui a séparé deux entrevues.

--On m’a dit que vous étiez revenu à Paris, et je suis étonné de ne vous

avoir pas vu plus tôt.

Marcel répondit simplement:

--J’attendais une occasion.

Tury-Bargès cherche d’abord s’il y a quelque chose à comprendre. Puis il

s’approche de Langrevin et à demi-voix:

--Je vous ai apporté le papier à signer.

--Mon fils est au courant, Florentin.

--Oui, dit Marcel, mon père m’a raconté... Je vous remercie, Florentin,

des efforts que vous avez faits pour le tirer d’embarras...

... Mais je dois vous dire que nous avons trouvé ensemble une autre

combinaison.

--Une autre combinaison?

Marcel se contient.

--Oui... Une combinaison qui nous permettra de laisser mon père à la

tête de ses affaires, et ne l’obligera pas à abandonner en fait cette

maison qui est son œuvre.

M. Tury-Bargès sait garder, lui aussi, un certain empire sur lui-même.

Il s’adresse à M. Langrevin...

--Monsieur Langrevin, je ne pense pas que vous ayez changé d’avis, et

que vous ayez oublié les avantages de la proposition Girbel, qui nous

permet de couper court à tous les bruits fâcheux.

--Vous vous adressez à mon père, Florentin. Mais il m’autorise à vous

répondre pour lui. Il m’a dit toutes vos raisons qui sont des plus

honorables. Vous tenez à ce que notre réputation et la vôtre, par

ricochet, ne soient pas atteintes. Sentiment, je le répète, fort

acceptable. Et je me sens disposé à le ménager, autant seulement qu’il

se concilie avec un autre sentiment auquel on n’a peut-être pas assez

songé...

Sa voix se hausse malgré lui.

--Je suis décidé à faire l’impossible pour ne pas porter atteinte à

votre situation, mais je pense d’abord à ménager la fierté, l’orgueil,

si vous voulez, du fondateur de la maison Langrevin...

Il continue avec moins de solennité, d’une voix plus sourde et plus

brutale:

--Je ne veux pas de cette abdication qu’on cherche à lui imposer. Je

veux que mon père, secondé par son fils, reste à la tête de ses

affaires. Nous allons tâcher de sauver la barque, le père et le fils,

par les moyens du bord.

Un silence.

--C’est très bien, dit M. Tury-Bargès, les lèvres amincies... Vous me

voyez très satisfait de ces belles résolutions, mais je suis étonné de

ce dévouement subit. Voici près d’un an que nous n’avons pas entendu

parler de vous...

--Si j’avais su mon père dans l’embarras, croyez bien que je serais

revenu plus tôt!

--J’ai tout de même, dit le gendre, un peu voix au chapitre. Et, quand

je vous vois prendre en main le sort de la maison Langrevin, il m’est

impossible de ne pas éprouver quelque... inquiétude, en songeant à votre

passé...

Ce n’est pas mal dit, mais c’est un peu direct. Cela fait sursauter M.

Langrevin.

--Florentin!...

--Laisse-le parler, papa. J’attendais ce reproche. C’est entendu, j’ai

signé des traites du nom de mon père, ce nom qui se trouvait être le

mien. Il a fait honneur à ma signature qui était aussi la sienne. Alors

permettez-moi de m’en souvenir aujourd’hui. Il n’est jamais trop tard

pour ça. Vous avez rappelé à papa que j’avais vis-à-vis de lui une

vieille dette. Il ne me la réclamait pas, mais elle sera portée en

compte.

--C’est bien, dit M. Tury-Bargès, c’est bien...

Il n’a pas encore sa phrase de sortie. Mais il la trouvera sur le pas de

la porte.

--Je n’ai plus rien à faire ici. Vous êtes responsable de ce qui

arrivera.

--J’accepte cette responsabilité.

M. Langrevin est gonflé de satisfaction. Il a assisté à une belle passe,

dont le côté un peu théâtral ne l’a pas gêné. Marcel est moins content.

Il lui semble qu’il a fait des phrases au contact de Tury-Bargès. C’est

effrayant ce que ça s’attrape, l’éloquence!

--J’attends qu’il soit bien parti pour descendre. Je vais à un

rendez-vous à mon bureau. Et puis je téléphonerai à Bordeaux.

--Quand est-ce que je te revois?

