-- Qu'est-ce que tu me donneras si je t'apporte une nouvelle? me
demande Broussaille qu'Annie vient d'introduire dans la salle à
manger, au moment où je vais me mettre à table.
-- Tout ce que tu voudras, surtout si ta nouvelle est bonne; je n'y
suis plus habitué, aux bonnes nouvelles... Mais d'abord assieds-
toi là; tu me raconteras ce que tu as à me dire en déjeunant.
J'aime beaucoup t'entendre parler la bouche pleine.
-- Une passion? Tu sais, rien ne me surprend plus... Donne-moi à
boire; je meurs de soif. Merci... Eh! bien, mon petit, j'ai vu ton
père!
-- Mon père! Mais il est mort depuis bientôt quinze ans!
--Ah! dit Broussaille très tranquillement. C'est que je me suis
trompée, vois-tu. Ça arrive à tout le monde. Enfin, laisse-moi te
raconter... Je viens de passer huit jours à Vichy. J'y serais même
restée plus longtemps si ma soeur Eulalie n'avait pas été là; mais
avec ses sermons, ses efforts pour me ramener au bien, comme elle
dit... j'ai mieux aimé m'en aller. Je suis revenue hier soir... Tu
sais que mes parents tiennent un hôtel à Vichy?
-- Oui, ton frère me l'a appris il y a longtemps.
-- Ils n'avaient qu'une maison de second ordre, d'abord; mais leurs
affaires ont prospéré, Roger et moi nous les avons aidés un peu,
et cette année ils ont pris un établissement superbe, un des plus
beaux de Vichy, l'hôtel _Jeanne d'Arc_.
-- Ah! oui, je vois ça; sur le parc, n'est-ce pas?
-- Justement. Parmi les personnes qui séjournaient chez eux se
trouvait un vieux monsieur, d'une soixantaine d'années, environ;
il était arrivé avec une grande cocotte de Paris, Melle...
Melle... je ne me souviens plus du nom -- qui lui faisait dépenser
l'argent à pleines mains. -- Comme il s'appelle M. Randal, j'avais
pensé...
-- Urbain Randal?
--Oui, c'est ça; Urbain Randal.
-- C'est mon oncle, dis-je; ah! il est à Vichy...
-- Oui, avec la cocotte en question; je te prie de croire qu'elle
le mène tambour battant et qu'elle s'entend à faire danser ses
écus. C'est dommage que je ne me rappelle pas... Mais qu'est-ce
que tu as? Tu fais une mine! On dirait qu'aux nouvelles que
j'apporte tes beaux yeux vont pleurer... Ah! je sais! Tu penses à
l'héritage. Dame! mon vieux, tu peux te préparer à le trouver
écorné; elle a de belles dents, la cocotte...
Non, ce n'est pas à l'héritage que je pense. C'est une autre idée
qui m'est venue, et qui se cramponne à moi, de plus en plus
fortement, depuis que Broussaille m'a quitté. Voilà trois heures
qu'elle a commencé à m'assaillir, cette idée, et elle a fini par
triompher. Mon parti est pris. Je vais me mettre en route pour
Vichy ce soir, empoigner mon oncle demain, et lui tordre le cou...
Et il y a longtemps, à vrai dire, que cette pensée de vengeance,
qui se formule seulement à présent d'une façon précise, a germé en
moi, erre dans mon cerveau, s'éloigne pour reparaître et ne
s'obscurcit que pour rayonner d'un éclat plus vif, ainsi qu'un
phare couleur de sang.
Depuis trois semaines, au moins, je songe à des représailles, sans
oser me l'avouer; depuis le jour où j'ai trouvé ma maison vide en
y rentrant... Ah! je ne pourrai pas dire quels ont été mon
désespoir et ma rage quand j'ai eu la certitude du départ de
Charlotte; et ensuite, après toutes les démarches vaines, toutes
les recherches infructueuses, toutes les tentatives sans résultat
que j'ai faites pour retrouver sa trace, maintenant qu'il faut
perdre toute espérance de la revoir jamais et qu'il faut me
résoudre à ignorer son sort, si affreux qu'il ait été -- je ne puis
pas dire, non plus, quelles amertumes et quelles rancoeurs que je
croyais mortes ont ressuscité en moi, m'ont envahi et me hantent.
-- Toutes les angoisses et toutes les colères de ma jeunesse se
sont mises à gronder ensemble, comme en révolte contre mon
indécision et ma lâcheté. Pourquoi n'ai-je pas levé la main, le
jour où j'aurais dû frapper, où je m'étais promis de frapper?
Pourquoi ai-je voulu prendre ma revanche ailleurs, quand elle
s'offrait à moi, là? Si j'avais traité le voleur qui me
dépouillait comme je m'étais juré de le faire, si je lui avais
donné à choisir, séance tenante, entre sa vie et mon argent, rien
de ce qui est arrivé n'aurait existé -- et, peut-être serait-il
plus heureux lui-même, l'odieux coquin, car il aurait restitué,
ayant peur, et n'aurait point à traîner sa vieillesse solitaire
dans la fange où disparaît son or.
Oui, si j'avais agi, ce jour-là, que de misère eût été évitée, et
d'horreurs et d'abjections!... Trop tard! -- le mot des
révolutions, faites à moitié, toujours. -- Oh! je m'en souviens, je
m'en souviens... je me croyais très fort, de résister à ma fureur,
d'écouter les mensonges sans rien dire et de mettre tranquillement
ma signature au bas d'un sale papier au lieu d'appliquer ma main
sur le visage du misérable... Je regardais s'en aller mon énergie,
joyeusement, ainsi qu'on regarde l'eau couler... Il me semble que
je me réveille d'une hallucination. Mon coeur se gonfle à éclater,
comme autrefois, et les larmes de plomb que j'ai versées, je les
verse encore. Projets, rêves, plans ébauchés, abandonnés, repris
et rejetés... J'ai fait autre chose que ce que je voulais faire;
j'ai fait beaucoup plus et beaucoup moins. Pourquoi? Mélange de
violence et d'irrésolution, de mélancolie et de brutalité... un
homme.
