En m'apercevant, Barzot ne peut réprimer un mouvement de surprise.
-- Êtes-vous bien sûr, Monsieur, me demande-t-il d'une voix
tranchante, de porter le nom qui est inscrit sur cette carte?
-- Parfaitement sûr, dis-je sans m'émouvoir car je savais bien
qu'il me reconnaîtrait du premier coup et je m'amuse énormément,
en mon for intérieur, de la situation ridicule dans laquelle va se
trouver ce magistrat impuissant devant un voleur. Parfaitement
sûr.
-- Je connais beaucoup un M. Randal...
-- M. Urbain Randal? C'est mon oncle. Je sais en effet, Monsieur,
qu'il a l'honneur d'être de vos amis. Si j'avais eu plus de goût
pour la campagne, j'aurais profité plus souvent de l'hospitalité
qu'il m'offrait dans sa villa de Maisons-Laffitte et j'aurais eu
certainement l'occasion d'y faire votre connaissance plus tôt.
-- Veuillez m'excuser, dit Barzot en m'engageant à prendre un siège
et en s'asseyant dans un fauteuil, je... vous offrez une
ressemblance frappante avec une personne...
-- Une personne que vous avez remarquée, hier, dans le train qui
vous amenait de Paris? C'est encore moi. Vous ne vous trompez pas.
-- Alors!... dit Barzot en se levant et en faisant un pas vers un
timbre...
Je le laisse faire. Je sais très bien qu'il ne sonnera pas. Et il
ne sonne pas, en effet. Il se tourne vers moi, l'air furieux, mais
anxieux surtout.
-- Voulez-vous m'exposer l'objet de votre visite?
-- Certainement. Je suis envoyé vers vous par Mme Hélène Canonnier.
Barzot ne répond point. Son regard, seul, s'assombrit un peu plus.
Je continue, très lentement:
-- Mlle Canonnier se trouvait à Bruxelles depuis avant-hier avec
son père. Je dois vous dire que j'ai l'honneur, le grand honneur,
d'être très lié avec M. Canonnier; nous nous sommes rendu des
services mutuels; je ne sais point si vous l'avez remarqué,
Monsieur, mais la solidarité est utile, j'oserai même dire
indispensable, dans certaines professions. Si l'on ne s'entraidait
pas... Il y a tant de coquins au monde!...
-- Hâtez-vous, dit Barzot dont l'attitude n'a pas changé mais dont
je commence à ouïr distinctement, à présent, la respiration
saccadée.
-- Je connaissais donc M. Canonnier. Mais je n'avais jamais eu le
plaisir de voir sa fille. Elle avait vécu, jusqu'à ces jours
derniers, chez des gens qui passent pour fort honorables, mais qui
sont infâmes, et qui reçoivent d'ignobles drôles, généralement
très respectés.
Les poings de Barzot se crispent. Comme c'est amusant!
-- Du moins, dis-je avec un geste presque épiscopal, telle est
l'impression que ces personnes ont laissée à Mlle Canonnier. La
haute situation que vous occupez, Monsieur, et qui vous laisse
ignorer bien peu des opérations exécutées au nom de la Justice,
vous a certainement permis d'apprendre comment M. Canonnier fut
ravi, hier soir, à l'affection de son enfant. Je fus témoin de cet
événement pénible. Mlle Hélène Canonnier, restée seule, avec moi,
m'avoua qu'elle redoutait beaucoup les entremises de certains
individus en la loyauté desquels elle n'avait aucune confiance.
Elle me fit part de son désir de mettre en lieu sûr, non seulement
sa personne, mais encore une certaine quantité de lettres fort
intéressantes...
-- Que vous m'avez volées! hurle Barzot. Ah! misérable!
Je hausse les épaules.
-- Réellement, Monsieur? Misérable?... Dites-moi donc, s'il vous
plaît, quel est le plus misérable, de l'homme qui emploie le
chloroforme pour détrousser son prochain ou de celui qui s'en sert
pour violer une jeune fille?