--Mais tout de suite. Je suis rentré maintenant. Je dîne et je couche à

la maison!

L’année précédente nous avions vu Marcel rentrer un matin chez son père

un peu avant huit heures. Aujourd’hui, c’est vers cette heure-là qu’il a

quitté la maison.

Émile, en arrivant pour faire le bureau, a vu son jeune maître prêt à

sortir, le chapeau sur la tête, un portefeuille sous le bras. Une heure

et demie plus tard, Marcel rentrait, ayant passé à la banque, et

rapportant dans sa serviette les trente mille francs destinés à M.

Pecq-Vizard.

Le père et le fils, la veille, avaient dîné ensemble. Et Marcel avait

raconté toute sa campagne de Bordeaux au vieux Langrevin, qui n’avait

cessé de le regarder avec des yeux malins et intéressés, ce qui était sa

façon à lui de sourire. Toutes les récentes affaires de M. Isidore y

avaient passé, depuis les terrains des Landes jusqu’au plomb

argentifère, sans oublier un procédé pour fabriquer le bleu d’indigo, un

nouveau four de boulanger et un engrais prodigieux.

Vers onze heures, ils s’étaient dit bonsoir, Marcel s’était endormi dans

son lit de jeune garçon, où il fut très étonné de se retrouver au

réveil. Les souvenirs du jour précédent, chassés la nuit par les rêves,

reprenaient leur place dans sa tête.

Maintenant, ce matin, il était en pleine conversation avec son père. Il

ne s’était pas installé à son ancienne petite table, comme au temps

jadis, où ils se trouvaient séparés par toute la largeur de la pièce. M.

Langrevin était à sa place, et Marcel, ayant tiré une des tablettes

rentrantes, avait pris place à une aile du bureau. Un chercheur de

symboles eût aimé à dire qu’il était devenu le bras droit de son père.

Malheureusement le hasard avait voulu qu’il s’assît à sa gauche. Le

symbole était loupé. Mais ça ne changeait rien à la réalité des choses.

--J’ai, dit Marcel, téléphoné à Pecq-Vizard que tu avais à lui parler

d’urgence...

--Et qu’a-t-il répondu?

--Ce n’est pas lui qui a pris la communication.

--Il est capable de ne pas venir. Il va croire que j’ai un service à lui

demander.

--Tu commences à le connaître, papa. Mais j’ai pris mes précautions.

J’ai dit à l’employé qui se trouvait à l’appareil que c’était pour la

régularisation d’une opération récente dont M. Pecq-Vizard était venu

entretenir M. Langrevin.

--Oui, je vois très bien ce qu’hier il aurait désiré. Il s’était dit:

Langrevin va peut-être prendre un arrangement avec ses créanciers. Je ne

veux pas être traité comme eux. Ma créance à moi est toute récente. Elle

date du moment où Langrevin était déjà mal en point. Ce n’est pas une

créance d’affaires. Il faudrait obtenir de Langrevin une reconnaissance

de dette plus forte, afin qu’à la répartition je rentre à peu près dans

mon argent.

--Ah! papa! tu le connais bien! C’est certainement son idée de derrière

la tête, et c’est pour ça qu’il viendra ce matin... Nous allons le

recevoir ensemble. Seulement laisse-moi t’adresser une prière: reste

calme. Froid, si tu veux, j’aime autant que tu sois froid, mais calme.

--Je ferai ce que tu voudras. Je suis ton employé maintenant.

--Oh papa!

--Ça m’est égal, d’être ton employé. Celui de Girbel, ça m’embêtait un

peu.

--En deux mots, voici la situation. J’ai déjà placé la moitié de mon

affaire d’Espagne. Pecq-Vizard est tout désigné pour m’en prendre un bon

paquet. Je vais lui rendre le bien pour le mal. Je le fais entrer dans

une affaire excellente.

--Si ces titres sont si bons, on pourrait trouver d’autres personnes à

qui les offrir.

--On a Pecq-Vizard sous la main. On va lui rendre son argent: il sera

dans des dispositions adorables dont il serait criminel de ne pas

profiter.

--Entrez, Émile. Qu’est-ce que c’est?

--Une jeune demoiselle qui demande à parler à M. Marcel...

--C’est Jacqueline. Faites-la venir... Papa, tu vas voir une charmante

petite femme, ma secrétaire.