N'importe. Si je n'ai pas eu le courage d'agir autrefois, je
l'aurai aujourd'hui; et bien qu'on dise qu'il y a une destinée qui
pèse sur nous et contrôle nos actes, je ne m'inquiète guère de
savoir si c'est écrit, ce qui va arriver. Ah! le vieux gredin! la
brute hypocrite et lâche! Je vais lui faire voir qu'il existe
d'autres lois que celles qui sont inscrites dans son code; je
vais... Non, je n'ai rien à lui faire voir, ni à montrer à
d'autres. Les représailles n'ont pas besoin d'explications et il
est puéril de rouler ma colère, encore une fois, dans le coton des
arguties sociologiques. Aux simagrées des Tartufes de la
civilisation, aux contorsions béates des garde-chiourmes du bagne
qui s'appelle la Société, un geste d'animal peut seul répondre. Un
geste de fauve, terrible et muet, le bond du tigre, pareil à
l'essor d'un oiseau tragique, qui semble planer en s'allongeant et
s'abat silencieusement sur la proie, les griffes entrant d'un coup
dans la vie saignante, le rugissement s'enfonçant avec les crocs
en la chair qui pantèle -- et qui seule entend le cri de triomphe
qui la pénètre et vient ricaner dans son râle. -- À crime d'eunuque
bavard, vengeance de mâle taciturne. Plus rien à dire, à
présent... Je partirai ce soir.
Il est onze heures du matin, environ, quand j'arrive à Vichy. Un
train quitte la gare au moment où celui qui m'amène y entre. Je
descends rapidement du wagon et je traverse le quai.
-- Bonjour, mon neveu!
C'est une femme... -- Margot! c'est Margot! -- qui m'accueille avec
une grande révérence et un gracieux sourire.
-- Dis-moi donc bonjour! Comme tu as l'air étonné de me voir!...
Pourtant, mon cher, il n'y a pas deux minutes que tu aurais pu
m'appeler «ma tante.»
-- Ah! c'est toi, dis-je comme dans un rêve, c'est toi... Et où
est-il, lui?
-- Ton oncle? Il vient de partir, de me quitter, de m'abandonner;
et je suis comme Calypso. Tu vois que j'ai fait des progrès,
hein?... Oui, il est dans ce train qui s'en va là-bas, l'infidèle.
C'est une rupture complète, un divorce. Entre nous, tu sais, je
n'en suis pas fâchée. Quel rasoir!... Mais tu as l'air tout
désappointé... Ah! je devine: tu venais lui emprunter de l'argent.
N'est-ce pas, que c'est ça? Embêtant! Si tu étais arrivé hier,
seulement... Enfin, si c'est pressant, et que tu veuilles de moi
pour banquier... Entendu, pas? Tu me diras ce qu'il te faut. Où
vas-tu, maintenant?
-- Je ne sais pas, dis-je, encore tout déconcerté de ce départ qui
met en désarroi mes projets; je ne sais pas... Et il est parti
subitement?
-- Tout d'un coup; l'idée lui en est venue hier soir. Du reste, je
ne suis pas la première avec qui il ait agi de cette façon;
généralement, au bout d'un mois, quinze jours quelquefois, il a
assez d'une femme et la laisse en plan sans rime ni raison. Moi,
il m'a gardée depuis février; cinq mois! Toutes mes amies en
étaient étonnées...
-- Et tu ne sais pas où il est allé?
-- Pas du tout. Il m'a dit qu'il partait pour la Suisse, mais ce
n'est certainement pas vrai; il a trop peur que je coure après
lui; en quoi il a grand tort. Beaucoup d'argent, oui, mais ce
qu'il est cramponnant!... Non, vois-tu, il est bien difficile de
savoir vers quels rivages il a porté ses plumes, ce pigeon
voyageur. Toujours par voies et, par chemins. Nous l'appelons le
Juif-Errant. Il ne se plaît nulle part. Il y a des jours où je me
demandais s'il n'était pas fou... Mais toi aussi, mon pauvre ami,
tu as l'air toqué, ajoute-t-elle en me regardant. Si tu pouvais
voir quelle figure tu fais! Ça tient peut-être de famille? Il
faudra que je te soigne. Voyons, fais risette... Puisque je t'ai
dit de ne pas te tourmenter... Et puis, ne restons pas à nous
promener devant la gare; on nous prendrait pour deux
conspirateurs. J'ai ma voiture là. Viens. Je t'enlève.
Je me laisse faire et nous roulons vers la ville.
-- Écoute, dit Margot en frappant des mains. Je devine la vérité.
Ton oncle est parti parce que tu l'avais averti de ta visite.
-- Ah! non, par exemple, dis-je en riant; je ne l'avais pas
prévenu.
-- C'est qu'il te déteste tant! reprend Margot. Il faut dire,
aussi, que tu lui as joué de vilains tours. Séduire sa fille...
-- Comment sais-tu?... Il t'a dit?...
-- Oh! rien du tout; mais ce n'était pas nécessaire. J'ai de bons
yeux.
-- Je ne te comprends pas.
-- C'est vrai, tu ne t'es aperçu de rien, ce soir-là; mais je
pensais que Mlle Charlotte t'avait mis au courant... En tous cas,
tu te souviens d'être venu avec elle à Monte-Carlo, vers la fin de
l'hiver dernier?
-- Oui. Eh! bien?
-- Eh! bien, j'y étais aussi, moi, avec ton oncle; et si tu ne l'as
pas vu, toi, je t'assure que Mlle Charlotte a bien reconnu son
père. Elle est devenue pâle comme une morte et n'a pas mis
longtemps à t'emmener... Tu ne t'étais jamais douté de la
rencontre? C'est curieux. Moi, je soupçonnais bien quelque chose
entre vous car quelque temps auparavant, à Paris, j'avais
rencontré...
Je n'écoute plus. Je me rappelle cet épisode de notre existence; à
Charlotte et à moi, cet incident auquel j'attachai si peu
d'importance alors, et qui a eu une telle influence sur notre vie
à tous deux. Je me rappelle mon étonnement lorsque je la trouvai,
en me retournant, toute blême et frissonnante, son émotion
profonde, son insistance à quitter les salons du Casino. C'était
son père qu'elle avait vu!... Son père, qui l'avait chassée bien
moins par colère que pour garder l'argent mis en réserve pour sa
dot, et qu'elle retrouvait la, honte et dégoût indicibles! jetant
l'or à pleines mains sur le tapis vert, au bras de cette femme de
chambre devenue horizontale... Ah! l'être horrible! Il faut que je
le retrouve, quand le diable y serait!
-- Tu sais, continue Margot, il ne s'est livré à aucun commentaire
malveillant. Il est resté très calme. Il a joué toute la soirée et
a gagné beaucoup. Quand nous sommes partis, seulement, il m'a dit:
«Ils m'ont porté chance tous les deux; c'est la première fois.»
