[Illustration]
_Laura di Dianti_
On désigne ordinairement sous le nom de _Titien et sa maîtresse_ ou
même sous ce titre plus bref, la _Maîtresse du Titien_, ce magnifique
portrait de jeune femme dont la robe de velours vert, à moitié défaite,
laisse voir la poitrine. Elle soulève d’une main un flot de ses cheveux
de cet or roux si cher aux élégantes et aux coloristes de Venise et, de
l’autre, tient une fiole de parfums. Une chemisette d’un blanc doré,
dont le ton se confond presque avec le ton de chair ambré de la peau,
concentre la lumière sur cette gorge délicate et puissante, digne
d’être modelée dans le marbre de Paros. La tête, un peu inclinée vers
l’épaule, a la sérénité de l’idéal antique avec ce vigoureux accent
de vie qui est particulier à Titien. Il semble, dans ce beau visage,
avoir pressenti le type de la Vénus de Milo, qui ne fut découverte que
plusieurs siècles après.
A cette belle femme, un homme à barbe brune, tenu dans l’ombre pour
laisser resplendir la superbe créature, présente deux miroirs pour
qu’elle puisse se voir sous tous les aspects. Il nous plairait que la
tradition fût vraie, et que cette beauté si délicate et si fière eût
été l’amie et le type inspirateur de l’artiste, mais il paraît qu’il
faut renoncer à cette poétique légende. Selon les érudits qui résolvent
en faits précis les vagues traditions, l’homme aux miroirs serait
Alphonse Ier, duc de Ferrare, ce quatrième mari de Lucrèce Borgia que
Victor Hugo a fait si terrible; et la femme à la chevelure rousse
serait Laura di Dianti, d’abord favorite du duc, ensuite sa femme.
Titien l’avait peinte à demi nue lorsqu’elle n’était pas duchesse,
et il la peignit habillée lorsqu’elle fut élevée au rang d’épouse. Si
c’est là, en effet, Laura di Dianti, on ne peut qu’approuver Alphonse
de Ferrare et trouver juste le nom d’Eustachia (heureux choix) qu’il
donna à la nouvelle duchesse.
Il serait puéril d’insister sur les mérites de ce magnifique portrait;
l’âme la plus fermée aux beautés artistiques s’arrête et se sent émue
devant lui, car la vie, exprimée avec cette intensité, possède une
force de rayonnement et d’attraction dont il est impossible de se
défendre. En sa présence, le profane s’inquiète peu de savoir quelle
fut cette femme à cheveux d’or, mais instinctivement il se rend compte
que ce qu’il voit est une belle chose, une œuvre profondément humaine
et il cherche à deviner, dans cet œil attentif et sérieux, le secret
des pensées qu’il reflète. Sans rien savoir du coloris, il ne peut
s’empêcher d’admirer cette chair mordorée et palpitante, ces teintes
chaudes et sourdes qui font croire que le sang coule vraiment sous cet
épiderme de femme. Loin de nuire au tableau, l’action des siècles y a
passé une patine veloutée qui ajoute à son charme sans rien enlever à
la magnificence éclatante de l’œuvre.
Parmi tous les peintres de Venise, qui furent de si prodigieux
virtuoses de la palette, Titien fut, sans contredit, celui qui chargea
son pinceau des couleurs les plus rares. Moins brillant que Véronèse,
il a plus de profondeur et de sûreté dans l’application du ton; ses
toiles ont moins de facettes brillantes, mais une plus harmonieuse
distribution des couleurs; il est plus solide, plus maître de lui, et
aussi plus vibrant et plus chaud.
Titien aborda tous les genres avec la même géniale aisance, mais s’il
fallait marquer une préférence pour l’un d’eux, je la donnerais sans
hésiter à Titien portraitiste. Soit qu’il peigne Charles-Quint ou
Philippe II, le Pape ou Laura di Dianti, il imprime à ses personnages
un tel caractère de vie que l’on découvre en eux, non pas seulement
leur physionomie extérieure, mais leur être intime, et que leurs
sentiments, leurs passions, leurs vices, viennent se refléter sur le
miroir révélateur de la bouche et des yeux. Titien peignait avec plus
d’habileté les hommes que les femmes; il faut en excepter, néanmoins,
le portrait de Laura di Dianti qui compte parmi les plus beaux du grand
artiste.
Ce portrait fut exécuté vers 1515. A cette époque, Titien était
recherché par tous les princes des Cours italiennes; le pape et
l’empereur eux-mêmes songeaient déjà à se l’attacher. Sollicité de tous
côtés, il se décida pour Alphonse de Ferrare qui jouissait alors d’une
grande réputation d’ami des arts. Le peintre ne s’était pas trompé.
Ce Mécène légendaire le reçut avec grande faveur, l’installa dans son
propre château et le traita comme un ami. Titien reconnaissant fit
le grand portrait d’Alphonse de Ferrare dont une copie se trouve à
Florence, et il exécuta également le merveilleux portrait de Laura di
Dianti, que le duc venait d’épouser récemment.
Le grand artiste peignit par la suite bon nombre de portraits, il
produisit quantité de tableaux de tout ordre qui sont d’admirables
chefs-d’œuvre; dans aucun il ne montra une plus grande maîtrise
d’exécution ni une plus profonde connaissance de la physionomie humaine.
_Laura di Dianti_ faisait partie de l’ancienne collection royale; on
lui donne aussi le titre de _Alphonse de Ferrare et Laura di Dianti_.
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