--Ta secrétaire...

--Ma secrétaire, et voilà tout. Papa, est-ce que tu commencerais à avoir

l’esprit mal tourné?... La voilà. Jacqueline, venez dire bonjour à mon

père... Comment la trouves-tu?

--Mais je ne puis encore me prononcer sur ses mérites... D’aspect, elle

est charmante.

--Eh bien, à partir d’aujourd’hui, je t’autorise à l’appeler ma cousine.

--Ma cousine?

--C’est la fille de Gustave. Mais oui! On accuse ce pauvre Gustave--je

le dis devant sa fille qui a entendu cela assez souvent--on lui reproche

de ne pas réussir ce qu’il entreprend. Tu reconnaîtras maintenant que

c’est injuste. Jacqueline, vous avez les papiers?

--Les voici.

--Je vais voir ça. Ce sont les rapports pour la mine du haut? Tu vois,

papa, elle les a terminés elle-même. Je lui avais dicté le premier

exposé, et pour l’autre je n’ai fait que lui donner les notes.

--Et je suis sûr que tu n’as pas besoin de vérifier?

--Mais je vérifie toujours. Elle ne me pardonnerait pas de ne pas revoir

ce qu’elle a fait. Elle et moi, nous sommes des gens trop sérieux pour

croire à l’infaillibilité des esprits humains.

Il disait cela en feuilletant le rapport...

--Oui, je l’attendais là... Un petit chapitre de cuivre de trente mille

francs que j’avais oublié de lui rappeler hier.

--Mais dont vous aviez parlé l’autre jour...

--Tu vois, papa, voilà pourquoi j’ai confiance en elle... Elle

s’intéresse tellement à ce qu’elle fait!

Jacqueline, qui semblait ne pas entendre (elle entendait peut-être tout

de même), Jacqueline feuilletait le premier rapport.

--Je voudrais avoir un petit coin pour retoucher cela... Il y a là des

chiffres qui ne ressortent pas...

--Mais, ça me paraît bien, dit Marcel.

--Excusez-moi, mais à moi, ça ne me paraît pas bien... Est-ce qu’il y a

une pièce où je pourrais travailler?

--Mais oui, mademoiselle, dit le père Langrevin.

--Appelle-la Jacqueline, papa.

--Mais oui, Jacqueline, allez donc par ici...

--Jacqueline, dit Marcel, je crois que vous ferez bien de choisir votre

installation une fois pour toutes, car nous allons déménager. Oui, nous

allons habiter ici. Nous rentrons, vous et moi, dans la maison

Langrevin.

Jacqueline, qui s’en allait, se retourne, fait: Ah! puis, tout de suite:

--C’est par cette porte-là?

--Écoute, dit Langrevin à son fils, la jeune fille une fois disparue, tu

n’as pas remarqué qu’elle faisait une drôle de figure, quand tu lui as

annoncé que tu revenais à la maison?

--Non, dit Marcel. Pourquoi?

Il ne s’attarda pas à cette idée...

Émile, cependant, annonce M. Pecq-Vizard. Il ne sait pas l’intérêt que

peut avoir cette visite. Mais il devine qu’il est assez considérable.

Aussi s’efforce-t-il de prendre un air impassible.

Pecq-Vizard cache sa méfiance sous un petit air pressé. Il touche

protocolairement la main de Langrevin, et aperçoit, non sans surprise,

Marcel.

--Tiens, tu es là, toi?

Marcel, lui aussi, a droit à un effleurement de main.

Puis M. Pecq-Vizard abandonne Marcel et s’adresse à M. Langrevin. Il

tâche évidemment de ne pas être trop sec...

--Tu m’as fait demander. Je pense que c’est pour une chose importante:

j’ai un conseil d’administration tout à l’heure...

Marcel prend la parole:

--Monsieur Pecq-Vizard, mon père m’a mis au courant de ce qui s’est

passé. Je sais qu’il vous a emprunté il y a peu de temps trente mille

francs. Il se trouvait dans un pas difficile...

--Oui, et il ne m’a pas soufflé mot de ces difficultés.

--Je sais. Vous ignoriez qu’il était dans l’embarras. Alors vous ne vous

êtes pas douté de l’importance du service que vous lui rendiez... C’est

ce que j’ai dit à papa. Tu aurais dû dire à ton ami que tu avais des

ennuis. Alors ce n’est pas trente mille francs qu’il t’aurait prêtés,

mais tout ce qui t’était nécessaire pour te remettre à flot.