Chance! Il appelle ça la chance, le misérable! Et c'est pour ça
qu'il m'a volé et qu'il a renié son enfant. Pour ça! Pour courir
les villes d'eaux avec des cocottes, pour placer des billets de
banque sous les râteaux des croupiers, sur les tables de nuit des
putains! Pour ça! Quelle chance! Quelles joies! Quels bonheurs!
Cette bourgeoisie... L'exploitation sans merci de toutes les
douleurs, de toutes les faiblesses, de toutes les confiances et de
toutes les bontés -- pour ça... Des fils qui jettent l'argent à
l'égout, des filles qui le portent à des gredins titrés et ruinés,
des vieillards qui ont menti, triché, pillé toute leur vie pour
devenir, à soixante ans, les peltastes du vice...
-- Je t'ai fait de la peine en te racontant ça? demande Margot.
Pardonne-moi; je ne me doutais pas... Tu sais que je ne suis pas
méchante...
-- Non, dis-je en lui prenant la main, tu n'es pas méchante,
Marguerite; malheureusement, beaucoup de gens ne te ressemblent
pas.
-- Eh! bien, ceux-là, il faut les laisser de côté, voilà tout. Moi,
je n'agis jamais autrement. Ce ne serait pas la peine d'être au
monde s'il fallait toujours se casser la tête à méditer sur les
dires de Pierre ou les actions de Paul... Tâche de te remettre au
beau fixe d'ici ce soir, n'est-ce pas? Sans ça, je me fâcherai. Je
voudrais bien rester à déjeuner avec toi, mais je ne peux pas. Je
suis attendue à Cusset; je suis très demandée en ce moment... Je
reviendrai vers dix ou onze heures, Tiens, voici l'hôtel _Jeanne
d'Arc_, où j'habite; prends-y une chambre; les propriétaires sont
charmants...
-- Je le crois. J'ai justement une commission à leur faire. Leurs
enfants demeurent à Londres.
-- C'est vrai, dit Margot, la fille était ici avant-hier encore, ou
il y a trois jours; une petite blonde très jolie. Elle est
modiste, paraît-il. Moi, je crois qu'elle est modiste comme moi;
enfin, c'est son affaire. Et tu la connais, scélérat?
-- Un peu. Son frère est mon associé.
-- C'est bien drôle, tout ça! dit Margot comme la voiture s'arrête
devant l'hôtel. Il faudra que j'aille faire un tour à Londres,
pour voir. Je crois que tu me trompes indignement, et j'exige que
tu me donnes des explications ce soir.
-- C'est entendu, dis-je en descendant, tandis qu'un garçon de
l'hôtel se précipite vers ma valise. À dix heures moins un quart,
je commencerai à préparer un roman à ton intention.
Margot me fait un signe menaçant avec son ombrelle, et la voiture
repart au grand trot.
Ils sont réellement charmants, ces propriétaires de l'hôtel
_Jeanne d'Arc_. Ils ont été enchantés d'apprendre que je leur
apportais des nouvelles de leurs enfants, surtout de Roger qu'ils
n'ont pas vu depuis plusieurs mois. Ils m'ont prié d'accepter à
déjeuner avec eux, en regrettant vivement que leur fille aînée,
Eulalie, eût été invitée chez M. le curé.
-- Si elle avait pu prévoir votre arrivée, elle se serait excusée,
certainement, dit Mme Voisin; elle aurait été si heureuse de vous
entendre parler de son frère et de sa soeur! Elle les aime tant!
Peut-être bien. Mais, moi, je ne suis pas fâché de n'avoir point à
affronter tes sermons de la demoiselle. Après tout, elle aurait pu
me convertir; qui sait? Pour ce que le Diable me paye ma peau, je
ferais aussi bien de la vendre à Dieu.
Pas avant déjeuner, pourtant! L'abstinence serait peut-être de
rigueur, et je meurs de faim. Heureusement, Mme Voisin vient nous
arracher, son mari et moi, à un certain vermouth qui creuse
énormément l'estomac. À table! Nous voici à table! Je dévore; et
les parents de Roger-la-Honte ont le bon esprit de ne point
engager sérieusement la conversation avant que mon appétit
commence à se calmer; il semble s'apaiser à l'arrivée de la
volaille et la salade le pacifie tout à fait. Quels braves gens,
ces époux Voisin! Et quelle bonne cuisine ils font!
Le père, avec sa face réjouie, encadrée de favoris poivre et sel,
à l'air d'un bien digne homme, sans un brin de méchanceté ni
d'hypocrisie; très paternel, surtout. La mère, qui a dû être fort
jolie, grasse et ronde, les cheveux tout blancs et le teint rosé,
a l'air d'une bien digne femme, affable et franche; très
maternelle, surtout. Je voudrais bien qu'ils fussent mes parents,
tous les deux. Oui, je voudrais bien... Ils s'inquiètent de
l'existence que nous menons à Londres. Ils s'en inquiètent avec
intelligence.
-- Mangez-vous bien? Buvez-vous bien? Dormez-vous bien? demande
Mme Voisin.
-- Oui, Madame; très bien.
-- Avez-vous des distractions suffisantes? Les divertissements sont
tellement nécessaires! Vous amusez-vous? demande M. Voisin.
-- Oui, Monsieur, beaucoup.
-- Allons, tant mieux! répondent-ils ensemble. Encore un verre de
ce vin-là!
Voilà de bons parents!
-- Et les affaires marchent-elles à peu près? demande M. Voisin.
-- Oui, Monsieur, pas mal.
-- Et vous prenez toujours bien vos précautions? demande
Mme Voisin.
-- Oui, Madame, toujours.
-- Allons, tant mieux! répondent-ils ensemble. Encore un verre de
ce vin-là!
Voilà de bons parents! Ils veulent qu'on mange, qu'on boive, qu'on
dorme, qu'on s'amuse et qu'on suive librement sa vocation. Si tous
les parents leur ressemblaient, la famille ne serait pas ce
qu'elle est, pour sûr.
-- Voyez-vous, Monsieur, me dit Mme Voisin comme un garçon vient
chercher son mari, un instant après qu'on a servi le café, voyez-
vous, nous sommes plus heureux que nous ne pourrions dire,
depuis... depuis que nous nous sommes résolus à ne plus nous
laisser guider par des préceptes qui nous condamnaient à la misère
perpétuelle. Tout nous a réussi. Nous ne nous permettons pas, bien
entendu, de rire au nez des personnes qui pensent autrement que
nous, mais nous continuons notre petit bonhomme de chemin sans
attacher aucune importance à ce qui se passe autour de nous. Je ne
veux point dire que nous sommes des égoïstes; non: mais nous ne
prenons pas parti. L'un nous dit blanc; c'est blanc. L'autre nous
dit noir; c'est noir. Que voulez-vous que ça nous fasse? Et,
tenez, sans aller si loin: Broussaille me raconte comment elle a
plumé un pigeon; je ris avec elle. Eulalie vient me parler des
peines et des récompenses d'une vie à venir; je m'émeus avec elle.