Barzot reste muet. Il vient s'asseoir sur une chaise devant une
table, et prend son front dans ses mains.
-- Combien exigez-vous de ces lettres? demande-t-il. Combien?
Quelle somme?
-- Je vous ai dit que je me présentais à vous au nom de
Mlle Canonnier, et pas au mien. Ce n'est pas moi qui possède ces
lettres; c'est elle. Elle n'a pas l'intention de vous les vendre.
Barzot lève la tête et me regarde avec étonnement. J'ajoute:
-- Elle n'a pas l'intention de vous les vendre pour de l'argent.
-- Ah! dit-il. Ah!...
Et il attend, visiblement inquiet -- car sa belle impassibilité du
début l'a complètement abandonné -- que je veuille bien lui
apprendre ce qu'Hélène réclame de lui.
-- Mlle Canonnier, dis-je, n'a point de position sociale; elle
désire s'en faire une. Elle veut se marier.
-- Elle veut se marier? demande Barzot dont les yeux s'éclairent et
dont les joues s'empourprent. Elle veut se marier?... Eh! bien...
Tenez, Monsieur, continue-t-il étendant la main, j'oublie ce que
vous êtes, ce que vous avouez être, et je me souviens seulement
que j'ai devant moi le neveu d'un homme que j'estime...
-- Vous avez tort, dis-je; mon oncle est un voleur. S'il ne m'avait
point dépouillé du patrimoine dont il avait la garde, je ne serais
peut-être pas un malfaiteur.
-- Alors, reprend Barzot d'une voix plus grave, je vous parlerai
d'homme à homme. J'ai beaucoup réfléchi depuis trois jours, depuis
le moment où j'ai appris que Mlle Canonnier avait quitté Paris,
les pensées que j'ai agitées n'étaient pas nouvelles en moi, car
il y a longtemps, très longtemps, que je sais à quoi m'en tenir
sur la signification et la valeur de notre système social; mais je
n'en avais jamais aussi vivement senti la turpitude. Nous vivons
dans un monde criminellement bête, notre société est anti-humaine
et notre civilisation n'est qu'un mensonge. Je le savais. J'étais
convaincu que le code, cette cuirasse de papier des voleurs qu'on
ne prend pas, n'était qu'une illusion sociale. Cependant... Ah!
j'ai compris combien il faut avoir l'honnêteté modeste!... J'ai vu
défiler bien des scélérats devant moi, Monsieur; j'ai entendu le
récit de bien des crimes. Mais que d'autres bandits qui jouissent
de la considération publique! Combien de forfaits qui restent
ignorés, éternellement inconnus, parce que les lois sont
impuissantes, parce que les victimes ne peuvent pas se faire
entendre. Hélas! la Justice est ouverte à tous. Le restaurant
Paillard aussi... Et puis, la Justice, les lois... Des mots, des
mots!... Je me demande, aujourd'hui, comment il ose exister,
l'Homme qui Juge! Il faudrait que ce fût un saint, cet homme-là.
Un grand saint et un grand savant. Il faudrait qu'il n'eût rien à
faire avec les rancunes de caste et les préjugés d'époque, que son
caractère ne sût pas se plier aux bassesses et son âme aux
hypocrisies; il faudrait qu'il comprît tout et qu'il eût les mains
pures -- et peut être, alors, qu'il ne voudrait pas condamner...
J'écoute, sans aucune émotion. Des blagues, tout ça! Verbiage
pitoyable de vieux renard pris au piège. S'il n'avait pas peur de
moi, il me ferait arrêter, en ce moment, au lieu de m'honorer de
ses confidences. Quand on raisonne ainsi, d'abord, et qu'on n'est
pas un pleutre, on quitte son siège et l'on rend sa simarre, en
disant pourquoi.
