Mon cher petit, voilà un mois, maintenant juste un mois. Que cela est
loin, et que cela est près! Vieillir, c’est voir mourir les autres; au
cours de mes déjà longues années, j’ai vu beaucoup mourir; mais sauf une
autre fois, jamais je n’ai eu autant de peine, et qui dure. Ceux qui
tombent loin de vous, tout jeunes, ne meurent pas comme ceux qu’on
assiste aux derniers moments. Malgré tout, on ne comprend pas, on n’a
jamais assez d’imagination. On a beau se dire: «Il est mort», on ne le
sait pas, on ne le sent pas complètement. Pour nous, vivants, la mort va
par degrés, comme toutes choses; il faut s’initier, il faut avoir prévu,
il faut avoir pensé: «Il va mourir», il faut avoir fermé les yeux à
celui qu’on aimait, avoir pleuré avec ceux qui pleuraient et entendu la
terre rouler sur un cercueil. Sinon la conscience ne vient que par
arrachements successifs. On pense à celui qui n’est plus comme s’il
était encore, on rencontre à toute heure des choses qu’on voudrait lui
montrer, des idées qui étaient pour lui..., et ce n’est qu’à cet instant
que par une espèce d’offensive farouche d’une autre partie de soi-même,
on s’écrie: «Mais non, ce n’est plus possible. C’est fini. Rends-toi
compte que tout est fini à jamais!...»
Et pourtant j’ai hésité toutes ces quatre longues semaines à parler de
toi, à écrire de toi, mon pauvre petit! Je me demandais si c’était juste
et si j’en avais bien le droit. Tu es tombé comme je t’avais, pour ma
part un peu, appris à vivre: droit, fort, ironique et brusque; ta mort
n’a même pas été le hasard d’un combat, mais un don volontaire, la
décision qui vous fait dire: «Ce que d’autres ne font pas, c’est moi qui
le ferai.» Et c’est bien cette libre résolution dans le dévouement qui
est l’héroïsme. Mais tu me dirais toi-même que cent mille jeunes hommes
ont eu le même héroïsme--et voilà pourquoi, bien longtemps, bien
longtemps, je me suis posé cette question: «Il en est d’autres que moi
qui pleurent, d’autres qui ont perdu ce qu’ils aimaient le plus au
monde, et le monde n’en saura jamais rien. Le devoir est d’être comme
eux.»
* * * * *
Et puis il m’a semblé qu’au contraire parler de toi, c’est parler de
tous ceux qui firent comme toi.
C’est pour t’avoir connu que j’ai connu la jeunesse de la France
actuelle, et combien elle fut supérieure à celle de ma génération. Une
impitoyable rigueur de méthode lui fait dédaigner les phrases. Une
magnifique et rétractile pudeur lui interdit le romantisme des
sentiments. La générosité se prouve, elle ne s’étale pas; le courage se
montre, il ne s’exclame pas. Les jeux athlétiques, devenus sa passion,
ne lui ont rien enlevé de son activité intellectuelle, parce qu’un
Français ne saurait ne pas avoir un cerveau et ne point aimer à jouir de
ce cerveau; mais par surcroît, ils lui ont enseigné la résistance,
l’obstination, la discipline dans l’effort. Plus que cela--et c’est une
vertu toute neuve chez nous; à proprement parler, même, c’est _la
vertu_--la conviction que l’essentiel n’est pas la victoire, mais la
constance dans la lutte une fois engagée, quel qu’en puisse être le
résultat. Je t’avais peut-être donné quelques leçons dans ton
adolescence, mon petit, mon cher petit, mais combien plus tard j’en
reçus de toi en retour, et salutaires! Tu disais simplement: «Le mal
n’est pas d’être battu; le mal c’est d’engager un combat sans être
entraîné; c’est le manque d’entraînement qui déshonore.» Ainsi je voyais
naître une nouvelle morale, une morale d’énergie, d’endurance, de
volonté, de discipline, de sacrifice de l’individu à l’équipe dont il
fait partie et dont le succès seul compte--et c’était ta vingtième
année, mon enfant, qui en était l’apôtre. Tu parlais de la guerre sans
faux enthousiasme, sans ce romantisme barbare qui a faussé le jugement
de nos adversaires, mais aussi sans terreur. Les lois de l’athlétisme
encore guidaient ton intelligence et ta sensibilité; elles te faisaient
pressentir ce que même les experts militaires ne prévoyaient pas alors:
«C’est celui qui pourra tenir le plus longtemps qui marquera le plus de
points, disais-tu. Le commencement des parties n’a aucune importance.»
Alors j’étais jaloux de ta jeune sagesse, de l’espèce de rapidité
d’esprit qu’en toutes choses te donnait la maîtrise de ton corps.
J’eusse été presque satisfait que, pour se procurer ces mérites, ta
génération eût perdu d’autres avantages. Je songeais: «Ces jeunes gens
sont des athlètes et des ingénieurs; ils ont l’esprit rude et précis.
Mais toutes ces vieilles choses qui ont fait la joie et la beauté de
notre civilisation, qu’en reste-t-il pour eux?» Je te tendais mon
Térence, et tu le lisais à livre ouvert, mieux que moi... Je crois que,
de nos jours, tout le monde n’apprend plus le latin, mais que ceux qui
l’apprennent le savent mieux que de mon temps...
Il est un âge où l’on parvient à un singulier désintéressement de
soi-même, un âge où l’on conçoit, sans regrets, que l’existence vous a
donné tout ce qu’elle pouvait donner; c’est la fin des ambitions, c’est
l’envol des chimères: le compte personnel est clos. On reporte alors ses
rêves sur un enfant qui porte votre nom, qui est de votre sang. Si l’on
peut croire qu’il est vraiment un homme, si l’on peut espérer qu’il
vaudra mieux que vous, c’est le soir d’un beau jour. Que dis-je? Il n’y
a même pas de crépuscule, c’est la lumière paisible et sans ombre des
immortalités de la race: mais voilà que tu es partie, ma lumière!
* * * * *
Tu dors maintenant dans le cimetière des Islettes, à quelques lieues de
la terre sanglante où une balle ennemie t’atteignit au ventre. C’est là
que durant cinq longues et cruelles journées tu as regardé venir la mort
en face, et sans gémir! C’est là que tu demeureras à jamais. Pourquoi
imposer un triste voyage à ce qui reste de toi? C’est dans ces bois de
l’Argonne que tu défendis ton pays, son avenir, sa fierté: ils sont à
toi, tu es à eux. Il n’y a pas de terre plus sacrée que celle à qui on a
donné son sang. C’est à ceux qui t’aimèrent de venir te revoir; ce coin
de terre où tu as fait, au prix de ta vie, ta part de l’ouvrage terrible
et nécessaire qui affranchit la France, doit devenir l’habitation de
leurs pensées, le lieu de leurs méditations. Ta tombe restera là, mon
petit. Nous irons la visiter. Je ne l’ai pas encore vue; jusqu’à ce jour
cette triste consolation m’a été refusée. Mais un jour prochain nous
pourrons incliner nos têtes vers ce sol douloureux. Personne ne fera
attention à nous, nous essayerons d’être pareils à toi, si jaloux
toujours, dans ta fierté, de cacher ce qui te faisait vraiment du mal et
vraiment du plaisir; et nous dirons seulement à voix très basse:
--Dors en paix, mon petit, tu n’es pas mort en vain: la France est
sauvée...