Roger m'apprend ce que lui a rapporté sa dernière expédition; je
me réjouis avec lui... Ces chers enfants! Ils nous donnent tant de
satisfactions! Même Eulalie; elle prie pour nous. Ça peut servir;
on ne sait jamais... Quant à Broussaille et à Roger, je ne vous
cache pas que j'étais dans les transes, les premiers temps. Je
lisais le journal, tous les matins, avec une anxiété! Mais, peu à
peu, je m'y suis faite. Chaque métier a ses périls; et la seule
chose importante est de choisir celui qui vous convient le mieux.
L'esprit d'aventure existe encore, quoi qu'on en dise; et tous les
hommes ne peuvent pas être chartreux ni toutes les femmes
religieuses. Du reste, voyez la nature; certains animaux se
nourrissent de chair, d'autres mangent de l'herbe, et d'autres...
autre chose. Mon avis est qu'il faut laisser aux aptitudes toute
liberté de se développer. Je sais bien qu'il y a des lois. Mais,
Monsieur, pourquoi n'y en aurait-il pas? Le tonnerre existe bien,
et les inondations, et les maladies, et toutes sortes de fléaux.
Ce sont des maux peut-être nécessaires; propres, en tous cas, à
mettre en relief l'industrie et la variété des ressources de
chaque individu. Il faut se faire une raison, et prendre le monde
tel qu'il est -- pas trop au sérieux. -- La seule chose qui
m'inquiète, à propos de Broussaille et de Roger, c'est leur santé.
Ce qui me fait peur, chez Broussaille, c'est la vivacité de son
tempérament. Elle était si impétueuse, si animée, si primesautière
étant enfant! Et je sais par expérience que les natures de femmes
existent en germe dans les dispositions de petites filles. Ça use
si vite, l'exaltation, dans ces choses-là!... De la verve, du
brio, je ne dis pas non; mais la frénésie... Après tout, je me
fais peut-être des idées... Dites-moi la vérité. Je suis sûre que
vous savez... Non? Vous voulez être discret? Enfin... c'est que
ces Anglais sont si brutes, et c'est tellement délicat, une femme!
Mais Broussaille est une petite risque-tout. Jolie, hein? Dans
cinq ou six ans, nous la marierons; mais pas avant. Ça ne vaut
jamais rien, de se marier trop tôt... Quant à Roger, je ne me
lasse pas de lui recommander de mettre des gants fourrés en hiver;
il est très sujet aux engelures. Et puis, dans votre profession,
on est exposé à se voir poursuivi, à être obligé de courir; dites-
lui, de ma part, de porter toujours de la flanelle; une fluxion de
poitrine est si vite attrapée... À propos, c'est votre parent, ce
M. Randal qui est si riche et qui est parti ce matin? Il m'a
semblé vous entendre dire à mon mari que c'est votre oncle?
-- Oui, dis-je. Et c'est un voleur.
-- Ah! répond Mme Voisin fort tranquillement; je n'aurais pas cru.
Il a plutôt l'allure inquiète des honnêtes gens. Un voleur à
l'américaine, peut-être? Il y a tant de genres de vol!... Dites
donc, c'est cette dame qu'il a amenée ici, Mlle de Vaucouleurs,
qui va regretter son départ! Si vous saviez l'argent qu'elle lui
faisait dépenser! Elle doit être désolée...
-- Je la consolerai ce soir.
-- Vous faites bien de m'avertir, dit Mme Voisin sans s'émouvoir;
je vais vous faire changer de chambre et vous en donner une dont
la porte ouvre dans le salon de Mlle de Vaucouleurs; ce sera plus
commode pour vous deux. Je l'aime beaucoup, cette petite dame;
elle est charmante; et puis, je serais bien contente qu'on fût
complaisant pour Broussaille, quand elle voyage... Un petit verre
de chartreuse? De la verte, n'est-ce pas?... Je crois, Monsieur,
que rien ne peut vous rendre philosophe comme de tenir un hôtel.
On entend tout, on voit tout, on apprend tout. On arrive à ne plus
faire aucune distinction entre les choses les plus opposées, et
l'on devient indifférent au bien comme au mal, au mensonge comme à
la vérité, à la vertu comme au vice. Si cette maison pouvait
parler! Combien de gens honnêtes qui s'y sont conduits en forbans,
combien de filous qui ont été des modèles de droiture! Que de
cocottes qui s'y sont comportées en femmes d'honneur, et que de
femmes mariées qui ont mis leur vénalité aux enchères! Et que de
filous qui ont été des coquins, que d'honnêtes gens qui sont
restés intègres, que de cocottes qui furent des courtisanes et que
d'épouses qui restèrent pures! C'est encore plus étonnant...
Décidément, le monde est semblable aux braises du foyer: on y voit
tout ce qu'on rêve. Et le mieux est de rêver le moins possible,
car on finit par croire à ses rêves, et ils n'en valent jamais la
peine. La vie, voyez-vous, c'est comme une baraque de la foire,
devant laquelle se trémoussent des parades burlesques, tandis
qu'on joue des drames sanglants à l'intérieur. À quoi bon entrer,
pour assister aux souffrances de l'orpheline et souhaiter la mort
du traître, quand vous pouvez vous distraire gratis aux bagatelles
de la porte? La tragédie, c'est pour les cerveaux faibles...
Bon... voilà que je fais des phrases... Un petit verre de
chartreuse?
Non. Mme Voisin s'échauffe un peu, et je préfère lui laisser le
temps de se calmer. Je déclare que je désire faire un tour au
parc; et M. Voisin, que je rencontre dans le vestibule, me
souhaite beaucoup de plaisir.
Du plaisir!... Dame! Pourquoi pas?... C'est plein de bon sens, ce
que vient de me dire cette brave femme. C'est plein de bon sens...
Les braises du foyer et la sottise des rêves, la parade de la
foire et la tragédie pour les cerveaux mal trempés... Très vrai!
