OLYMPIA

[Illustration]

_Olympia_

Lorsque l’_Olympia_ affronta pour la première fois l’opinion, au Salon

de 1865, il y eut contre elle un déchaînement de clameurs hostiles.

Manet, furieusement combattu par les tenants du classicisme, avait

prévu l’orage et longtemps hésité à exposer son œuvre. Il ne s’y

décida que sur les instances de Baudelaire. La toile fut exposée,

mais il fallut la déplacer et l’accrocher au plus haut des murs pour

la soustraire à la colère d’un public ameuté par la critique. Cette

courtisane couchée nue sur un lit, avec une négresse portant un

bouquet, et un chat noir, fit émeute. C’est cependant une œuvre forte,

d’une couleur vive, d’un dessin large, d’un sentiment intense, qui

étonne par un parti pris de réduction des valeurs à la plus grande

simplicité.

L’œuvre est aujourd’hui au Louvre et, si elle surprend encore bon

nombre de visiteurs par l’extrême stylisation des formes, nul ne songe

à la maltraiter ni même à se récrier.

Il n’en était pas de même en 1865, où Manet passait pour le chef exécré

de l’impressionisme, art considéré alors comme révolutionnaire, mais

qui, depuis, a fait ses preuves et peut se targuer de noms glorieux.

Plutôt que de disputer sur les mérites des œuvres de cette école,

il nous paraît préférable de donner un bref exposé des théories

impressionistes, résumé que nous empruntons au savant ouvrage de M.

Camille Mauclair: _L’Impressionnisme_.

«Les idées impressionistes peuvent se résumer de cette sorte:

«Dans la nature, aucune couleur n’existe par elle-même. La coloration

des objets est une pure illusion: la seule source créatrice des

couleurs est la lumière solaire qui enveloppe toutes choses, et

les révèle, selon les heures, avec d’infinies modifications... Ce

n’est qu’artificiellement que nous distinguons entre le dessin et la

coloration: dans la nature ils ne se distinguent pas.

«L’idée de distance, de perspective, de volume nous est donnée par

des couleurs plus sombres ou plus claires: cette idée est ce qu’on

appelle en peinture le sens des valeurs. Et comme la peinture n’est

pas et ne peut pas être l’_imitation_ de la nature, mais seulement

son _interprétation_ artificielle, puisqu’elle ne dispose que de deux

dimensions sur trois, les valeurs sont le seul moyen qui lui reste de

faire comprendre, sur une surface plane, la profondeur.

«Forme et couleur sont donc deux illusions qui coexistent l’une

par l’autre, deux mots signifiant les deux procédés sommaires dont

dispose notre esprit pour percevoir le mystère infini de la vie. Les

colorations du spectre se recomposent donc dans tout ce que nous

voyons, c’est leur dosage qui fait, avec les sept tons primitifs,

d’autres tons. Nous arrivons immédiatement à quelques conséquences

pratiques. La première, c’est que le _ton local_ est une erreur: une

feuille n’est pas verte, un tronc d’arbre n’est pas brun et, selon

les heures, le vert de la feuille et le brun de l’arbre se modifient.

Ce qu’il faut donc étudier, c’est la composition de l’atmosphère qui

s’interpose entre eux et le regard; l’atmosphère est le sujet réel du

tableau.

«Une seconde conséquence de cette analyse de la lumière, c’est que

l’ombre n’est pas une absence de lumière, mais _une lumière d’une

autre qualité et d’une autre valeur_. La peinture donc, au lieu de

représenter l’ombre avec des tons tout faits, dérivés du bitume et du

noir, devra rechercher là, comme dans les parties claires, le jeu des

atomes de la lumière solaire.

«Troisième conséquence découlant de celle-ci: les couleurs dans

l’ombre se modifient par la _réfraction_. C’est ainsi, par exemple,

que si une tête se présente éclairée d’un côté par le jour orangé et

de l’autre par la lumière bleuâtre d’un intérieur, sur le nez et la

région médiane de la figure apparaîtront nécessairement des reflets

verts. Enfin, la dernière conséquence de ces propositions est que le

dosage des tons du spectre s’accomplit par une projection _parallèle_

et _distincte_ des couleurs. C’est artificiellement que votre œil

les réunit sur le cristallin, non moins artificiellement que sur la

palette un peintre mêle diverses couleurs pour composer un ton. De

tels mélanges sont faux et ont le désavantage de créer des tonalités

lourdes. Les couleurs mêlées sur la palette composent un gris sale.

Ici, nous touchons au fond même de l’impressionnisme. Le peintre devra

ne peindre qu’avec les sept couleurs du spectre et bannir toutes

les autres; il devra de plus, au lieu de composer des mélanges, ne

poser sur sa toile que des touches de sept couleurs _juxtaposées_ et

laisser les rayons individuels de chacune de ces couleurs se mélanger

à distance sur l’œil du spectateur, c’est-à-dire agir comme la lumière

elle-même.»

La dissociation des tonalités est donc le point capital de la technique

impressionniste. Elle favorise peu la peinture d’expression, la

peinture d’histoire et le symbolisme, mais elle a produit de véritables

chefs-d’œuvre dans le portrait et le paysage.

L’_Olympia_ fut offerte au Luxembourg par des amis de l’artiste. Elle

figure aujourd’hui au Louvre, à côté des chefs-d’œuvre d’Ingres, de

Courbet et de Delacroix.

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Le musée du Louvre, tome 2 (of 2) · 第 83 / 91 题