--J’ignore, répond M. Pecq-Vizard après un léger silence, j’ignore ce

que j’aurais fait. Ce que je sais bien, c’est que votre père m’a caché

sa situation, et qu’il me semblerait tout à fait injuste d’être traité

comme ses autres créanciers, qui, eux, ont fait des affaires avec lui,

qui en subissent les risques, et dont le découvert actuel comprend un

bénéfice, ce qui n’est pas mon cas... Il serait anormal de toucher comme

eux--mettons trente ou quarante pour cent--de ce que votre père me

doit...

--Monsieur Pecq-Vizard, ce raisonnement est inattaquable...

Pecq-Vizard paraît inquiet. Il n’aime pas les gens qui lui donnent trop

vite raison.

--Je dois vous dire, continue Marcel, que nous comptons donner bien plus

de trente ou quarante pour cent aux créanciers de mon père. J’espère

qu’ils auront la totalité.

--Vous espérez, mon garçon, vous espérez...

--Tiens! Vous ne me tutoyez plus, monsieur Pecq-Vizard?

--Si, je te tutoie, répond Pecq-Vizard gêné, mais je ne t’avais pas vu

depuis quelque temps. Il me semble que tu es plus grand garçon

maintenant...

--Vous pouvez continuer à me tutoyer... ça ne me gêne pas... je vous

disais donc que nous espérions...

--Que vous espériez: ce ne sont que des espérances.

--Il se peut qu’elles soient déçues. Mais nous avons autre chose à vous

remettre aujourd’hui. Vous comprenez bien, monsieur Pecq-Vizard, que

nous n’aurions jamais été déranger un homme comme vous qui a ses

journées occupées par des conseils d’administration, pour ne lui verser

que de l’espoir.

M. Pecq-Vizard ne sait où Marcel veut en venir. Son visage trahit de

l’incertitude et l’incertitude, chez lui, s’appelle toujours méfiance.

Marcel cependant a ouvert sa serviette: il en a tiré non pas un chèque,

mais trois liasses de billets.

--Voici ce que vous avez prêté à papa.

--C’est toi qui me le donnes?

--Moi, non. C’est papa qui vous le rend.

--C’est toi qui le donnes pour lui?

--Monsieur Pecq-Vizard, ça, c’est les affaires de la maison. Vous avez

eu l’obligeance de prêter trente mille francs à mon patron. Comme j’ai

repris ma place chez lui (avec de l’avancement), c’est moi qu’il a

chargé de faire en son nom cette restitution.

--Si je t’ai posé une question, dit M. Pecq-Vizard, c’est que je

m’intéresse tout de même un peu à votre situation...

--Comme vous nous l’avez prouvé bien des fois. Toutes les fois que, dans

une situation florissante, nous avons fait appel à votre obligeance,

nous avons constaté le vif intérêt que vous nous témoigniez.

--Tu veux dire?

--Je veux dire ce que vous avez dit vous-même tout à l’heure. Vous êtes

venu au secours de papa sans savoir qu’il était à un moment difficile.

Vous êtes plutôt l’ami des jours heureux. Ce n’est pas si mal que ça. Il

y a tant de gens qui sont jaloux et qui supportent mal la prospérité des

autres.

--Mon ami, je ne sais pas ce qui te prend: je t’ai posé là une question

très naturelle. Il m’a semblé intéressant d’apprendre que tu étais en

état de donner un coup de main à ton père.

--Monsieur Pecq-Vizard, même si nous n’avions pas opéré aujourd’hui

cette petite restitution, vous auriez eu bientôt une occasion de

constater par d’autres indices que nous n’étions pas si mal en point. Je

comptais aller vous voir demain. Je croyais que vous étiez toujours dans

les mêmes termes d’amitié avec papa...

--Mais où as-tu pris que mes sentiments aient changé?

--Vous êtes gentil, monsieur Pecq-Vizard. Vous avez déjà oublié votre

petite scène d’hier?

--Je suis venu dire à ton père exactement ce que je t’ai dit tout à

l’heure. Voyons, Maurice, est-ce que j’ai été aussi dur que ça?

