... C’est un de mes amis d’Angleterre qui, à son grand regret, fut jugé
trop vieux pour s’engager. Il dut se contenter de rendre service «aux
arrières», où il a trouvé moyen encore de payer de sa bourse et de sa
personne: de sa poche sont sorties les quelques milliers de livres qu’il
fallait pour créer une ambulance; après l’avoir créée, il ne s’est même
pas soucié de surveiller l’emploi de ses fonds comme économe ou
infirmier. Cela ne lui eût point paru assez «actif», car pour lui comme
pour beaucoup de ses compatriotes, il n’y a de véritable activité que
celle du corps, dans le grand air de la campagne. Donc, il conduit une
automobile, par tous les temps, à toutes les heures du jour et de la
nuit, au froid, à la neige, à la pluie, dans la boue, et il note chaque
jour, avec une sorte d’enfantine fierté, le nombre des milles parcourus.
Il est resté droit et adroit, maigre et alerte, avec un teint bien
frais, des muscles solides, un cœur pur.
Je l’aime pour tout cela, et pour une admirable propreté physique et
morale. Il est _well fed and well bred_, bien nourri et bien élevé. Il a
toujours su ce qu’il était bien ou mal de faire, depuis l’heure de son
lever jusqu’à l’heure de son coucher, et comme il ne fait jamais que ce
qui est bien, il vit dans une sorte d’allégresse tout unie qui rappelle
celle des moines: il n’a pas eu à y penser, et rien n’est plus sain,
plus réconfortant, plus rajeunissant que de n’avoir jamais un instant de
doute sur la direction ou la signification d’un acte, quel qu’il soit,
exceptionnel ou quotidien. Il sait d’avance quels sont les mots qu’il
est permis ou impossible d’employer: ceux qu’on prononce devant tout le
monde, ceux dont il est décent de n’user qu’entre hommes, et encore à
demi-voix, comme pour communiquer une confidence un peu délicate--la
plupart de ceux-là mêmes ne choqueraient point dans un pensionnat de
demoiselles,--et ceux qu’on ne saurait prononcer jamais, sous aucun
prétexte. Enfin sa probité est scrupuleuse, presque superstitieuse, au
point qu’il n’oserait détourner de quelques centaines de mètres son
automobile administrative pour me venir voir: c’est de l’essence qui ne
lui appartient pas, de l’argent, par conséquent, dont il doit compte. Et
il en tient compte absolument, comme il respecterait le secret d’une
lettre, ouverte devant lui sur la table, mais qui ne lui est pas
adressée. Il est infiniment rare qu’il dise jamais rien d’excessif, ou
de personnel, ou d’original, et si cela lui arrive, il le regrette, car
cela, à son jugement, est _improper_. Aussi n’aime-t-il dans la
conversation, chez les autres, ni l’excès d’originalité, ni
l’imagination. Cependant il est sociable, bien plus sociable, je vous
assure, qu’un Français. Il se sent fraternel, à son aise, heureux à côté
de ses semblables: seulement, parce qu’ils sont là. Beaucoup de nations
ont développé chez les femmes les sentiments de pudeur et de retenue qui
contribuent tant à perpétuer chez elles tout le charme, l’espèce de
tendre duvet de la jeunesse. Mais il n’y a que dans la sienne que le
travail patient de plusieurs générations a su donner aux hommes une
décence, une réserve, une espèce de délicatesse morale qui les
rapprochent étrangement de la décence, de la réserve, de la délicatesse
féminines. Et cela se voit jusque dans le caractère de leur beauté, qui
pourtant est si mâle.
C’est moi qui lui appris, à l’un de ses récents passages à Paris, que
l’Angleterre venait de se décider à instituer chez elle le service
militaire obligataire. Il jeta les yeux sur le journal qui en apportait
la nouvelle, le froissa et le laissa retomber en soupirant:
--C’est ce que je craignais, dit-il. Il le fallait, on ne pouvait pas
faire autrement: il faut toujours faire ce qu’il faut.
