J'aime autant l'avouer: je n'ai pas été à l'enterrement de Renée
et je n'ai point visité Mouratet dans sa prison. Je n'ai pas été à
l'enterrement de Renée parce que cela n'aurait servi à rien, et je
n'ai pas visité Mouratet parce que Mouratet me dégoûte et que son
infortune actuelle ne me touche en aucune façon. Je ne suis pas
sentimental. C'est un défaut; mais qui n'en a pas?
Cependant, je ne me dissimule point que de grands ennuis
m'attendent. On sait que je fréquentais les époux Mouratet, que je
les ai accompagnés au bal de l'Opéra, que je me trouvais avec le
mari tandis que la femme s'oubliait, dans une loge, en une
conversation criminelle. Je vais être appelé incessamment, en
qualité de témoin, devant le juge d'instruction. Perspective
désagréable. Je n'ai pas de préjugés contre les juges
d'instruction, ou presque pas, mais je ne tiens nullement à entrer
en relations avec eux. Ce sont des gens curieux par métier et
soupçonneux par habitude, qui posent des questions parfois
embarrassantes et ne se contentent pas toujours des réponses qu'on
veut leur faire. Je préférerais, si c'était possible, ne point
donner à la Justice l'occasion de contempler mon visage et, peut-
être, de mettre le nez dans mes affaires. Quitter Paris sans rien
dire? C'est dangereux, car ça paraîtrait peu naturel. Alors?...
Je trouve un moyen. Je m'en vais d'un pas léger chez Marguerite de
Vaucouleurs, car je sais que Margot a repris pied dans la
politique et que Courbassol, rappelé la semaine dernière au
ministère, n'a de nouveau rien à lui refuser. J'explique les
choses à Margot; je lui fais sentir quel noir chagrin
j'éprouverais à me voir obligé de parler, en Cour d'assises, soit
contre une femme que j'ai respectée jusqu'au dernier moment, soit
contre un homme que je continue à estimer. Mon langage est
pathétique, car, si je ne suis pas sentimental, je sais faire du
sentiment quand il le faut, et même très bien. Margot m'écoute en
pleurant; et, lorsque je lui ai expliqué ce que j'attends d'elle,
elle me promet de s'occuper de mon affaire dès la nuit prochaine.
Là-dessus, je rentre chez moi tout guilleret.
Le lendemain, je reçois un billet de Margot qui m'annonce que les
choses vont pour le mieux. Le surlendemain, un garde à cheval
m'apporte une lettre qui me demande au ministère. Je pénètre dans
ce monument à l'heure indiquée, j'ai une conversation de vingt
minutes avec un monsieur qui me complimente fort sur mes articles
à la «Revue» de Montareuil, et m'annonce que je suis chargé d'une
mission par le gouvernement. On a passé, en ma faveur, sur
certaines formalités. Je dois aller inspecter et étudier les
établissements pénitentiaires de la Dalmatie, faire un rapport; et
je reçois pour ma peine une somme de dix mille francs. Ce n'est
pas énorme; mais ça vaut mieux que rien.
Le gouvernement m'ayant confié une mission aussi importante, je
suis obligé de partir immédiatement. J'envoie donc au juge
d'instruction, dont je trouve chez moi une lettre de convocation à
son cabinet, ma déposition écrite; cette déposition se borne à
affirmer que je ne sais rien et que je n'ai rien vu. Après quoi,
je prends le train, non pas pour la Dalmatie, mais pour Bruxelles.
Beaucoup de gens, à ma place, resteraient à Paris et
fabriqueraient leur rapport, ainsi que cela se fait de temps
immémorial, à la Bibliothèque. Mais, moi, je suis consciencieux;
je me trouve dans une position spéciale; tout le monde l'ignore,
mais je ne me le dissimule pas. C'est pourquoi je me mets en route
pour la capitale du Brabant.
