[Illustration]
_Le Roi boit_
«Jordaens, écrit Théophile Gautier, mérite le titre de grand maître.
Il n’a pas le haut vol de Rubens, mais il a la fécondité, la vigueur
et une outrance dans la forme et la couleur qui le font reconnaître au
premier coup d’œil. Sa vie fut peu accidentée et il ne sortit jamais
de son pays. Aussi est-il Flamand de la peau jusqu’aux moëlles. Le
dessin de ses figures est encore plus violent que celui de Rubens, et
la gamme de sa palette est montée à un degré plus intense. Ses contours
crèvent de pléthore, ses tons éclatent et flamboient; les joues de
ses personnages vont prendre feu. Mais quelle forte harmonie, quel
accord puissant, quelle chaleur soutenue, quelle pâte opulente, quel
superbe maniement de brosse et quelle magistrale sûreté de touche!
Sans doute il est souvent grossier, trivial, ignoble; il n’apporte
aucun choix dans ses types; il prend la nature comme il la trouve et
quelquefois même il l’enlaidit par amour du caractère ou par une sorte
de jovialité brutale, mais ce n’en est pas moins un grand peintre
et, pour le juger tel, il suffit de regarder au Louvre l’_Enfance
de Jupiter_ avec son merveilleux dos de femme, _Jésus chassant les
vendeurs du Temple_, tableau d’un mouvement si impétueux et si fier,
malgré quelques épisodes comiques à la flamande, le _Concert après
le repas_, composition franchement grotesque, presque caricaturale,
mais que l’énergie de l’exécution relève jusqu’à l’art, enfin, _le Roi
boit_, joyeuse kermesse de famille, peinture grasse comme le sujet, où
rit l’hilarité la plus épanouie dans le bon vin et la bonne chère.»
Ah! la joviale et franche peinture, que ce _Roi boit_! Comme ces bons
Flamands à face vermillonnée et ces plantureuses commères trahissent
bien leur joie de vivre et leur satisfaction de ripailles! C’est la
fête de la Chandeleur, fête qui s’accompagne toujours de solides
festins et de copieuses beuveries. Dans le Gâteau des Rois, une fève
est cachée et celui à qui elle échoit ceint la couronne traditionnelle
et l’on célèbre sa royauté par des acclamations et une recrudescence
de pots de bière. Ici, la fève est déjà sortie, c’est un vieillard bon
vivant qui l’a trouvée dans sa part de gâteau, et sur sa tête blanche
brille l’insigne royal en carton doré. Il porte son large verre à ses
lèvres et toute l’assistance profère la parole sacramentelle: «Le roi
boit!» Autour de cette table chargée de victuailles tout le monde a
le verre en main et la fête n’est pas près de finir, car une servante
apparaît encore, avec un plateau couvert de mets. A gauche, un jeune
homme, sans doute allumé par les libations, s’exerce à faire tomber
dans son verre, du pot de grès qu’il tient à bout de bras, la bière aux
reflets blonds. Les femmes sont plus calmes, mais l’épanouissement de
leurs figures dit assez qu’elles ont fait honneur aux viandes et aux
vins. Les enfants eux-mêmes sont de la fête; on en voit un, jovial et
bien portant, qui pousse des vivats en l’honneur du vieux grand-père
couronné.
Il y a, dans tous ces personnages groupés en un petit espace, une
exubérance de vie que seul un grand peintre pouvait rendre avec une
telle intensité. Il n’est pas possible de traduire avec plus de naturel
et de vérité l’amour des satisfactions matérielles et les plaisirs de
la table. Mais tout n’est pas vulgaire dans ce tableau: sur ces visages
épanouis par la bonne chère se démêle aussi la joie de se trouver en
famille; ces bonnes figures de vieilles gens, à côté de jeunes femmes
et d’enfants, donnent à cette scène un caractère intime et patriarcal
qui en rehausse la portée.
La belle et plantureuse femme qui est vue de face, tenant un enfant
par le bras n’est autre que Catherine Van Noort, femme de Jordaens et
fille d’un peintre anversois très estimé, qui fut le maître de son mari
et de Rubens. Elle était d’une beauté sculpturale, pleine de vie et
d’éclat, telle que les aimaient les joyeux peintres flamands de cette
époque; l’éclat de ses yeux annonçait un caractère animé et un naturel
enjoué, elle avait tout ce qu’il fallait pour rendre heureux l’homme
de son choix. Nous retrouvons «la belle Catherine» dans presque tous
les tableaux de Jordaens, comme dans ceux de Rubens on peut reconnaître
Isabelle Brandt ou Hélène Fourment. Nous la voyons dans _le Roi boit_;
elle se trouve aussi dans _le Concert_, chantant à pleins poumons
avec les joyeux héros de cet épique tapage. De cette Vénus familière
et aimée, l’artiste a fait tour à tour, suivant les sujets de ses
tableaux, une bacchante, une bergère, voire même une impératrice, et
toujours elle s’est trouvée à sa place sans jamais rien perdre de
l’éclat de sa peau, de la fraîcheur de son teint, ni de la truculence
de ses appas. Voyez-la dans _Le Roi boit_; voyez comme elle porte bien
sa splendide chevelure, comme son double menton s’emmanche solidement à
un cou néronien, comme sa gorge est attachée à une poitrine pleine de
galbe et de santé!
Bien que les sujets préférés de Jordaens fussent tirés de la vie de
famille et des légendes populaires flamandes, le peintre abordait
tous les genres avec une égale maîtrise. Ses portraits surtout sont
magnifiques et soutiennent la comparaison avec les plus beaux de Rubens
et de Van Dyck. Il ne fut inférieur à lui-même que dans la peinture
religieuse: l’inspiration pieuse manquait à ce joyeux compagnon.
_Le Roi boit_ avait appartenu à M. Fizeau d’Amsterdam. Acquis par la
Couronne en 1791 à la vente Lebrun, il figure depuis lors au Louvre.
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