-- En venant ici, continue Barzot, j'avais pris une grande
résolution. Je crois que tout peut se réparer; l'expiation rachète
la faute et fait obtenir le pardon. J'étais décidé à donner ma
démission le plus tôt possible; et à offrir à Mlle Canonnier telle
somme qu'elle aurait pu souhaiter, ou bien, dans le cas -- que
j'avais prévu -- où elle aurait refusé toute compensation
pécuniaire... Vous venez de me dire, Monsieur, que Mlle Canonnier
désire se créer une position sociale, et qu'elle veut se marier.
Eh! bien, moi aussi j'avais pensé qu'un mariage était la seule
réparation possible, et j'y suis prêt...
J'éclate de rire.
--Vous y êtes prêt! Et vous espérez -- non, mais, là, vraiment? --
vous croyez qu'elle voudrait de vous?... Mais, sans parler
d'autres choses, vous avez soixante ans, mon cher Monsieur, dont
quarante de magistrature, qui plus est; et elle en a dix-neuf. Et
vous pensez qu'elle irait river sa jeunesse à votre sénilité, et
enterrer sa beauté, dont vous auriez honte, dans le coin perdu de
province où vous rêvez de la cloîtrer?... C'est ça, votre
sacrifice expiatoire? Diable! il n'est pas dur. À moins que vous
n'ayez l'intention d'instituer légataire universelle votre
nouvelle épouse, et de vous brûler la cervelle le soir même du
mariage?
-- Si je le pouvais, dit Barzot, très pâle, je le ferais, Monsieur,
Mais j'ai une fille, une fille qui a dix-huit ans, et dont je dois
préparer l'avenir...
-- Et vous n'hésiteriez pas, m'écrié-je, à donner à votre enfant
une belle-mère de son âge! Et vous prépareriez son avenir, comme
vous dites, en vous alliant à la fille d'un malfaiteur! Mais c'est
insensé!
Barzot baisse la tête. Le monde doit lui sembler bien mal fait,
réellement.
-- Qu'il vous est donc difficile, dis-je, de voir les choses telles
qu'elles sont! Il faut toujours, même quand vous êtes sincères,
que vos intérêts s'interposent entre elles et vous. Vous avez beau
vouloir agir avec bonté, vous restez des égoïstes; vous avez beau
vouloir faire preuve de pitié, vous demeurez des implacables. Et
vous espérez trouver chez les autres ce qu'ils ne peuvent trouver
chez vous. L'expiation!... Vous êtes-vous seulement demandé ce que
cette jeune fille, que vous avez achetée, a souffert? Savez-vous
ce qu elle a éprouvé, hier soir, lorsqu'on est venu arrêter son
père, sur vos ordres sans doute, -- son père relégué au bagne en
dépit de toute équité, et pour satisfaire les rancunes de
malandrins politiques? -- Vous doutez-vous de ce que devrait être
votre expiation, pour n'être pas une pénitence dérisoire?... Et
avez-vous pensé, aussi, que votre victime vous laisserait là, vous
et votre complice, sans plus s'inquiéter de vous que si vous
n'aviez jamais existé, si elle trouvait une sympathie assez grande
pour lui emplir le coeur?... Non, ce sont là des choses que vous
ne pouvez imaginer; elles sont trop simples... Rien ne se répare,
Monsieur, et rien ne se pardonne. On peut endormir la douleur
d'une blessure, mais la plaie se rouvrira demain, et la cicatrice
reste. On peut oublier, par fatigue ou par dégoût, mais on ne
pardonne pas. On ne pardonne jamais... Voyons, Monsieur. Mlle
Canonnier désire se marier et elle vous demande, en échange du
silence qu'elle gardera, de vouloir bien assurer ce mariage dans
le plus bref délai; cela vous sera facile, car vous aurez à vous
adresser à des gens qui ont autant d'intérêt que vous à éviter un
scandale. C'est avec M. Armand de Bois-Créault que mad...