--Non... non... mais tu m’as fait un peu de peine.

--Je te jure que ce n’était pas du tout dans mes intentions. Tu m’en

veux?

--Non, je ne t’en veux pas. Ça m’a fait faire un petit retour sur

moi-même. Moi aussi, il m’est arrivé d’être un peu dur pour des gens.

--Mais, qu’est-ce que c’est, Marcel, que cette merveilleuse affaire dont

tu voulais me parler?

--Je vous répète: j’ignorais ces petites piques que vous aviez eues avec

papa... Mais, quand j’ai mis cette affaire en train, je m’étais dit tout

naturellement il faut que M. Pecq-Vizard soit avec nous.

--Dis-lui donc, Maurice, à ton entêté de fils, que je n’ai jamais cessé

d’être avec vous! Tu entends, Marcel, tu viendras à mon bureau cet

après-midi, de deux à cinq, je n’en bouge pas. J’ai des rendez-vous.

Mais je donnerai des instructions pour que l’on te fasse entrer tout de

suite.

--Et vos trente mille francs? dit Marcel.

--Ah! dit Pecq-Vizard en prenant les liasses, je n’y pensais même plus.

Je ne te fais pas de reçu, Maurice. Je vais te rendre le tien, que j’ai

sur moi. Ce n’est pas la peine que cette affaire laisse une trace... A

tantôt, Marcel! Ce qu’il a pu me raconter tout à l’heure, ce gamin-là!

Il n’y a plus d’enfants, ma parole!... Ne vous dérangez pas! Au revoir,

Maurice. Je suis pressé, et vous avez à faire aussi!

Il s’en va, guilleret, de cette maison amie, où l’on dit à peine bonjour

ou bonsoir, où l’on est vraiment comme chez soi.

--Il marchera, dit Marcel à son père. Il ne pouvait pas faire autrement

que de me recevoir. C’était l’important. Il marchera, non par amitié

pour nous, certes, mais parce que l’affaire est bonne. Il est impossible

à une affaire de se présenter mieux...

--Au fond, Marcel, ce n’est pas un si mauvais homme...

--Non, mais ce n’est pas non plus un homme bon. J’ajoute qu’il ne me

paraît pas très épatant comme homme d’affaires. Mais enfin il est loin

d’être nul, et il n’y en a pas beaucoup de plus forts que lui... Le

retour au bercail des trente billets l’a fait chavirer de bonheur. A ce

moment, il était à nous. Pourtant, qu’est-ce que c’est que trente mille

francs pour lui? Exactement rien. Et c’est un homme qui a la prétention

de connaître «la valeur de l’argent»! C’est-à-dire qu’il aime l’argent

comme un sauvage aime une idole, grossièrement, animalement... Cette

espèce de passion cupide est évidemment une force...

On ne sait pas si M. Langrevin s’assimile bien les théories de Marcel,

mais il est désormais entendu qu’il les approuve éperdument.

Cependant, Jacqueline, ayant terminé son travail, vient le soumettre à

Marcel. Maurice Langrevin, d’un pas léger, va faire un tour dans les

ateliers, dans «ses» ateliers.

--Ce n’est pas mal; c’est même très bien, dit Marcel, en examinant le

rapport.

--Je souhaite que vous le trouviez bien...

Qu’est-ce qu’elle a à dire ça?

... Parce que c’est le dernier rapport que je ferai pour vous.

Il la regarde, ahuri.

--Papa a dû vous dire hier que j’avais été demandée en mariage.

--Il m’a dit aussi que ça ne vous plaisait pas.

--C’est ce que j’ai d’abord répondu. Et puis, j’ai réfléchi. Je me suis

dit que je n’avais pas le droit de refuser ce qui était, en somme, pour

moi une situation, qui ne permettrait pas évidemment de sortir mon père

d’embarras, mais qui au moins ne me laisserait plus à sa charge.

--Je vous suis difficilement. Est-ce que ce que vous gagnez chez moi ne

vous suffit pas? Est-ce que les avantages matériels que vous rapportera

votre mariage--puisque vous dites que cela seul est en question--sont

supérieurs à ce que peut vous rapporter votre situation ici?

--Certainement non, Marcel. Vous êtes très généreux.

--Alors je ne comprends pas...