Très vrai!... Je crois que si je rencontrais mon oncle, dans cette
allée où je me promène, je ne lui donnerais guère que deux ou
trois coups de pied quelque part. Non, je n'irais pas plus loin...
Bien mesquin, ce parc, avec ses pelouses galeuses, ses allées au
gravier déplaisant, ses arbres sans majesté. Le Casino là-bas,
tout au bout; le Kiosque à musique, à côté, où grince un
discordant orchestre cerclé de plusieurs rangées d'honnêtes femmes
qui semblent empalées sur leurs chaises, tandis que des bataillons
de cocottes multicolores tournent derrière leur dos, dans le
sentier circulaire, talonnées par les hommes, avec des airs de
génisses qui regardent passer des trains...
C'est pas tout ça. Je ne suis pas venu dans ce parc pour faire des
descriptions vives -- des hypotyposes, s'il vous plaît -- mais pour
réfléchir. Réfléchissons... Je réfléchis; et je ne sais pas
jusqu'où iraient mes réflexions si je ne me trouvais, tout d'un
coup, devant l'abbé Lamargelle. Rencontre bizarre, inattendue,
presque providentielle! Sera-ce la dernière? Peut-être que non.
Mais n'anticipons pas...
L'étonnement et la joie que nous éprouvons l'un et l'autre étant
exprimés d'une façon suffisante, nous nous installons paisiblement
à l'ombre, pour causer de nos petites affaires. Nous voyez-vous
bien, tous les deux? Nous sommes là, à gauche de l'allée centrale,
assis sur des chaises de fer, au pied d'un gros arbre. C'est moi
qui porte ce costume de voyage dont l'élégance et la coupe
anglaise indiquent une honnête aisance et des goûts cosmopolites,
et qui suis coiffé de ce léger chapeau de feutre, signe
incontestable de tendances artistiques et d'exquise insouciance.
Je parais avoir vingt-cinq ans, pas plus; je suis rose, blond,
vigoureux, gentil à croquer... Oui, je sais: j'ai l'air de me
nommer Gaston; mais c'est moi tout de même. Tenez, je suis
justement occupé à chasser les cailloux avec ma canne, dans des
directions diverses, tout en parlant à l'abbé. Quant à l'abbé,
vous l'apercevez aussi, j'espère; et maintenant que vous l'avez
vu, vous n'oublierez jamais sa physionomie. Il est donc bien
inutile que je vous fasse son portrait. Tous avez été frappés,
j'en suis sûre, par l'expression d'énergie froide empreinte sur
son masque bronzé, dans ses profonds yeux noirs, dans ses longs
doigts nerveux, sans cesse en mouvement, dont les ongles
s'enfoncent dans le bréviaire qu'il tient à la main. Remarquez
comme ses narines palpitent, pendant qu'il m'écoute; on dirait
qu'il aspire mes paroles avec son grand nez... Et maintenant,
franchement, dites-moi si l'on nous prendrait pour des voleurs.
Non, n'est-ce pas? Je donne l'impression d'un bon jeune homme, un
peu trop gâté par sa famille et coupable de fredaines assez
vénielles, qui vient de demander à son ancien précepteur de l'ouïr
en confession; l'abbé, lui, fait l'effet d'un prêtre autoritaire à
la surface, mais libéral au fond, d'un bourru bienfaisant. Et
pourtant!... Dieu sait ce que diraient nos consciences, si elles
pouvaient parler!
Mais elles auraient tort d'essayer. Leurs voix se perdraient dans
le fracas occasionné par l'infernal orchestre, là-bas, qui termine
avec rage une effroyable symphonie à la gloire de la Discorde. Il
m'avait semblé tout d'abord que le tambour, gravement insulté par
un couac de la clarinette, appelait à son aide le cornet à piston;
mais je m'aperçois maintenant que c'est le tambour lui-même qui
avait tort et que la flûte, le violon, le trombone, la contrebasse
et le cor anglais, après de vains efforts pour rétablir
l'harmonie, prennent le parti d'étouffer, sous l'explosion
combinée de leurs colères individuelles, les protestations des
antagonistes.
-- Un peuple qui admet qu'on lui joue de pareille musique est tombé
bien bas, dit l'abbé du ton peu convaincu d'une personne qui parle
pour parler, tout en songeant à autre chose qu'à ses paroles...
Quant à ce que vous venez de m'apprendre, ajoute-t-il, je ne puis
vous dire qu'une chose: c'est qu'il est fort heureux que les
circonstances vous aient servi comme elles l'ont fait. Comprenez-
moi bien: vous auriez trouvé, votre oncle ce matin, et vous
l'auriez tué comme un chien, que j'aurais approuvé votre acte,
tout en le regrettant, pour vous. Mais puisque le sort a voulu
qu'il quittât Vichy juste au moment où vous y arriviez, je pense
que ce serait de la folie pure que de vous mettre à sa recherche.
Oh! je conçois la vengeance, certes! Elle est à la base de tous
les grands sentiments, sans excepter l'amour. Mais je n'admets son
exercice que sous l'impulsion d'une colère qui frappe de cécité
morale; ou bien, de sang-froid, lorsqu'on est assuré de
l'impunité. Ce n'est pas un raisonnement de lâche que je vous
tiens là; c'est un raisonnement d'homme. Du moment que vous avez
cessé d'être aveuglé par la passion, l'idée abstraite du meurtre
pour le meurtre vous abandonne et vous avez devant vous, au lieu
d'une entité vague, un être dont vous êtes obligé de juger la
vilenie, dont vous savez, la bassesse; et vous êtes forcé de vous
rendre compte que la vie de cet être-là ne vaut point la vôtre. Si
vous vous obstinez dans votre dessein de représailles à tout prix,
c'est une espèce de fausse honte vis-à-vis de vous-même, un
entêtement fanatique, seuls, qui vous poussent. Vous vous êtes
juré à vous-même de commettre une certaine action, et vous voulez
vous tenir parole. Eh! bien, je crois qu'il ne faut se laisser
lier par rien, surtout par les serments qu'on se fait à soi-même.
