Aux environs de l’an 3000 de notre ère,--onze cents ans, par conséquent,
au delà de l’époque agitée où nous vivons,--après avoir traversé, venant
de l’ouest, toute l’étendue de la Sibérie, un voyageur citoyen de
l’empire d’Amérique parvint, à l’extrémité du continent asiatique, sur
les rives du golfe d’Anadyr, dans un pays habité par des indigènes
Tchouktchis.
Je m’aperçois ici que je dois expliquer deux choses. En l’an 3000, alors
que l’Europe était devenue une vaste démocratie, l’Amérique formait un
empire rigoureusement autocratique, destiné à faire contrepoids à celui
de la Chine; l’histoire nous a gardé le souvenir de bon nombre de ces
chassés-croisés. Mais on sera peut-être un peu plus étonné d’apprendre
que _je sais_ ce qui s’est passé en l’an 3000. Je répondrai que c’est
grâce à la «machine à explorer le temps» imaginée par l’ingénieux H. G.
Wells, dont je fais un fréquent usage.
C’est ainsi que je me trouve à même de reproduire un passage assez
curieux du _journal_ de ce voyageur, qui s’appelle J. B. W. Tylor, de la
18e province, jadis dénommée État de Kentucky.
Après avoir noté que le chef d’une petite tribu tchouktchie lui fut fort
utile pour dégager du sable et de la boue congelée qui l’enserraient un
cadavre de mammouth antédiluvien, J. B. W. Tylor ajoute:
«Ce chef, bien qu’il se fût montré d’abord assez rapace et disposé à ne
rien faire pour rien, se découvrit à l’usage assez communicatif et
relativement intelligent. Il exigeait de ses sujets de grandes marques
extérieures de respect; et, sur une question que je lui posai, m’apprit
qu’il avait droit au titre d’empereur, comme le souverain d’Amérique
lui-même. «Et ainsi, conclut-il, nous ne sommes plus que trois:
l’empereur d’Amérique, l’empereur de Chine et moi. On me nomme aussi
_Kézer_, mais c’est la même chose.»
»Les sonorités de ce dernier titre ayant évoqué dans ma mémoire de
vagues souvenirs, je poursuivis mes investigations, demeurant sur le
territoire de sa tribu beaucoup plus longtemps que je n’y avais compté
d’abord, dans le seul espoir de pénétrer ce mystère. Car en vérité, par
ailleurs, il n’y avait pas là d’observations bien nouvelles à glaner.
Les mœurs de ces Tchouktchis et de leur chef sont restées, à peu de
chose près, ce qu’elles étaient il y a un millier d’années, au dire des
anciens explorateurs: ils mangent la chair des rennes et des phoques,
dont ils font leur nourriture habituelle, indifféremment crue ou cuite;
ils allument le feu à l’aide d’un «bâton à feu» qu’ils frottent
rapidement sur un morceau de bois moins dur, ils portent à la pêche des
imperméables en vessie de poisson, d’ailleurs très commodes; enfin, chez
eux les vieillards continuent à se suicider en grande pompe, soit pour
ne pas être à charge à la communauté, soit plutôt pour être plus sûrs,
quittant de la sorte l’existence en pleine possession de leurs facultés,
de leur _mana_, de ressusciter dans le corps d’un enfant nouveau-né.
Mais on jugera comme moi, d’après cette peinture, qu’il était encore
plus étrange que le pauvre homme qui commandait à ces quelques centaines
de pauvres gens pût exiger le titre d’empereur, s’en parer avec une
incontestable dignité, et donner à son épouse, dont à quelque distance
il n’était pas bien facile de distinguer le sexe, celui d’impératrice.
»Voici ce qu’à la fin il m’expliqua, un jour que je causais avec lui
dans la tente de peau qu’il habite en été.
»--Mes ancêtres, dit-il, n’ont jamais été qualifiés autrement, et cela
remonte à une époque dont les hommes ont perdu la mémoire. Toutefois,
c’est dans ma famille une tradition bien établie qu’un de mes aïeux, il
y a plus d’un millénaire, était déjà empereur absolu d’un grand peuple,
qui habitait à l’ouest, loin, bien loin d’ici, au milieu de l’Europe. Il
commandait à des guerriers nombreux comme les grains de sable, munis
d’armes à feu, possédait un grand trésor et jouissait d’une existence
agréable: il paraît même, bien que cela soit difficile à croire, que
dans son pays l’hiver ne durait que quatre ou cinq mois.