À Bruxelles, je parcours les établissements que hantent les
criminels honteux, les déserteurs; voleurs occasionnels, escrocs
de hasard, caissiers déloyaux, pauvres gens qui vivent dans des
transes perpétuelles, qui souffrent tellement que c'est un
soulagement pour eux que d'être arrêtés, et qui sont parfaitement
convaincus, une fois pris, que leurs angoisses ont déjà expié
leurs crimes. Peut-être n'ont-ils pas tort... Je finis par
trouver, parmi eux, l'homme qu'il me faut. C'est un insoumis. Il a
quitté la France pour échapper au service militaire, effrayé par
cette discipline terrible qui est la force principale de l'armée,
dont il n'ignore point les excès, et qu'il n'aurait pu supporter,
à son avis. Car il se croit une très mauvaise tête. En réalité,
c'est un mouton. Il m'avoue qu'il est bachelier et qu'il vit assez
misérablement.
-- Vous auriez mieux fait d'aller au régiment, lui dis-je. La vie
de caserne devient de jour en jour plus attrayante; et quant à la
guerre future... Avez-vous entendu parler des fours crématoires
roulants, qu'on allumera pendant que les armées se rangeront en
bataille et qui seront prêts à fonctionner aux premiers coups de
canon? Quel progrès!... Enfin, chacun son idée. Si vous ne voulez
pas être soldat, je n'y puis rien... Maintenant, voici ce que j'ai
à vous proposer...
L'insoumis m'a écouté attentivement, et accepte mes offres avec
joie. Il me fera un beau rapport sur les prisons de Dalmatie, un
beau rapport dont il copiera les différentes parties à droite et à
gauche, dans des livres. Les livres ne manquent pas. Il écrira
cinq cents grandes pages, c'est entendu, quitte à répéter dix ou
douze fois les mêmes choses. Ça ne fait rien du tout. Je
reviendrai chercher le rapport dans quatre mois, si je suis encore
de ce monde, et j'enverrai mensuellement trois cents francs à
l'insoumis. Je fais encore un joli bénéfice. Mais l'argent des
contribuables français, c'est bon à garder.
Me voici donc tranquille et je puis partir pour Londres. -- Déjà?
Certainement. Il m'est venu une idée, idée extraordinaire, bizarre
si vous voulez, mais que je veux mettre à exécution tout de suite.
Je me suis mis en tête d'écrire mes mémoires.
Les raisons qui me poussent sont pures. Je sais que le commerce,
dans ses grandes lignes, tend à reprendre sa forme première:
l'échange. Tous les économistes sont d'accord là-dessus. Donc, si
après avoir fait pleurer mes contemporains je parviens à les
amuser, j'aurai agi en commerçant opérant sur de grandes ligues,
et je ne leur devrai plus rien. D'autre part, je ne serai pas
fâché de montrer, une bonne fois, ce que c'est qu'un voleur. On se
fait généralement une fausse idée du criminel. Les écrivains l'ont
idéalisé afin, je crois, de décourager les honnêtes gens. Mais le
temps des légendes est passé. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est la
vérité sans voiles.
Je n'éprouve aucune honte, ni aucune fierté, à raconter ce que
j'ai fait. Je suis un voleur, c'est vrai. Mais j'ai assez de
philosophie pour me rendre compte de la signification des mots et
pour ne leur attribuer que l'importance qu'ils méritent. Dans
l'état naturel, le voleur, c'est celui qui a du superflu, le
riche, «Dans l'état social actuel, le voleur c'est celui qui
rançonne le riche. Quel bouleversement d'idées!» ainsi qu'on l'a
dit avant moi. Mais qu'importe? L'erreur n'a qu'un temps...
Au fond, je mets simplement en jeu, moi, fils et neveu de
bourgeois, par des actes franchement caractérisés, des aptitudes
que j'ai reçues de mes parents et qu'ils développaient
sournoisement, dans leur genre d'existence timide, par des actes
fort rapprochés des miens. Quelles étaient ces aptitudes, innées,
chez eux et chez moi, avant qu'elles eussent été modifiées,
transformées, faussées, sous l'influence du milieu présent?