Puis il soupira encore:
--... Mais c’est la mort du _gentleman_!
Je ne comprenais pas, je ne le comprenais pas, et je le lui dis.
Il répliqua:
--C’est nous que vous avez accusés de ne pas comprendre, avouez-le. Vous
vous disiez: «Comment! Dans un si pressant besoin, alors que la victoire
est une question de vie ou de mort pour l’Angleterre aussi bien que pour
tous les peuples qui livrent le même combat, elle hésite devant une
mesure aussi nécessaire parce que ce serait violer un principe
métaphysique: le principe de la liberté individuelle? Vouloir que tout
homme, tout citoyen ait le droit de disposer de sa vie, puisse refuser
d’accepter que la communauté en dispose sans son consentement, nul
sentiment social plus noble, nulle conception plus généreuse. Mais
pourtant! En même temps qu’un peuple libre, et pour qui la liberté est
avant toutes choses un fait réel, matériel, individuel, les Anglais sont
des hommes d’affaires, qui savent compter. Qu’ils comptent: et ils
s’apercevront qu’à cinq sous par jour un soldat ne nous coûte que sept
francs cinquante par mois, tandis qu’à cinquante francs par semaine le
volontaire qui ne s’est engagé que sous condition de cette haute paye,
leur en dépense deux cents. Cela est-il juste, cela est-il sage, cela
est-il prudent? Ce combattant même ne doit-il pas songer que cet
excédent il le retrouvera plus tard sous forme d’impôts, sous forme d’un
alourdissement des conditions du travail dans toute la nation? Et au
principe du respect de la liberté individuelle ne peut-on opposer un
autre principe, aussi sacré, et qu’un peuple de moralité profonde, tel
que le peuple anglais, est plus que tout autre disposé à accepter? Celui
qu’on doit sa vie, pour rien, à la civilisation dont on profite et qui a
fait de vous, justement, ce qu’il y a de plus libre au monde: un
Anglais!
»Mon cher ami, je pourrais me contenter de vous répondre que chez nous
la liberté individuelle est une religion, et que les religions ne se
discutent pas. C’est au nom de cette religion que nous n’avons pas
encore admis que nul homme, que nul enfant même ne peut être vacciné, si
lui-même ou ses parents n’y consentent: et cela au péril même de la
contagion! Et vous voudriez que ce même homme acceptât sans hésitation
de porter les armes sur un ordre pur et simple de l’autorité supérieure?
Ce serait une terrible révolution! Mais il va s’en produire une autre,
que je prévois et que je déplore, tout en m’y résignant.
»Cette révolution, elle a déjà eu lieu chez vous il y a quarante ans,
bien que vous ne vous en soyez pas douté: une révolution qui a tué dans
votre pays les bonnes manières et le beau parler, la pudeur du dire,
l’horreur des gros mots. Moi qui pourtant ne suis pas de chez vous, je
distingue aux premières paroles un homme qui atteignit ses vingt ans
avant 1872, époque où vous instituâtes le service militaire obligatoire
pour toutes les classes de la société, ou après cette date: et le
contre-coup de ce bouleversement profond s’est fait sentir jusque dans
le vocabulaire de votre littérature, puis dans celui du théâtre, qui ne
fut atteint que plus tard, parce que le théâtre est plus conservateur,
plus arriéré si vous voulez, que le livre. Depuis cette date, le langage
des couches supérieures en France a tendu invariablement à se rapprocher
de celui du peuple. Si vous n’en avez pas trop souffert, c’est qu’il y a
malgré tout dans ce peuple, en dépit des apparences, une espèce de
gentillesse naturelle, et que toujours, du reste, votre littérature est
retournée puiser aux sources populaires. Mais chez nous! Depuis quatre
générations au moins nos hautes classes n’ont visé qu’à se constituer un
langage s’écartant de plus en plus, dans la prononciation comme dans les
mots, de celui des masses. Même leur argot était de plus en plus
différent, alors que chez vous, au contraire, c’est l’argot qui fait
trait d’union! La séparation était donc nette, claire, indiscutable.