»Par malheur, il lui prit fantaisie de déclarer la guerre à tous les
peuples qui l’entouraient, tous les peuples, sans exception, qui
touchaient à ses limites, et même aux Nippons, qui habitent encore
aujourd’hui, comme tu le sais, des îles du côté où le soleil se lève. Il
fit cela parce qu’il était très fort. Encore plus fort que l’empereur de
la Chine ou que ton empereur. C’était un homme superlativement fort,
affirment nos traditions! Il remporta donc de grandes victoires vers le
couchant, vers l’orient, à droite, à gauche, en face de lui, par
derrière. Mais ses ennemis disaient: «Et puis?...» Ils étaient comme des
lions de mer trop nombreux et qui ne sentent pas le harpon à travers
leur graisse. Et quand ils avaient dit: «Et puis?» en secouant leurs
épaules, ils ajoutaient: «Pourquoi fais-tu ça, toi, l’homme! A quoi ça
peut-il te servir?» Et il répondait: «Je cherche la paix. Je vous assure
que je ne veux que la paix. Donnez-moi la paix.» Mais les autres
répliquaient sans comprendre: «La paix? Quelle est cette espèce de
chose? C’est une marchandise que nous ne possédons point chez nous. Nous
ne la connaissons pas. Va voir plus loin: c’est peut-être là.»
»Alors, pour aller plus loin, il prit le parti de se diriger vers le
ponant. D’abord, il marcha tout droit, songeant: «C’est là, très près!»
Mais quand il s’arrêta, il n’avait pas trouvé. Alors, il inclina vers le
sud-est et campa dans l’ancienne ville de Roums, dominée par une tribu
mongole qui nous est un peu parente, car nous sommes des Esquimaux, mais
mélangés avec des Mongols. Il regarda autour de lui, il regarda bien
attentivement, et il regarda ses ennemis; cependant il ne trouva pas ce
qu’il cherchait: il repartit.
»Il franchit donc le mont Ararat, où l’on raconte que jadis il y a eu un
navire qui s’y fixa comme sur une île. Il était haut, à cette place,
bien haut; il lui semblait qu’il dominait le monde et que rien ne
pouvait échapper à sa vue: et pourtant il ne découvrit pas la chose!
»Voilà pourquoi il s’en alla, toujours plus loin, toujours vers
l’orient. Il commençait à se sentir fatigué, et ses soldats l’étaient
encore bien plus; mais il allait! Il traversa un autre pays, que je
crois que vous appelez la Perse; en tout cas, il doit y avoir un pays
qui s’appelle la Perse: un Rouss, qui vient ici pour vendre des marmites
de fer, bien utiles, et qui échange aussi du verre contre de l’ambre
gris, me l’a juré, et cela s’accorde avec mes traditions. Il cria:
«C’est là! N’est-ce pas que c’est là, ô vous autres?» Il n’entendit que
l’écho de sa voix. Il pensa: «Sont-ils fous, ou bien est-ce moi?» Et il
reprit sa route, l’âme noire, mais tenant toujours la nuque fière: car
mon ancêtre était fier, et nous sommes tous fiers! Il connut une partie
de la Chine, il connut la Mongolie; et il ne vit rien, que des lièvres.
Seulement, les lièvres étaient blancs, tandis qu’auparavant, ils étaient
fauves. Il se frotta les yeux, je te dis, et cria: «Marchons, la paix
est quelque part!» Et ce fut en marchant toujours qu’il arriva ici,
devant la mer gelée.
»La paix n’était pas là! Il dit: «Je franchirai la mer gelée. Elle est
grise et triste, mais solide. O mes soldats, un dernier effort!»
»Mais ses soldats ne parlèrent point. Il se retourna, et ne vit
personne. Il n’y avait plus de soldats; tous étaient morts. Il ne voulut
point se laisser dompter, il cria: «J’achèterai des hommes! J’en ai déjà
acheté, aux pays des Roums!» Donc, il ouvrit ses coffres, mais ils
étaient vides. Tout l’or en avait coulé, à travers les espaces.
... «Nous, nous ne trouvons pas que le pays soit mauvais. Il y a des
rennes, il y a des phoques, et même des bouleaux nains pour faire du
feu. Les marchands y viennent, l’été: des marchands du pays des Rouss,
et des Chinois. Et lui ne pouvait plus retourner sur ses pas. Il resta.
»Le chef de notre tribu l’adopta, parce qu’il continuait de dire des
choses altières, et faisait des gestes aux étoiles. Et il épousa une
fille d’entre nos filles. Il lui posa la main sur l’épaule, et parla:
«Tu seras impératrice!» Elle fut donc impératrice, elle engendra une
lignée, je suis son descendant, et empereur. Mais elle lui fut soumise,
ainsi qu’il se doit, accommoda ses vêtements de peau, les assouplit avec
de la graisse. On conte que par instants il soupirait, comme étonné.
Cependant il s’habitua à boire de l’huile de poisson.
»En veux-tu?...»