-- Jamais! s'écrie Barzot qui se lève en frappant la table du
poing. Jamais!... Qu'il arrive n'importe quoi, mais cela ne sera
pas!... Vous entendez? Jamais!...
-- Comme vous voudrez, dis-je très tranquillement -- car je ne peux
voir, dans l'emportement de ce premier président grotesque, autre
chose que la fureur de la vanité blessée. -- Comme vous voudrez.
Mlle Canonnier fera son chemin tout de même. Elle est jeune, jolie
et intelligente; l'argent ne lui manquera pas; et, ma foi... elle
aura le plaisir, pour commencer, de se payer un de ces
scandales... Il me semble déjà lire les journaux. Le viol, le
détournement de mineure, le proxénétisme, etc., etc., sont prévus
par le Code, je crois? Quelle figure ferez-vous au procès,
Monsieur?
Barzot ne répond pas. Appuyé au mur, la face décolorée par
l'angoisse, la sueur au front, il fixe sur moi ses yeux hagards,
des yeux d'homme que la démence a saisi. S'il devenait fou, par
hasard? Il faut voir.
-- Voudriez-vous au moins, Monsieur, m'apprendre pour quelle raison
vous vous refusez, contre tous vos intérêts, à tenter la démarche
au succès certain que réclame de vous Mlle Canonnier?
-- Je l'aime! crie Barzot. Je l'aime! Je l'aime de tout mon, coeur,
de toute ma force, comprenez-vous?... Ah! c'est de la folie et
c'est infâme, mais vous ne pouvez pas savoir le vide, le néant, le
rien, qu'a été toute mon existence! Non, vous ne pouvez pas
savoir... Un forçat, courbé sur la rame qui laboure le flot
stérile et enchaîné à son banc, loin des hublots, dans l'entrepont
de la galère... On finit par douter du ciel... Je n'avais jamais
aimé, jamais, quand j'ai connu cette enfant. Et, tout d'un coup,
ç'a été comme si quelque chose ressuscitait en moi; quelque chose
qui avait si peu existé, si peu et il y avait si longtemps! Tous
les sentiments étouffés, toutes les effusions étranglées, toutes
les affections meurtries et tous les élans brisés -- toutes les
passions, toutes les grandes, les fortes passions... Ah! tout cela
n'était pas mort! Mon coeur desséché, racorni, s'était remis à
battre; il me semblait que je commençais à vivre, à soixante
ans... Oui, je l'ai aimée, bien que ç'ait été atroce et ignoble,
malgré le mépris et le dégoût que j'avais pour moi-même, malgré
les ignominies qu'il fallait subir pour la voir, malgré tous les
chantages... Oui, je l'ai aimée, bien que je n'aie pu la délivrer
de la servitude indigne qui pesait sur elle... Combien de fois ai-
je voulu l'arracher de là!... Mais j'avais peur du déshonneur dont
on me menaçait alors comme elle m'en menace aujourd'hui... cette
crainte du déshonneur qui fait faire tant de choses honteuses!...
Oui, Je l'aime, et je ne peux pas... Oh! c'est terrible!... Et je
l'aime à lui sacrifier tout, tout! Je l'aime à en mourir, à en
crever, là, comme une bête...
Il se laisse tomber sur la chaise, cache sa tête dans ses mains,
et des sanglots douloureux font frissonner ses épaules... Ah!
c'est lamentable, certes; mais ce n'est plus ridicule. Non, pas
ridicule du tout, en vérité. Il a presque cessé d'être abject, ce
vieillard, ce maniaque de la justice à formules dont le coeur fut
écrasé sous les squalides grimoires de la jurisprudence, qui
s'aperçoit, lorsque ses mains tremblent, que ses cheveux sont
blancs et que la mort le guette, qu'il y a autre chose dans la vie
que les répugnantes sottises de la procédure, -- ce pauvre être qui
a vécu, soixante années, sans se douter qu'il était un homme...