Ils coûtent toujours trop cher... Vous me direz qu'il y a une
grande faiblesse à reculer devant les conséquences d'un acte qu'on
désire accomplir. C'est vrai. Mais, au moins lorsque ces
conséquences doivent causer plus de peine que l'acte ne doit
produire de joie, je trouve cette faiblesse-là très humaine, très
intelligente et même très courageuse. Elle procède de la
conscience nette des choses et de la répudiation de l'idéal
menteur. Les stoïciens prétendaient que la souffrance n'est point
un mal. Les stoïciens étaient de grotesques imbéciles. La
souffrance est toujours un mal. Ne pas reculer devant la douleur,
soit -- et encore! -- Mais la rechercher, c'est être fou, si elle ne
vous donne pas, pour le moins, son équivalent de plaisir. Ne
disaient-ils pas aussi, ces stoïciens, que la force ne peut rien
contre le droit? La force ne peut rien contre le droit, sinon
l'écraser, -- sans trêve. -- Le droit! Qu'est-il, sans la force? Et
qu'est-il, sinon la force -- la vraie force? -- Vieilleries, tout
ça; bêtises... Voyez-vous, l'âge est passé où l'on croyait des
témoins «qui se font égorger.» Des témoins qui veulent vivre, ça
vaut mieux. Ils finiront peut-être par apprendre aux autres à
vouloir vivre, aussi. Et ça suffira... Vengez-vous pendant que la
fureur vous barre le cerveau; ou bien, cherchez l'ombre; ou bien --
attendez. -- Votre oncle est un scélérat, oui. Il y a longtemps que
je lui ai donné mon opinion sur lui; mais... Je l'ai aperçu ces
jours-ci, continue l'abbé en portant un doigt à son front.
Paralysie générale ou suicide, avant peu. Attendez... Pour le
moment, ne pensez plus à tout cela, et n'en parlons plus... Avez-
vous l'intention de rester ici quelque temps?
-- Je ne sais pas; c'est possible.
-- Moi, je suis arrivé il y a une quinzaine de jours, dit l'abbé en
saluant coup sur coup trois ou quatre des nombreux ecclésiastiques
qui se promènent dans le parc. Je n'ai pas perdu mon temps. Mais
il n'y a plus grand chose à faire et je commence à m'ennuyer. Où
êtes-vous descendu?
-- À l'hôtel _Jeanne d'Arc_.
-- Excellente idée que vous avez eue là. Vous me fournissez un
prétexte plausible pour y transporter mes pénates. Jusqu'ici je
logeais à _Saint-Vincent de Paul_, avec la majorité de ces hommes
noirs. Question d'affaires, vous comprenez.
-- Quelles affaires?
-- Le jeu. Depuis quinze jours, je tiens les cartes quinze heures
sur vingt-quatre, en moyenne. Et je vous assure que ce n'est pas
une petite occupation, et qu'il fout ouvrir l'oeil, avec ces
messieurs.
-- Ils trichent?
-- Comme le roi de Grèce. Je suis d'une adresse à rendre des points
à Robert-Houdin et mon doigté est simplement merveilleux; eh!
bien, mon cher, c'est avec la plus grande difficulté que j'arrive
à gagner. J'y parviens, cependant; et j'ai fait une assez belle
récolte. Au bout de la première semaine on envoyait déjà des
télégrammes suppliants aux bonnes dévotes et aux chères pénitentes
qui ne se faisaient point prier pour mettre leurs offrandes à la
poste. Mais, à présent, elles n'expédient plus que des pots de
confitures;
-- Vous me donnez là, dis-je, une singulière idée des moeurs du
clergé.
-- Je vous en donnerais bien d'autres!... Il est difficile, en
général, d'imaginer des drôles plus fangeux que ces hommes
d'église. Ils sont les dignes pasteurs des âmes contemporaines.
Leurs moeurs! Comment voulez-vous qu'ils en aient? La morale
pétrifiée dont ils sont les gardiens et les docteurs ne saurait
faire d'eux que des saints ou des fripons. La moralité peut
seulement exister avec la liberté; elle doit sortir de cette
liberté, et s'y greffer, non pas immuable, mais variable, en
concordance avec l'état général de culture de l'humanité. Il y a
des saints, dans le clergé; très peu, mais il y en a. Ce sont des
monstres, à mon avis. Quant au reste...
-- Je serais bien aise de savoir quels sont les sentiments de vos
confrères à votre égard?
-- Ils me haïssent; ils ne me connaissent pas, mais ils me
devinent; ils me sentent, pour mieux dire. Pas un de ceux dont
j'ai vidé l'escarcelle, ces jours derniers, qui n'ait rêvé de
représailles atroces. Mais ils n'osent pas agir; ils dévorent leur
jalousie et leur rage. Se plaindre! À qui? À l'archevêque?
L'archevêque me doit son siège; et c'est moi qui lui ai rédigé, il
y a trois mois, ce fameux mandement qui va lui valoir le chapeau
de cardinal. Ah! ils savent que j'ai l'oreille de monseigneur! Du
reste, ils peuvent aller à Rome, si le coeur leur en dit.
-- Vous êtes bien mystérieux, l'abbé.
-- Je le serais moins si mes révélations pouvaient vous être
utiles; mais à quoi vous serviraient-elles? Si pourtant vous êtes
curieux de détails biographiques, venez déjeuner, avec moi demain
matin à l'hôtel _Saint-Vincent de Paul_. Je vous présenterai, de
vous à moi, quelques types assez intéressants. C'est entendu? Le
menu ne vous effrayera pas: consommé au rosaire, soles à
l'immaculée, tournedos à la vierge, timbale de nouilles saint
Joseph, crème terre-sainte et Château-Céleste... Je déménagerai
après le café. Réflexion faite, je passerai encore une semaine à
Vichy. Après quoi, mon retour à Paris s'impose.
-- Une bonne oeuvre?
-- Justement. Je m'occupe de la fondation d'un asile pour les
filles-mères aux abois. Entreprise patriotique autant que
charitable, car vous savez que la France se dépeuple
effroyablement et que la seule population qui augmente sans cesse
en ce beau pays, c'est celle des prisons. Mes circulaires et mes
démarches ont produit le meilleur effet, et l'établissement
ouvrira ses portes avant peu, j'espère. La directrice sera
Mme°Boileau. Vous connaissez, je crois?
-- Mme Boileau? Non; pas du tout.
-- Mme Ida Boileau, rue Saint-Honoré?
-- Quoi! Comment!...
-- Mon Dieu! ricane l'abbé, ne faites donc pas l'enfant. Les choses
les plus simples vous plongent dans la stupéfaction.
-- Vous exagérez. J'ai appris à ne plus guère m'étonner. Ma
surprise vient plutôt de vous voir en relations avec...
-- Votre entourage?... C'est le hasard qui le veut, apparemment.
Tenez, regardez là-bas, dans cette allée, ces deux messieurs et
cette dame... Vous les connaissez certainement.
