... Certes, j’aurais pensé à vous--qui ne pense à vous, mes enfants, nos
enfants, à cette heure?--mais sans cette lettre de Gaston Roupnel, ce
grand écrivain ingénu et cordial dont je relis de temps en temps le
_Nono_ pour sentir encore tout ce qu’il y a de tendresse et de verdeur à
la fois dans l’âme française, aurais-je pensé à vous de la même
façon?... Tout à coup je vous ai vus: c’est le don de certains hommes
seulement que leur émotion soit communicative.
Roupnel, qui n’est plus bien jeune, vient d’être mobilisé: «Oui, oui,
m’écrit-il, je suis sous les drapeaux. Je suis le soldat auxiliaire de
2e classe Roupnel. J’ai fait l’exercice et je resais faire le demi-tour
à gauche par principe--ce qui n’empêche pas que, trois ou quatre jours
par semaine, je retourne faire mon cours au lycée. Ainsi j’appartiens à
la vie guerrière sans cesser d’appartenir à la vie civile; je ne suis
encore que les quatre septièmes d’un auxiliaire; je doute que, dans la
hiérarchie militaire, il y ait plus bas! Et pourtant, ma foi, je suis
heureux! On m’a changé la caserne, depuis vingt-trois ans. Il y a un
esprit nouveau, un quelque chose qui jadis nous était inconnu. J’ai
cherché en vain, à travers les cours du quartier, l’adjudant aboyeur, le
sergent vache, le caporal hurleur. Je n’y ai vu ni lieutenants
bellâtres, ni vieux capitaines Ramollots. Mais partout de braves gens,
de bonnes figures--pas trop poilues, mais bien claires. Il y a là de
petits sergents qui nous parlent avec amitié, nous commandent avec
ménagement, ne se gênent pas pour nous appeler «monsieur»,... et ne nous
font pas grâce d’une minute d’exercice, les petits roublards! Mais les
vieux que nous sommes, heureux et fiers, leur obéissent avec des airs
touchants et sucrés. Cette sacrée vieille race des Gaules, avec un peu
de franchise et de l’âme, on en fait ce qu’on veut. Et cependant, nous
autres, nous sommes les vieux auxiliaires, les ventripotents, les reins
flapis, les cœurs en soufflet, les borgnes, les tristes, les ivrognes et
les abrutis. Tout ça n’empêche pas de rigoler. Nous avons même un gros
charpentier, cardiaque et plein de blagues, qui rit de si bon cœur qu’il
est obligé de se remettre ensuite les côtes en place avec les deux
mains. Et vous savez, cette sale bêtise née des romans et qui rôdait
autour des jeunes gens, elle s’est perdue. Les petits nigauds de jeunes
ne savent pas ce qu’ils valent et ne font pas de l’œil aux femmes. Ils
sont modestes. Il faut leur parler quatre jours et ruser comme un apache
pour apprendre qu’ils ont été très blessés et ont fait six mois
d’hôpital. A la place, il y a quelque chose de vaillant et de jeune:
ceux qui survivront sauront aimer en paix...
»... Et puis, on attend les 17. On parle de leur arrivée comme d’une
jolie chose. Les petits sergents prennent déjà pour eux un air de
famille. On leur a choisi des instructeurs d’élite, de bons officiers et
un vieux capitaine instructeur aussi brave homme qu’il est possible
d’être sur terre et sur mer.--On les attend, ces gosses. Le casernement
est propre, balayé. Oui, mon vieux, on leur a mis des poêles jusque dans
leurs lavabos: ils auront de l’eau chaude, ces petiots... et pas plus de
puces que vous et moi. Ah! mon vieil ami, quel malheur de ne faire que
de la littérature, de ne plus savoir écrire que comme si c’était pour un
article, de ne pas trouver moyen de dire simplement à tous ces jeunes
gens qu’on les apprécie, qu’on les envie, qu’on les aime! Quel malheur
de n’avoir plus dix-huit ans, d’être un verbeux demi-vieillard, et de
laisser aux autres cette mort rude et farouche, par derrière laquelle il
y a de si légères ténèbres!...»
* * * * *
Enfants, beaux petits, bons petits, qui allez commencer l’existence par
le farouche apprentissage du renoncement quotidien à garder cette
existence, voilà comme on vous aime et voilà comment vous serez reçus.