Brusquement, il relève la tête.
-- Monsieur, dit-il d'une voix qu'il s'efforce d'affermir, mais qui
tremble, vous pourrez dire à Mlle Canonnier que je ferai selon son
désir et que j'irai voir, dès ce soir, Mme de Bois-Créault. Vous
ne voulez pas, sans doute, me donner l'adresse de Mlle Canonnier?
Non. Bien. C'est donc sous votre couvert que je lui ferai part du
résultat de ma démarche. J'ai votre carte... Les lettres me
seront-elles rendues si je réussis? ajoute-t-il anxieusement.
-- Mon Dieu! Monsieur, dis-je en souriant, vous vous entendrez à ce
sujet avec Mlle Canonnier quand elle sera Mme de Bois-Créault.
Vous ne manquerez pas, j'imagine, d'aller lui présenter vos
hommages. Et je ne vois point pourquoi elle ne vous remettrait pas
ces lettres -- au moins une par une.
-- La vie est une comédie sinistre, dit Barzot.
C'est mon avis. Mais je me demande, en descendant l'escalier, si
Barzot n'était pas très heureux, ces jours derniers encore, d'y
jouer son rôle, dans cette comédie que ses grimaces n'égayaient
guère. Allons, j'ai probablement baissé le rideau sur sa dernière
culbute.
Et c'est Hélène qui va paraître sur la scène, à présent, en pleine
lumière, saluée par les flons-flons de, l'orchestre, aux
applaudissements du parterre et des galeries.
Je l'ai mise au courant de ce qui s'était passé entre Barzot et
moi. Elle m'a écouté avec le plus grand calme, sans manifester
aucune émotion.
-- Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit hier soir, m'a-t-elle
demandé quand j'ai eu fini mon récit? Hier soir, dans la voiture
qui m'a amenée ici? Vous m'avez dit que nous causerions de tout
cela aujourd'hui, et je vous ai répondu qu'il serait trop tard.
-- Eh! bien, s'il est trop tard, Hélène, n'en parlons pas.
-- Non... Mais vous vous souviendrez peut-être, et moi aussi, de ce
que je vous ai proposé.
-- Je souhaite que vous soyez toujours assez heureuse pour ne
jamais vous en souvenir. Et j'espère que vous ne m'en voudrez pas
d'avoir manqué de confiance en moi-même.
-- Pourquoi n'avez-vous pas confiance en vous? Je crois le deviner.
Lorsque vous avez résolu d'adopter votre genre actuel d'existence,
vous vous étiez aperçu que, dans tous les conflits avec le monde,
la sensibilité de la nature et la délicatesse du caractère
entravent le malheureux qui en est béni ou affligé bien plus que
ne pourrait faire l'accumulation en lui de tous les vices; et vous
vous êtes décidé à faire table rase de toute espèce de sentiments.
Peut-être est-il nécessaire d'agir ainsi. Je ne sais pas, mais
j'en ai peur. Oui, c'est ce qui me fait redouter cette existence
d'aventurière que je vais commencer. S'il ne fallait que rester à
l'affût des occasions ou les faire naître, demeurer
perpétuellement sur la défensive devant les entreprises des
autres, cela irait encore. Mais se méfier sans trêve de soi-même,
se tenir en garde contre tous les entraînements de l'esprit et les
élans du coeur... Quelle vie! C'est agir comme les Barzot qui
déplorent, quand ils sont vieux, la sécheresse de leur âme. Oui,
dans un sens contraire, c'est agir comme eux... Enfin, ce qui est
fait est fait. Amis tout de même, n'est-ce pas?
Oh! certainement. D'autant plus qu'elle n'a pas tort. Mais...
mais...
Je l'ai revue tous les jours pendant cette semaine, la blonde. Ses
cheveux d'or très ancien relevés sur la blancheur satinée de la
nuque, sa carnation glorieuse qui crie la force du sang fier
gonflant les veines, les molles ondulations et les inflexions
longues de sa chair qui s'attend frémir, toute sa grâce de fleur
printanière, la splendeur triomphante de sa jeunesse radieuse...