-- En effet, dis-je après avoir tourné la tête dans la direction
que m'indique l'abbé. Le personnage qui se trouve à droite se
nomme Mouratet; c'est un de mes amis, et la dame est sa femme;
quant au troisième promeneur, je ne me rappelle pas...
-- C'est M. Armand de Bois-Créault, dit l'abbé; il est l'amant de
Mme Mouratet et le mari d'une femme charmante qui fut obligée de
se séparer de lui.
-- La connaissez-vous? demandé-je anxieusement, car j'ai cessé de
correspondre avec Hélène depuis plusieurs mois et je ne sais rien
d'elle.
-- Pas personnellement, répond l'abbé. Elle habite la Belgique et
je n'ai jamais eu l'honneur de la voir, bien que j'aille souvent à
Bruxelles. Mais j'en ai entendu parler par un banquier belge, un
trafiqueur, si vous voulez, qui se nomme Delpich et avec lequel
elle fait des affaires. Elle est fort intelligente et très
ambitieuse, paraît-il... Au fait, autant vous l'avouer; je connais
toute son histoire et je n'ignore pas, non plus, celle de la
famille de Bois-Créault.
-- Elle est édifiante.
-- Mme de Bois-Créault aimait son fils, dit l'abbé en secouant la
tête; il est en train de la ruiner et elle l'aime encore. Elle
l'aime à mourir pour lui ou à tuer pour lui... Écoutez: nous
sommes tous malades, aujourd'hui; et quelles que soient les formes
qu'affecte cette maladie, la cause en est toujours identique. Nous
sommes condamnés par une morale surannée à passer de l'état
naturel, directement, à l'état d'imbécillité passive,
fonctionnante, et d'humiliation abjecte. Les sentiments
instinctifs, naïfs, larges et braves, sont enchaînés par les
interdictions légales et les anathèmes religieux. Et ces
instincts, refoulés, impuissants à se faire jour normalement, mais
qui ne veulent pas mourir dans l'_in-pace_ où les claquemure la
bêtise, reparaissent, défigurés jusqu'au crime ou déformés jusqu'à
l'enfantillage. On parle de l'infamie actuelle; elle est forcée,
cette infamie; forcée, douloureuse, immense -- immense comme la
sottise dont elle émane. -- D'ailleurs, la folie augmente partout
dans des proportions énormes... Vous me direz que le cas de
Mme de Bois-Créault est un cas exceptionnel. Je vous répondrai que
beaucoup de mères font plus encore, pour leurs fils, que
Mme de Bois-Créault. Combien de femmes, surtout dans les
campagnes, qui tuent lentement leurs maris afin de faire exempter
leurs fils du service militaire! Que de crimes ignorés a produits
ce militarisme à outrance! La confession nous apprend... Mais vous
me comprenez, vous; et pour ceux qui ne me comprendraient pas, je
parlerai, un jour, plus clairement. Je voudrais pourtant dire
ceci: quand un accident déplorable met en deuil toute une ville,
si un prêtre se permet de déclarer en chaire que la catastrophe
est un châtiment du ciel, on ne trouve pas d'invectives assez
amères pour l'en accabler. On ne se demande même pas s'il
connaissait la vie réelle des victimes, si la confession ne lui
avait point révélé ce qu'ignore la foule, et s'il n'avait pas le
droit, le droit absolu, de parler de vengeance divine. Remarquez
que je n'emploie les mots: châtiment du ciel et vengeance divine
que comme une figure...
L'abbé s'interrompt. À vingt pas, sous les arbres, s'avance une
jeune femme blonde, très jolie, vêtue de noir. Je ne sais
pourquoi, elle me rappelle Broussaille, une Broussaille pleine de
dignité. Elle va passer devant nous. L'abbé se lève et salue d'un
grand coup de chapeau, fort éloquent. La jeune femme répond d'une
inclinaison gracieuse.
-- Cette dame est réellement très bien, dis-je.
-- Oui, certainement. C'est Mlle Eulalie Voisin, la fille...
-- Oh! je sais; mais je n'avais pas l'honneur de la connaître.
-- Elle va à la Grande Grille, dit l'abbé comme la soeur de Roger-
la-Honte disparaît, au bout du parc, entre le kiosque à musique et
le Casino, j'ai fort envie d'y aller aussi; j'ai deux mots...
-- Vous lui faites la cour, je parie?
-- Je ne vous le dirai pas, répond l'abbé en se levant. D'abord,
j'ose à peine me l'avouer à moi-même; puis, les sentiments de
l'amour, comme ceux de la religion, perdent leur sincérité dès
qu'ils sont exprimés. Au revoir; à demain matin.
Il s'éloigne -- juste au moment où s'approchent Mouratet et les
deux adultères qui l'accompagnent. -- L'adultère femelle pousse un
grand cri en m'apercevant, se précipite au-devant de moi,
m'accable d'exclamations et d'interrogations; et ce n'est qu'au
bout de trois minutes au moins que Mouratet parvient à me serrer
la main et à me présenter à l'adultère mâle. Un bellâtre,
insignifiant, prétentieux et insipide; un homme dont les
moustaches sont partout et le reste nulle part.
Nous avons été dîner à la _Restauration_. Dîner médiocre, mais
fort gai. Mouratet est la belle humeur en personne; il est
satisfait de tout, trouve l'univers admirable et ses habitants
délicieux. La vie n'a que des sourires pour lui. Il n'est pas
encore député, c'est vrai; mais simplement en raison de la
difficulté qu'éprouve le gouvernement à dénicher l'oiseau rare
capable de prendre sa place à là Direction des Douzièmes
Provisoires, les Douzièmes Provisoires demandent à être habilement
dirigés; c'est incontestable. Donc, Mouratet a consenti, par pur
patriotisme, à conserver sa situation, quelque temps encore;
jusqu'au printemps prochain. À cette époque, il posera sa
candidature dans la Bièvre. Candidature progressiste qui sera
soutenue comme il convient par les pouvoirs établis.
-- Mon élection est assurée d'avance, dit-il. Et après... Il ne
faudra pas t'étonner de voir, d'ici un an ou deux, le portefeuille
des Finances sous mon bras.
Je ne m'en étonnerai pas. Oh! pas du tout. Armand de Bois-Créault
aussi affirme que le fait ne le surprendra point; Mouratet, dit-
il, est capable de tout.
C'est fort possible. Il est même capable, je crois, d'être
parfaitement au courant de la conduite de sa femme et d'avoir jugé
plus intelligent de ne rien dire. J'en mettrais ma main au feu,
qu'il sait tout, et qu'il a pris le parti de fermer les yeux.