Mystère. Mais c'étaient peut-être de belles aptitudes. Quels
actes, si le monde n'était pas ce qu il est de par la puissance de
la routine lâche, auraient produits ces aptitudes? Mystère. Mais
peut-être des actes très nobles. J'ai répété, avec quelques
variantes, les actes de mes parents parce que les conditions de
milieu dans lesquelles nous avons eu à vivre, eux et moi, ont été
à peu près les mêmes. Hypocrites ou brutales, légales ou
illicites, bienfaisantes ou nuisibles, les actions humaines,
permises par les aptitudes, sont déterminées par les milieux. Le
ruisseau qui s'échappe, limpide, de la source, et se teinte sur
son chemin de la couleur des terres dans lesquelles se creuse son
lit, de la nuance des plantes et des herbes qui en tapissent les
bords, de celle du sable fin ou de la vase immonde sur lesquels il
roule ses flots... Il existe, je le sais, un certain pédantisme de
classe qui aime à protester contre cette manière de voir. Qu'il
proteste.
Une chose certaine, c'est que les matériaux ne me manqueront
point. Ai-je déjà vu de choses, mon Dieu! -- même de choses que je
ne dirai pas!... J'ai passé partout, ou à peu près: je connais
toutes les misères des gens, tous leurs dessous, toutes leurs
saletés, leurs secrets infâmes et leurs combinaisons viles, les
correspondances adultères de leurs femmes, leurs plans de
banqueroutiers et leurs projets d'assassins. Je pourrais en faire,
des romans, si je voulais!... Mais les seuls documents que je
veuille employer ici sont ceux qui me concernent. Et je me demande
si je parviendrai à les mettre en oeuvre.
Sûrement, j'y parviendrai, je ne pense pas que ce soit si
difficile que ça, d'écrire un livre; et je crois que n'importe qui
réussirait à en faire un bon -- n'importe quel gendarme, n'importe
quel voleur, -- Certaines qualités me feront défaut? C'est fort
possible. La sentimentalité, par exemple. Non, je ne suis pas
sentimental. (Voir plus haut). Tant pis pour elles.
Et tant mieux pour tout le monde, peut-être. Une petite larme de
temps en temps ne fait pas de mal, c'est évident. Mais l'émotion
littéraire est tout de même trop pleurnicharde. Infirmes
incurables, poitrinaires plaintifs, mères sans coeur, pères sans
conscience, jeunes filles chlorotiques, lits conjugaux solitaires,
couches mortuaires désertées, enfants martyrs, prostituées par
force, proxénètes par persuasion, voleurs malgré eux, pécheresses
repentantes et forçats innocents. Ouf!... Vraiment, il y a assez
longtemps qu'on s'écarte des énergies pour se tourner vers les
émotions. Il est temps que ça finisse. S'il faut une loi, qu'on la
fasse!... En attendant, je vais écrire l'histoire d'un homme qui a
les doigts crochus et qui ne se lamente pas trop -- peut-être parce
qu'il n'a pas à se plaindre, après tout. -- Cette histoire-là, le
lecteur superficiel croira que c'est simplement une autobiographie
factice, un passe-temps de littérateur cynique. Mais ceux qui
savent voir, qui savent sentir, ne s'y tromperont pas; ils
comprendront que c'est vrai, que c'est vécu, comme on dit; que la
main qui fait crier la plume sur le papier a fait craquer sous une
pince le chambranle des portes et les serrures des coffres-forts.
J'écris, j'écris. J'empile page sur page, j'use des plumes, je
vide mon encrier. On dirait que je suis à la tâche. Depuis un
mois, je ne me suis arrêté que deux fois.
La première, pour lire un journal. Cette feuille publique m'a
appris, d'abord, que Mme de Bois-Créault mère s'est donné la mort
quelques jours après l'enterrement de son fils; puis, que
Mme veuve Hélène de Bois-Créault s'est portée partie civile au
procès et demande au meurtrier de son mari d'énormes dommages-
intérêts. Elle en aura une bonne partie, dit la gazette. Ce
suicide pitoyable sur le corps de ce malheureux être, cette
exploitation de son cadavre... Ah! la vie!... Quelle farce! --
jouée dans quel abattoir!...
La seconde fois que j'ai interrompu mon travail, ç'a été pour
faire une invention. Il ne faut pas laisser oublier que je suis
ingénieur et ma découverte, lorsque j'en publierai prochainement
les détails dans une revue spéciale, me fera certainement beaucoup
d'honneur. J'ai inventé l'_Écluse à renversement_. Ce n'est, à
vrai dire, qu'un perfectionnement; fort ingénieux, toutefois. Rien
n'était plus simple, je l'accorde, que d'en concevoir l'idée; mais
encore fallait-il l'avoir. Mon intention n'est pas de faire ici le
compte rendu technique de ma découverte; je tiens cependant à en
donner un léger aperçu. Voici la chose en deux mots: Supposons
l'écluse fermée...