--Je vais essayer de vous le dire. Vous savez que, dans la famille, il y

avait le côté de votre papa, et les parents moins fortunés, dont nous

sommes, mon père et moi. Quand vous habitiez seul, vous n’étiez plus du

côté Langrevin. Maintenant que vous êtes rentré...

--C’est idiot, Jacqueline, ce que vous dites là. Je m’étonne qu’une

fille comme vous se perde dans des idées pareilles. Je ne vois qu’une

chose, moi, c’est qu’on travaillait bien tous les deux, et que vous

allez me quitter.

--Je ne vous quitterai, bien entendu, que lorsque vous aurez trouvé

quelqu’un d’autre...

--Je vous suis très reconnaissant.

--Voulez-vous que nous collationnions?

--Non, je verrai cela ce soir.

--Si vous n’avez plus besoin de moi ce matin, je vais rentrer à la

maison.

--Vous n’avez plus de travail? Si, faites le dernier rapport.

--Je n’ai pas les chiffres exacts.

--Vous avez les chiffres approximatifs dans la tête. Faites-moi un

projet avec des blancs. Nous le remplirons plus tard, quand j’aurai les

documents.

--Bon. Alors je vais retourner par là.

--Écoutez un peu, dit Marcel, comme elle est sur le seuil de la porte...

Je ne comprends rien, mais rien du tout à votre histoire.

Puis, brusquement:

--Ça va bien. Allez travailler...

Elle s’en va... Il est furieux...

Des chichis... des chichis... Les femmes sont bêtes!

Mais voici qu’arrive Cécile.

--Bonjour, Marcel!

--Bonjour...

--C’est comme ça que tu me dis bonjour?

Elle croit que cette mauvaise humeur de Marcel, c’est en son honneur. Il

est si maussade qu’il ne veut pas d’abord la détromper... Mais, tout de

même, ça ne serait pas gentil...

--Excuse-moi. Un petit ennui qui m’a passé par la tête.

Il s’approche d’elle et l’embrasse de son mieux, plus tendrement qu’à

l’ordinaire, sans doute parce qu’il a la tête ailleurs.

--J’ai su par Florentin ce qui s’est passé.

Le nom de Florentin remet Marcel en équilibre, pour la défense et pour

l’attaque.

--Je tiens à te dire que Florentin a un peu regretté de t’avoir parlé

avec brusquerie...

--Oh! Il n’a pas été plus brusque que moi.

--Je suis sûr que tu le regrettes?

--Certainement.

--Tu dis «certainement» comme ça, mais dans le fond tu le regrettes

vraiment. Hé bien, dis donc, mon petit Marcel, on m’a dit des choses

intéressantes! Il paraît que tu es dans des affaires magnifiques!

--N’exagérons rien.

--On me l’a dit, et je suis sûre que c’est vrai.

--Je veux bien que cela soit, si cela te fait plaisir.

--Méchant! Tu penses que ça nous fait plaisir! Je vais même te donner un

détail pour te montrer à quel point Florentin s’intéresse à toi. Sais-tu

de quoi nous avons parlé hier soir? D’un mariage, d’un mariage superbe,

la fille d’un magistrat, un ami de Florentin, qui possède tout un canton

dans le Périgord.

--Très bien, très bien, ça va, ça va!

--Ne dis pas: ça va, avant d’avoir vu la jeune fille...

--Et le canton. Je ne veux pas d’un pauvre petit canton, avec sept ou

huit communes.

--Papa, dit-il à M. Langrevin qui entre, que d’événements depuis hier!

Cécile vient de m’annoncer mon mariage... Oui, un mariage

extraordinaire... Des kilomètres carrés dans le Périgord. Seulement, je

ne lui ai pas dit que j’étais engagé... Oui... avec quelqu’un qui ne

possède rien dans le Périgord!

--Quel type! dit Cécile. On ne sait jamais s’il parle sérieusement ou

s’il plaisante.

--Moi non plus, dit Marcel, rêveur, moi non plus, je ne le sais pas.

Quelquefois, je crois que je plaisante, et je parle très sérieusement.

--Papa, dit Cécile, je voudrais bien aller dans ta chambre pour que tu

me donnes les vieilles étoffes de maman, tu sais celles que tu as

retrouvées pour moi.

--Allons-y. Comme ça tu ne me les réclameras plus.

