[Illustration]
_La Joconde_
On n’a pas oublié l’émotion qui secoua l’univers civilisé quand un
matin du mois d’août 1911 se répandit l’incroyable nouvelle: «_La
Joconde_ a été volée!» Sur tous les points du globe, cette perte fut
ressentie comme un désastre. Désastre, certes, et sans équivalent, car,
avec _la Joconde_, avait disparu l’une des plus grandioses productions
du génie humain. Malgré son prodigieux assemblage de chefs-d’œuvre,
le Salon Carré perdait le meilleur de sa gloire; dans l’écrin rempli
de joyaux manquait le plus beau diamant, celui qui jetait les feux
les plus brillants et les plus purs. La Mona Lisa n’accueillait plus
le visiteur de son sourire énigmatique, et qui savait en quels lieux
l’étrange créature reposait son troublant et mystérieux regard?
Heureusement, grâce à une enquête rapide, à des recherches actives,
et aussi à la perspicacité d’un antiquaire italien, la merveilleuse
toile de Vinci fut retrouvée, et, à la joie de tous, elle reprit son
ancienne place, triomphante et narquoise, groupant une cour encore plus
nombreuse d’adorateurs autour de son immortelle beauté.
Nulle peinture au monde n’a provoqué une aussi entière admiration. _La
Joconde_ a eu ses poètes, ses romanciers, ses amants. Certains hommes
l’ont adorée comme un être vivant; il en est même qui se sont tués pour
elle...
Relisons la page enthousiaste où Théophile Gautier célèbre la Mona Lisa:
«_La Joconde!_ Sphinx de beauté qui souris si mystérieusement dans
le cadre de Léonard de Vinci et sembles proposer à l’admiration
des siècles une énigme qu’ils n’ont pas encore résolue, un attrait
invincible ramène toujours vers toi! Oh! en effet, qui n’est resté
accoudé de longues heures devant cette tête baignée de demi-teintes
crépusculaires, enveloppée de crêpes transparents et dont les traits,
mélodieusement noyés dans une vapeur violette, apparaissent comme une
création du Rêve à travers la gaze noire du Sommeil! De quelle planète
est tombé, au milieu d’un paysage d’azur, cet être étrange avec son
regard qui promet des voluptés inconnues et son expression divinement
ironique? Léonard de Vinci imprime à ses figures un tel cachet de
supériorité qu’on se sent troublé en leur présence. Les pénombres de
leurs yeux profonds cachent des secrets interdits aux profanes et les
inflexions de leurs lèvres moqueuses conviennent à des dieux qui savent
tout et méprisent doucement les vulgarités humaines. Quelle fixité
inquiétante et quel sardonisme surhumain dans ces prunelles sombres,
dans ces lèvres onduleuses comme l’arc de l’Amour après qu’il a décoché
le trait! Ne dirait-on pas que _la Joconde_ est l’Isis d’une religion
cryptique qui, se croyant seule, entr’ouvre les plis de son voile, dût
l’imprudent qui la surprendrait devenir fou et mourir? Jamais l’idéal
féminin n’a revêtu de formes plus inéluctablement séduisantes. Croyez
que si don Juan avait rencontré la Mona Lisa, il se serait épargné
d’écrire sur sa liste trois mille noms de femmes; il n’en aurait tracé
qu’un, et les ailes de son désir eussent refusé de le porter plus loin.
Elles se seraient fondues et déplumées au soleil noir de ces prunelles.
Nous l’avons revue bien des fois, cette adorable _Joconde_, et notre
déclaration d’amour ne nous paraît pas aujourd’hui trop brûlante. Elle
est toujours là, souriant avec une moqueuse volupté à ses innombrables
amants. Sur son front repose cette sérénité d’une femme sûre d’être
éternellement belle et qui se sent supérieure à l’idéal de tous les
poètes et de tous les artistes.»
Le divin Léonard mit quatre ans à faire ce portrait, qu’il ne pouvait
se décider à quitter et qu’il ne considéra jamais comme fini; pendant
les séances, des musiciens jouaient pour égayer le beau modèle et
empêcher ses traits charmants de prendre un air d’ennui et de fatigue.
Doit-on regretter que le noir particulier qu’employait Léonard ait
prévalu dans les teintes de la Mona Lisa et leur ait donné cette
délicieuse harmonie violâtre, cette tonalité abstraite qui est comme
le coloris de l’idéal? Nous ne le pensons pas. Maintenant, le mystère
s’ajoute au charme et le tableau, dans sa fraîcheur, était peut-être
moins séduisant.
Le modèle de ce magnifique portrait s’appelait Lisa Maria di Noldol
Gherardini; elle épousa, en 1495, Francesco di Bartolomeo de Zénobi del
Giocondo, d’où son nom de «Joconde», sous lequel elle est aujourd’hui
célèbre.
_La Joconde_ fut peinte vers 1502. François Ier l’acquit pour quatre
mille écus d’or et la fit placer dans le cabinet doré de Fontainebleau.
Elle passa ensuite dans la chambre de Louis XIV, à Versailles. Après la
Révolution, le célèbre portrait fut transporté au Louvre et placé dans
le Salon Carré où il resta jusqu’en ces dernières années.
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