Pour ce sacrifice magnifique et total vous serez les derniers: quelque
chose me dit qu’il n’y aura pas de classe 18. Vous arrivez pour l’aube
de la victoire, jeunes ouvriers de la onzième heure, qui aurez dans la
gloire et dans le triomphe la même place que ceux de la première. Pour
tous ces demi-vieux qui sont déjà là, et à qui dix-sept mois de guerre
ont fait une âme semblable à celle des grognards du premier Empire, pour
tous ces demi-vieux dont beaucoup ont des enfants, vous serez leurs
enfants, ce sera de bouches viriles qu’on entendra cette fois jaillir
les tendres paroles de la vieille chanson: «J’ai mon fils soldat comme
toi!» Et c’est enveloppés de l’amour passionné, angoissé, douloureux et
fier de tout ce grand pays que vos yeux ingénus vont aller regarder la
guerre terrible. Je vous connais d’avance. Vous serez comme vos aïeux,
et tels que vos pères et vos frères. Vous serez braves. La France est un
pays de braves, il n’y a jamais eu un tel pays sous la lumière du grand
ciel libre, et _maintenant_, et depuis dix-sept mois, le monde entier le
sait! Mais j’ose vous dire: Ne soyez pas trop braves, ou plutôt soyez-le
autrement peut-être que vous l’aviez rêvé, avec discipline--et pour
l’achèvement de l’œuvre de victoire plus que pour montrer de quoi vous
êtes capables. Rappelez-vous ce mot, cet admirable mot de notre sublime
roman de _Tristan et Yseult_, que ce génial et déplorable bavard de
Wagner massacra pour en faire une niaiserie sadique et désordonnée:
«Démesure n’est pas prouesse.» Il n’y a pas de formule plus concise et
qui résume aussi bien l’esprit de cette vieille France et aussi de cette
vieille Grèce dont vous êtes également les fils--par le sang et par tant
de chants sublimes qui vous sont entrés dans la tête. Avant qu’une vague
de romantisme qui déferla sur nous de l’étranger vînt nous donner un
goût, qui par bonheur est resté superficiel, des gestes excessifs et des
exhibitions personnelles, ce que nous prisions le plus, c’était ce que
nous nommions «l’ordonnance» dans les actes et les œuvres--et cette
ordonnance, qui est la vertu la plus française, étant la plus classique,
ce n’est pas autre chose que l’organisation, avec le goût de la beauté
en plus!
Rappelez-vous, pour les glorifier à jamais dans vos mémoires, les
sublimes saint-cyriens de 1914, qui pour aller à l’assaut, mirent leurs
plumets et leurs gants blancs. Ils prouvèrent que, comme leurs aïeux
dont ils n’avaient pas dégénéré, ils ne craignaient rien, sinon que le
ciel leur tombât sur la tête; ils ont montré à l’univers, qui les
regardait, que cette terre est toujours la terre des hommes intrépides.
Mais ne les imitez que dans l’abnégation de leur courage, non pas dans
leur témérité. On ne se bat pas pour soi-même, on se bat pour son pays;
on ne se bat pas pour mourir, on se bat pour vaincre. Par-dessus toutes
choses, _faites ce qu’on vous dit_. Quand on vous demandera de vous
donner, donnez-vous tout entiers; mais pas avant. Et les uns avec les
autres, et les uns pour les autres.
C’est à ce prix que sera la victoire, et non dans l’exploit individuel.
Vous la verrez--et j’espère que la plupart d’entre vous auront plus de
temps que le déjà vieil écrivain qui vous parle pour jouir de ses
fruits. Ce ne sera pas une victoire de conquêtes, mais une victoire de
rayonnement: la France ressuscitée à sa place, qui ne gênait personne,
parce que tout le monde était de la France, sans même le savoir. Quand
le grand explorateur Schweinfurth, qui est Allemand et que nous pouvons
continuer d’estimer, car il s’est bien gardé de signer aucune
manifestation «d’intellectuels», car il n’a jamais eu pour nous que des
paroles et des actes de sympathie vraie, quand ce brave homme et ce
grand savant parvint au centre de l’Afrique, les indigènes lui dirent:
«Nous avions entendu parler d’hommes de ta couleur; tu es un Franc!» Il
ne s’en étonna point, sachant que cela signifiait un Européen, parce que
la France depuis des siècles incarne le véritable esprit de l’Europe.
Cela se passait en 1870, date horrible, et qui va être effacée. Après
cette guerre, tous les hommes civilisés s’honoreront qu’on les appelle
des Francs. Ils sauront ce que cela veut dire: la liberté même de leur
patrie, quelle qu’elle soit. C’est une chose atroce, aussi bien que
dérisoire, qu’il ait fallu, à cause de la folie d’un peuple égaré par un
demi-siècle d’orgueil néfaste, verser tant de sang pour parvenir à un
résultat si naturel et nécessaire: mais il est digne d’un jeune homme de
France d’affronter, pour ce résultat, «cette mort rude et farouche,
derrière laquelle il y a de si légères ténèbres».