-- Supposons-la fermée et ne la rouvrons pas! s'écrie Roger-la-
Honte qui entre sans s'être fait annoncer, au moment même où
j'écris la phrase en la prononçant tout haut. Ah! ça, qu'est-ce
que tu fais là? Tu écris encore tes mémoires?
-- Tout juste.
-- Eh! bien, je vais te raconter une petite histoire que tu pourras
sans doute utiliser; elle est assez cocasse. Figure-toi que le
nommé Stéphanus -- tu sais bien? cet employé d'une banque belge qui
nous donne des tuyaux -- est venu me voir hier. Son patron, qui
s'appelle Delpich, veut se faire dévaliser. Un vol simulé, tu
comprends, pour couvrir les détournements qu'il a l'intention
d'opérer. On me propose cinq mille francs pour aller, dans trois
jours, éventrer un coffre-fort où il n'y aura plus rien et forcer
des tiroirs mis à sec.
-- Je vois ça, dis-je. Mais ce coffre-fort, qui sera vide dans
trois jours, doit être bien garni aujourd'hui...
-- Oh! je te devine. Mais c'est impossible, mon vieux. Jusqu'à
avant-hier soir, Stéphanus couchait dans les bureaux. Depuis qu'il
a quitté Bruxelles -- on l'a mis à la porte ostensiblement, tu
comprends, pour mieux dissimuler la manigance -- c'est le patron
qui a pris sa place. Il sera absent, naturellement, dans trois
jours; mais d'ici là, il monte la garde. Comment lui faire
abandonner son poste? Je ne connais même pas son adresse...
Stéphanus ne me la donnera qu'après-demain...
-- C'est regrettable. Quand les honnêtes gens font des affaires
avec les canailles, ce qui leur arrive souvent, ils comptent
toujours sur l'honnêteté des canailles. Et leur désappointement
est tellement comique, lorsqu'ils s'aperçoivent qu'ils ont eu tort
d'avoir confiance!... Oui, ç'aurait été amusant, de désillusionner
ce banquier belge...
-- Que veux-tu? Ce qui est impossible est impossible. Il faudra que
je me contente de mes cinq mille francs... Tu ne sors pas un peu?
-- Non, dis-je; j'ai quelques lettres à écrire.
-- À ton aise, répond Roger. Alors, à quand tu voudras.
Et il descend l'escalier en chantant:
_Belle enfant de Venise_
_Au sourire moqueur,_
_Il faut que je te dise..._
Delpich!... Où diable ai-je entendu prononcer ce nom-là?... Ah! à
Vichy, par l'abbé Lamargelle. Oui; mais avant ça, il me semble...
il me semble... Oh! je me souviens!
Je vais prendre une liasse de papiers dans un tiroir et je me mets
à les feuilleter avec attention. Voici la lettre que je cherche --
la lettre commencée par l'industriel, dans laquelle j'étais si
joliment traité d'imbécile, que j'ai prise sur son bureau la nuit
où nous l'avons volé, et qui porte l'adresse de Delpich. -- C'est
parfait...
Quelle heure est-il? Sept heures. Bon. Je m'assieds devant ma
table, j'écris quelques mots et je sonne Annie.
-- Annie, lui dis-je, servez-moi à dîner tout de suite; après quoi
vous préparerez ma valise. Je pars ce soir à neuf heures. Pendant
mon absence, pas un mot à qui que ce soit, bien entendu.
Maintenant, écoutez: voici un télégramme que vous irez porter au
Post-office de Charing-Cross, demain, à sept heures du soir. Sept
heures précises, n'est-ce pas?
Et je lui tends une feuille de papier sur laquelle j'ai tracé les
mots suivants:
«Delpich, 84, rue d'Arlon, Bruxelles. -- Venez Londres
immédiatement. Absolument urgent. (Signé) Stéphanus.»