Au fond, on ne saura jamais si cette idée d’emporter ces brocarts

anciens était venue par hasard à l’esprit de Cécile, ou si l’éventualité

d’un mariage prochain de Marcel ne l’avait pas poussée, comme à son

insu, à mettre ces étoffes en lieu sûr, à l’abri des désirs possibles

d’une bru.

Marcel reste en conférence avec lui-même. Mais les lambeaux de discours

qu’il s’adresse doivent être un peu désordonnés. Il marche à droite, à

gauche, de biais... Gustave le surprend au milieu de ses méditations

ambulatoires...

Gustave porte sa gravité des grands jours, c’est-à-dire une expression

de visage qui ne lui va pas très bien, et qui fatigue tout le monde.

On ne s’en alarme pas, car on sait qu’elle ne correspond pas fatalement

à un événement de haute importance.

--Écoute un peu, dit-il à Marcel. Tu sais si j’ai de l’affection pour

toi, croit-il bon d’ajouter, cependant que le jeune homme, par des

gestes impatientés, le prie d’arriver au fait. Je veux te parler au

sujet de cette petite... oui, ma petite Jacqueline. Elle me tourmentait

depuis quelque temps. Je la voyais un peu comme ci comme ça. Je me

demandais ce qu’elle avait. Tu connais mon caractère. Je suis l’homme de

la précision. Il faut que je me rende compte des choses. La première

fois qu’elle a refusé cet agent-voyer, elle m’a dit qu’elle voulait se

consacrer à son art. J’ai commencé par admettre cette explication. Tu

sais quels espoirs j’avais mis en elle, au point de vue de son dessin.

Mais je me suis dit, après réflexion: «Ça, c’est une explication pour

son père. Elle sait que, son dessin, c’est ma marotte à moi. Elle me dit

ça pour que je la laisse tranquille...» Et, voilà que, hier soir,

j’entre dans sa chambre, pour reprendre un journal qu’elle avait

emporté... Elle n’était pas là... Et qu’est-ce que je vois sur sa

machine à écrire? Une feuille où il y avait écrit: Marcel, Marcel, vingt

fois, trente fois, cent fois... Alors, je me suis dit: Hé là! hé là!

Attention au grain! Est-ce que cette petite se serait mis dans la tête

des idées qui ne doivent pas y entrer? Tu comprends, moi, je suis un

honnête homme. Je viens te prévenir. Je ne voudrais pas, toi qui as été

si bon pour elle... Enfin il ne faudrait pas t’imaginer qu’il y a pu

avoir dans notre tête une arrière-pensée pour une chose si

irréalisable...

--Et qu’y a-t-il à faire à ça? dit Marcel, comme se parlant à

lui-même...

--Il faut absolument que l’on décide cette petite à se marier. Il vaut

mieux qu’elle s’en aille d’ici. Tu es le garçon le plus sérieux de la

terre. Mais c’est pour elle... Si elle a une idée pareille dans la tête,

il vaut mieux qu’elle s’en aille d’ici...

--Bon... bon... Je vais lui parler.

--Comment? Tu vas lui parler?

--Oui... Je lui parlerai... de ce mariage... Tiens, va donc te promener

un peu; tu reviendras tout à l’heure. Qu’est-ce que tu veux? continue

Marcel, en s’adressant d’apparence à Gustave. Quand il se présente une

chose... grave, il n’y a pas à tergiverser. On en parle, on en parle!

En effet, il paraît assez pressé d’en parler. Il pousse Gustave jusqu’à

la porte.

Puis Marcel va jusqu’à la petite pièce où la jeune fille est allée

travailler.

--Jacqueline!

... Non, se dit presque tout haut Marcel. Il vaut mieux que je ne

m’assoie pas. Je devrais la faire asseoir aussi. Pas de solennité...

... Jacqueline, dit-il à la jeune fille, vous me connaissez. Vous avez

travaillé avec moi assez longtemps maintenant pour savoir qui je suis.

Vous m’avez dit tout à l’heure que vous vouliez épouser ce garçon qui

est agent-voyer... Vous m’avez dit aussi... que vous ne teniez pas

spécialement à lui. Vous m’avez bien dit cela?

--Oui, Marcel, je vous ai dit cela.

--Je tenais à ce que ce point fût bien établi, parce que moi, j’ai à

vous faire une proposition différente...

Elle le regarde, effarée...