Ah! si elle avait dit un mot, encore! Mais ses lèvres s'étaient
scellées et ses beaux yeux sont restés muets.
-- Qu'importe! me disais-je quand je l'avais quittée. Elle est
assez belle et assez adroite pour se créer rapidement une autre
existence que celle que je pourrais lui faire. Et pour moi... Rien
de plus ridicule que d'être le second amant d'une femme, d'abord;
quand on n'a pas été le premier, on ne peut succéder qu'au
sixième...
Et des tas de bêtises pareilles. Quelle joie on éprouve à se
martyriser...
Barzot a écrit. Les Bois-Créault se sont décidés au mariage.
Parbleu! Canonnier, de Mazas où il se trouve, a donné son
consentement, et les bans sont publiés.
-- Mon pauvre père! a dit Hélène en pleurant; croyez-vous que nous
pourrons le faire évader?
-- Sans aucun doute; mais pas maintenant, malheureusement; il faut
attendre qu'il ait quitté la France. Je serai renseigné et vous
préviendrai, le moment venu.
Qu'a pu penser Canonnier du mariage de sa fille? Je donnerais gros
pour le savoir. En tous cas, il lui aura, sans s'en douter,
constitué une dot. Roger-la-Honte, que j'avais envoyé Londres
afin de déposer les lettres à _Chancery Lane_, est revenu avec les
cinq cents livres que j'ai prié Paternoster de lui remettre.
Hélène n'a rien voulu accepter, en dehors de cette somme.
Et même aujourd'hui, au moment où je lui fais mes adieux chez
l'Anglaise, elle me remercie de mes offres.
-- Non, dit-elle, j'ai, assez d'argent. Je m'arrangerai pour vous
faire donner de mes nouvelles par Mme Ida; et si par hasard
j'avais à me plaindre de quelque chose, elle serait informée; et
je compte sur vous. Mais je suis sûre qu'ils se conduiront bien.
Ils sont si lâches!
Elle me tend la main, monte dans la voiture qui l'attend et qui
part au grand trot. Elle va retrouver Mme de Bois-Créault qui est
venue ce matin la chercher à Bruxelles, et qui l'a priée, par un
billet que j'ai reçu il y a une heure, de venir la rejoindre à
l'hôtel Mengelle. Elle sera ce soir à Paris... Quel avenir lui
prépare la vie, et quelles surprises?...
Et que me réserve-t-elle, à moi? Il me semble qu'Hélène m'a
apporté quelque chose, et m'a, pris quelque chose aussi; qu'elle a
évoqué en moi des sentiments et des souvenirs que j'avais bannis
de toute ma force; et qu'elle a réduit à néant mon parti pris
d'indifférence. Où vais-je?... Je me rappelle que j'avais fait un
rêve autrefois. J'avais rêvé de reprendre ma jeunesse, ma jeunesse
qu'on m'avait mise en cage. Et elle vient de se présenter à moi,
cette jeunesse, en celle de cette femme qui s'offrait et que je
n'ai pas voulu prendre. Le sable coule grain à grain dans le
sablier... Où vais-je?
Ce soir, ce sera le cambriolage à Louvain, avec Roger-la-Honte,
sur les indications du nommé Stéphanus, employé de banque. Et
demain... Et après?... Et ensuite?...
Quand on descend dans une mine, après le soudain passage de la
lumière aux ténèbres, après l'émotion que cause la chute dans le
puits, la certitude vous empoigne -- la certitude absolue -- que
vous montez au lieu de descendre. Cette conviction s'attache à
vous, s'y cramponne, bien que vous sachiez que vous descendez, et
vous ne pouvez vous en défaire avant que la cage vous dépose au
fond. Alors...
J'y suis, au fond.