DÉMOCRITE

[Illustration]

_Démocrite_

Le philosophe est déjà vieux; de son bonnet s’échappent des cheveux

blancs; une opulente barbe argentée s’étale également sur le vêtement

pourpre, mais le visage a conservé la fraîcheur et la jeunesse des

hommes que la vie n’a pas cruellement marqués ou qui savent opposer à

ses coups une sereine indifférence. La figure est riante, d’un rire

narquois, épanoui, qui plisse les joues, bride les yeux, découvre les

dents. Sur l’âme de cet homme, on le devine, l’adversité n’a pas de

prise, elle glisse et ne pénètre pas. Démocrite rit de tout, des lois

morales et des lois humaines, de la sagesse et de la folie, égales à

ses yeux, il rit des autres et de lui-même.

L’artiste a traité cette belle tête de sceptique aimable dans une

teinte chaude, cramoisie, où se mêlent la pourpre du vêtement et le

rubis qu’ont laissé sur les joues les libations fréquentes à Bacchus.

La touche en est légère, on dirait presque fuyante, comme devaient être

la physionomie et le caractère du philosophe grec. Cette psychologie

s’accompagne de beaucoup d’art: le manteau est drapé harmonieusement et

en plis très souples, le visage a beaucoup d’expression et le raccourci

de la main témoigne d’une réelle science.

Antoine Coypel, l’auteur de cette jolie toile, possédait des qualités

de premier ordre et des dons brillants que sa trop grande virtuosité

compromit trop souvent. Il fut le second d’une nombreuse dynastie de

peintres. Il était le fils de Noël Coypel, peintre d’histoire que son

goût de l’antique avait fait surnommer Poussin-Coypel; avec son père,

il habita Rome jusqu’à l’âge de dix-huit ans, et c’est là qu’il apprit

le dessin et la peinture, dans le commerce de Raphaël et des Carrache.

Malheureusement, il quitta l’Italie au moment où cette influence

aurait pu produire ses meilleurs effets. Rentré en France, il donne

immédiatement des preuves de son incroyable facilité. Il n’a pas vingt

ans et déjà il est célèbre à Paris; il devient le premier peintre de

Monsieur, puis premier peintre du roi en 1715. En 1719, le Régent, qui

s’est mis en tête de peindre, le prend pour professeur et lui donne une

pension de 1,500 francs avec un carrosse.

Coypel est bien le peintre qu’il faut à cette société aimable,

brillante, superficielle; sa peinture possède les qualités qui doivent

lui plaire, qualités agréables mais peu solides. Il est habile, trop

habile; il est même très supérieur à la plupart des peintres de

son temps, mais il n’en a pas moins eu une influence très funeste,

précisément parce que ses défauts se dissimulaient sous des qualités

très brillantes. Il savait agencer d’une manière théâtrale une grande

machine, mais parce qu’il répandit dans ses tableaux des traits de

bel esprit on crut qu’il possédait la véritable poétique de l’art.

Les femmes qu’il peignait avaient une physionomie agréable que ses

contemporaines prirent d’autant plus volontiers pour de la beauté

qu’elles crurent s’y reconnaître, et bien que la minauderie prît

souvent sous son pinceau la place de la grâce, il était considéré comme

le peintre gracieux par excellence. Il n’en avait pas moins un très

grand charme et de très belles et solides qualités de peintre et de

coloriste.

_Démocrite_ faisait autrefois partie de la collection La Caze.

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Le musée du Louvre, tome 2 (of 2) · 第 87 / 91 题