--C’est d’épouser une autre personne... qui serait votre cousin Marcel,

par exemple.

--Moi, balbutie Jacqueline, moi?

Elle a une figure de petite fille de quatre ans, perdue dans la rue...

--Mais naturellement, vous! Je ne songeais pas à me marier. Tout à

l’heure, on est venu me proposer un parti. J’ai alors envisagé cette

idée... de prendre femme. Et je me suis dit: Quelle est la femme avec

qui je voudrais vivre? Ça n’a pas été long, comme réflexion. J’ai décidé

de vous demander si vous vouliez de moi.

Elle le regarde avec des yeux implorants. Et l’on comprenait fort bien

ce qu’ils voulaient dire: «Marcel, je vous en supplie, ne plaisantez

pas. Je vous crois, je vous crois! Mais faites que je n’aie pas tort de

vous croire!»

--Ma petite Jacqueline, dit Marcel, on s’attendrira quand on sera plus

tranquille, et qu’on n’aura pas tous ces gens autour de soi... Car je ne

suis pas du tout un type qui ne s’attendrit jamais... Jacqueline,

écoutez: la plus grande joie que vous pourriez me faire, c’est de ne pas

hésiter, de m’estimer assez pour vous dire que ma proposition est grave.

Elle est brusque, mais c’est une idée que je ne formulais pas, et qui

mûrissait en moi depuis que je vous connais. Alors ayez assez de

confiance pour penser que je ne vous parle pas à la légère. Mettez

simplement votre main dans la mienne, et dites-moi que c’est entendu.

C’est entendu?

Elle met sa main dans celle du jeune homme. Elle essaie de lui dire

oui... Même ce petit oui ne sort pas. Elle ne peut que pleurer. Marcel

l’attire à lui, et lui pose sur les tempes le plus chaste des baisers...

C’est agréable. Le baiser se prolonge et perd un peu de sa chasteté. Il

faut se séparer, car des gens peuvent entrer d’un instant à l’autre. On

reprendra cela à la prochaine occasion.

--Voyons, dit Marcel, en consultant son calepin. Nous sommes le 6

octobre. Il faut que le 28 nous soyons en Espagne. Il faudrait donc nous

marier le 26...

Langrevin rentre avec sa fille...

--Tiens, dit-il, vous êtes là en train de travailler, Cécile, arrive un

peu, que je te présente une cousine à toi...

--Pas seulement une cousine, dit Marcel. Une belle-sœur... Je t’ai dit

tout à l’heure, papa, que j’étais engagé. C’était avec cette petite. Tu

ne vas pas faire d’objections?

--Je sais que tu ne les tolérerais pas. D’ailleurs j’ai confiance dans

ton choix.

On pousse Cécile et Jacqueline l’une contre l’autre. Elles s’embrassent

sans difficultés. Gustave arrive. Pour une fois dans sa vie, il arrive

bien...

--Gustave, dit Marcel, je sais que tu es très pris. As-tu quelque chose

à faire le 26 de ce mois?

--Je ne pense pas...

--Hé bien, ne manque pas de te trouver, à onze heures, à la mairie du

seizième. C’est pour le mariage de ta fille...

--Tu l’as décidée?

--Oui, mais elle n’épouse pas celui que tu voulais. Elle préfère se

marier avec moi.

--Qu’est-ce que tu racontes?

Gustave se met à pleurer. Marcel voudrait être bien loin à ce moment-là,

avec Jacqueline naturellement. Il songe que Gustave va être son

beau-père, et n’en éprouve aucun supplément de satisfaction. Il n’ose

pas penser que la grosse Mathilde sera sa belle-mère. Elle va arriver de

Nancy. Il y aura huit jours terribles. Marcel est décidé à se montrer de

l’amabilité la plus grande, et à semer tous ces gens en vitesse.

Gustave avait oublié de dire bonjour à Cécile. Il ne la trouve pas

exubérante, et communique son impression à mi-voix à Marcel.

--Ça n’a pas l’air d’enchanter ta sœur, ce mariage-là?

--Elle s’y fera. Je me suis bien fait au sien.

Gustave, pour affirmer son existence, se doit d’éprouver encore quelques

craintes scrupuleuses...

--L’aimes-tu assez pour faire son bonheur?

Les moyens du bord · 第 15 / 18 题