Comment serait-il admissible, sans cela, qu'il fût seul à ne pas
voir ce qui est évident pour tout le monde? Il est vrai qu'il y a
des grâces d'état; mais... Je demanderai des explications à Renée,
si l'occasion s'en présente.
Elle se présente immédiatement. Armand de Bois-Créault nous
propose, à Mouratet et à moi, une partie de billard. Mouratet
accepte, mais je refuse. Je ne joue jamais au billard; c'est un
jeu trop 1830 pour moi. Renée m'approuve et me prie de la mener
faire un tour de parc; ces messieurs viendront nous retrouver
quand la chance se sera déclarée définitivement en faveur de l'un
d'eux.
-- Eh! bien, dis-je à Renée une fois que nous avons traversé la
sextuple rangée de cocottes attablées devant l'établissement et
qui se sont mises à chuchoter à notre passage, eh! bien, je suis
heureux de pouvoir vous féliciter de votre aplomb.
-- Les compliments sont toujours bons à prendre, répond-elle; mais
mon aplomb n'a rien de particulier. Ne pas se cacher, c'est le
meilleur moyen de ne pas éveiller les soupçons de son mari. Toutes
les femmes qui ont un peu d'expérience en savent autant que moi
là-dessus.
-- Voulez-vous me faire croire que Mouratet ne se doute de rien?
-- Lui? De rien du tout. Absolument de rien, je vous assure. Vous
vous apercevez de ce qui se passe, tout le monde s'en aperçoit, et
lui seul continue à ne rien voir.
-- Mais s'il ne continuait pas?
-- C'est impossible, répond Renée avec la plus grande assurance.
Lorsqu'un homme a confiance dans une femme, ça va loin. Et il a
une confiance en moi! Tenez, le mois dernier, à Paris, il a reçu
deux ou trois lettres anonymes; il me les a montrées en riant et
les a déchirées en haussant les épaules... Qui avait écrit ces
lettres, je l'ignore.
-- Un soupirant évincé.
-- Évincé! Vous voulez rire.
-- Mécontent, alors.
-- Vous voulez me faire pleurer.
-- Une femme jalouse.
-- Oh! s'écrie Renée, comment aurait-elle pu savoir? D'ailleurs, je
n'ai pas connu plus de trois hommes mariés depuis le commencement
de l'année. Voyons, ajoute-t-elle en comptant sur ses doigts; un,
deux, trois... quatre... cinq. Non, pas plus de cinq. Ainsi...
Armand non compris, bien entendu.
-- Il est marié, pourtant.
-- Si peu! Séparé de sa femme au bout d'un mois de mariage. Elle
est encore demoiselle, vous savez. D'une pudibonderie à décourager
un satyre. Elle a mieux aimé abandonner son mari que de lui
accorder la clef des générations, comme disait... Molière.
Comprenez-vous des choses pareilles? Une vestale fin de siècle!
J'ai bien ri quand Armand m'a raconté ça.
-- Il y a. de quoi. Il vous fait rire beaucoup, Armand?
-- Très peu. À dire vrai, il me met la mort dans l'âme. Il est si
bête! Encore plus que mon mari. Seulement, qu'est-ce que vous
voulez? -- elle allonge son pouce sur son index -- ça, ça, toujours
ça. Ah! l'argent!... Il faudra que je vous fasse faire des
affaires, cet hiver, pour me remonter une bonne fois. Figurez-vous
que je n'ai plus un sou. Armand va recevoir une forte somme de sa
mère, dans trois jours; elle vend deux ou trois fermes qu'ils ont
en Normandie; mais, d'ici là, je suis à sec. Et il faut toujours
une chose ou une autre. J'ai le même chapeau sur la tête depuis le
commencement de la semaine; les horizontales se moquent de moi.
C'est tout naturel; vous ne pouvez pas inspirer le respect si vous
portez huit jours le même chapeau... Avez-vous deux ou trois cents
francs sur vous?
-- Cinq cents seulement, dis-je en consultant mon portefeuille.
Voici.
-- Bon, dit-elle en glissant le billet de banque dans son corsage;
je vous rendrai ça mardi. Ou, plutôt... donnez-moi votre adresse.
J'irai vous dire merci demain matin.
-- Je ne peux pas vous donner mon adresse, dis-je en riant. Je
demeure chez une personne qui m'a offert l'hospitalité...
-- Écossaise. Oui; j'aperçois la jupe. Que vous êtes méchant! On
dirait que vous vous plaisez à me faire jouer le rôle de
Mme Putiphar... Tant pis pour vous! Je ne vous rendrai pas votre
billet, et vous serez le premier qui n'en aura pas eu pour son
argent.
-- Il faut un commencement à tout. Dites-moi, petite Renée, elle
vous amuse, l'existence que vous menez?
-- Énormément! je suis faite pour ça, voyez-vous. C'est tellement
drôle, de raconter des blagues d'un bout de l'année à l'autre, de
n'être jamais ce qu'on parait, et de se moquer de tout le monde
sans avoir l'air de rien! C'est comme si l'on ne sortait pas du
théâtre. On se regarde jouer sa comédie, vous savez, et c'est
délicieusement énervant. Des tas de sensations, mon cher! Je vous
expliquerai ça quand vous voudrez; mais je vous préviens que je ne
suis éloquente qu'en chemise. C'est ma robe de professeur. Il
faudra vous décider, si vous voulez vous instruire. Vous
déciderez-vous?
-- Sans aucun doute.
-- Vous aurez raison. En attendant, soyez convaincu que j'éprouve
une joie intense à les tromper tous, mon mari avec Armand, Armand
avec d'autres -- j'ai deux rendez-vous pour demain; comment faire?
-- et à leur tirer des carottes -- passez-moi le mot -- des carottes
à la Vichy.
Mais elle aperçoit son mari et Armand de Bois-Créault qui se
dirigent de notre côté, et change subitement de sujet de
conversation. Ils nous rejoignent. C'est Mouratet qui a gagné la
partie de billard; le proverbe a encore une fois raison.
-- Je reprochais vivement à M. Randal de n'être, pas venu à Paris
l'hiver dernier, dit Renée. Il m'a promis d'y faire un long séjour
au commencement de l'année prochaine. Maintenant, il faut qu'il
répète sa promesse devant témoins.
Je promets; et, comme il est dix heures et demie, je déclare que
je suis obligé de me retirer. Je ne veux pas manquer de parole à
Marguerite de Vaucouleurs.