Elle se manifestait par la façon de parler, par notre _euphuïsme_, qui
consistait, à l’inverse de celui des contemporains de Shakespeare, en
l’emploi des termes les plus généraux et les plus adoucis, de ceux qui
évoquent le moins les choses, surtout quand les choses sont laides, ou
basses, ou choquantes. De sorte que d’un côté, d’une façon apparente, il
y avait ceux qui parlaient ainsi, les _gentlemen_, et de l’autre côté,
les autres. S’il n’en est plus ainsi--et la contagion empêchera qu’il en
soit ainsi--ce sera le commencement de la fin, le commencement du
désastre, et, quand la propriété dans les termes aura remplacé la
propreté, quand on pourra tout dire, quand on osera tout dire, l’agonie
du _gentleman_.
»Vous voulez me faire espérer que ce sera dans la forme seulement? Mais
vous savez bien que tout se tient et qu’il n’y a peut-être pas de pays
où, plus que dans le nôtre, la forme emporte le fond. En même temps que
leur langage et leurs mœurs, ce seront les hommes qui disparaîtront,
parce qu’on ne les respectera plus. Ils seront comme tout le monde, et
on les jugera sur autre chose que sur leur forme--peut-être sur
l’autorité de leur caractère et de leur intelligence, mais peut-être
aussi sur le déchaînement de leur grossièreté, qui sera pris pour de la
force. Ajoutez à cela un phénomène inévitable dont les résultats seront
plus graves encore: jusqu’ici notre armée se recrutait seulement en bas
des degrés sociaux et il était facile de fonder l’autorité du
commandement sur la seule naissance, sur la seule éducation morale de
l’officier. Là encore, et là surtout, l’homme n’exigeait du chef que
d’être un _gentleman_. Mais si tout Anglais doit servir, et servir comme
simple soldat, les _gentlemen_ comme les autres, ces soldats _gentlemen_
seront plus exigeants; ils demanderont à l’officier quelque chose de
plus, une plus grande expérience technique, ils réclameront pour
eux-mêmes, c’est-à-dire pour tous, le droit à l’avancement... Ce sera
une nouvelle Angleterre. Il est possible qu’elle vaille mieux que
l’ancienne par certains aspects; il est possible que cela vous émeuve
moins que moi, parce que vous n’aviez pas en France le _gentleman_ et
que vous vous en passiez, ou prétendiez vous en passer. Mais il est
concevable que d’avance j’en éprouve un douloureux regret parce que...
parce que, _good God_, j’en suis un: et vous avouerez que c’était
quelque chose de bien!
»Tout cela, voyez-vous, on ne peut pas le dire, ni dans les journaux, ni
à la tribune du Parlement. Ce sont là des secrets. Pourtant tout le
monde le sait, dans nos familles, dans nos vieilles demeures
héréditaires, parmi nos femmes. C’est à la fleur de l’Angleterre qu’on
demande de passer, c’est la vieille Angleterre qu’on somme de signer son
arrêt de mort... Mais pour rester dignes de nous, pour montrer que nous
sommes toujours cette haute et solide race de ces vieux Anglais
_bull-dogs_ qui ne lâchent jamais le morceau, ni l’ennemi, nous le
signerons! Nous le signerons de meilleur cœur que les mystiques du
libéralisme ou des sectes religieuses qui s’opposent à l’obligation du
service sans savoir pourquoi: parce que nous saurons, nous, l’étendue de
notre sacrifice--et que c’est une consolation de savoir qu’on est brave.
Mais c’est dur tout de même!
--Dur, lui dis-je, mais admirable.