[Illustration]
_La Vierge au coussin vert_
Heureux ces tableaux qui ont un nom familier et populaire que répètent
toutes les bouches. _La Vierge au coussin vert!_ Le joli nom, la jolie
toile! Dans une pose ravissante de naturel et d’abandon, le divin
Bambino, couché sur un moelleux coussin vert et soutenu sous les
épaules par le bras replié de la Vierge, s’attache au sein maternel
avec la gloutonnerie des nouveau-nés. Bien que très absorbé par cette
occupation, sa main droite joue avec son pied, en un geste d’une grâce
charmante. Au-dessus de l’Enfant-Jésus, la Vierge est inclinée, dans
une attitude attentive et joyeuse, et, du bout des doigts, elle fixe
la pointe du sein sur les lèvres de son glorieux nourrisson. La mère
et l’enfant sont blonds, de ce blond particulier, plein de chaleur,
dont Solario apprit certainement l’emploi près du Titien, à Venise,
pendant le séjour qu’il fit dans cette ville. Sous le voile blanc qui
l’encadre, le visage de la Vierge s’épanouit, gracieux et souriant, et
rayonne de la joie que fait monter en elle sa sublime maternité. Elle
est belle, d’une beauté délicate et fine, les traits réguliers ont de
la distinction, de la douceur et, s’il ne s’agissait d’un sujet divin,
ce groupe délicieux pourrait servir de modèle pour symboliser la mère
tendre. A l’attention des yeux, au plissement des lèvres, on devine
l’amour profond, la sollicitude en éveil qui fait pencher anxieusement
le front des femmes sur le berceau de leurs enfants.
Quel art aussi dans la distribution des couleurs! Et comme Solario
a bien trouvé les couleurs chantantes qu’il fallait pour éclairer
cette charmante scène de famille. C’est une harmonieuse symphonie de
tons au milieu desquels palpite et vit la chair blonde et rosée de
l’Enfant-Dieu.
Suivant la mode italienne du temps, qui s’inquiétait peu de
vraisemblance, le peintre a placé ses personnages sur le fond sombre
d’un grand arbre. Par l’échappée des branches s’aperçoit, à droite et
à gauche, un paysage profond, bordé à l’horizon par la ligne sinueuse
de collines bleuâtres. On voit la tache claire d’une rivière traversant
la plaine et, plus loin, des prairies s’étendent, au milieu desquelles
se meuvent de minuscules personnages. A cette époque la couleur locale
importait peu, la vérité historique moins encore. De même que la Vierge
porte un fort joli costume vénitien, de même les verts pâturages du
tableau ne rappellent en rien les arides campagnes de Judée. Mais
à quoi bon s’attarder à ces remarques? Il suffit que la pensée de
l’artiste soit comprise, et comment ne le serait-elle pas, lorsqu’elle
s’exprime avec cette puissance d’attraction.
Andrea Solario eut le malheur de venir au monde à une époque où
l’Italie abondait en génies de premier ordre. Avec les dons qu’il
possédait il eût acquis, en tout autre temps, une célébrité certaine,
tandis qu’il est comme noyé dans le flot d’œuvres immortelles que la
Renaissance italienne répandit sur le monde. La gloire de Titien, de
Véronèse, de Tintoret, a fait tort à la sienne. Il avait cependant de
qui tenir. Il appartenait à la famille des Solari, qui donna plusieurs
artistes remarquables; son frère, Cristoforo, était un architecte de
grande réputation et lui-même avait appris à peindre dans l’atelier du
grand Léonard. Il était appelé aussi Andrea del Gobbo.
Bien qu’il eût habité Venise assez longtemps, Solario, comme tous les
peintres de la deuxième école lombarde, subit l’influence exclusive,
disons la tyrannie de Léonard de Vinci. Un moment affranchie par
Borgognone, la peinture de cette école arrêta soudain sa marche
indépendante vers les sommets pour s’engager dans les sentiers ouverts
par le grand maître florentin. Mais où le prodigieux artiste avait
passé, il ne restait plus de lauriers à cueillir; à peine pouvait-on
ramasser des brindilles. Les Lombards se réduisirent ainsi d’eux-mêmes
à n’être que des imitateurs.
Chez Andrea Solario, ce manque d’originalité s’aperçoit moins,
parce qu’il eut le bon esprit de réagir et de combattre l’influence
léonardesque par l’étude approfondie de Raphaël. Du premier il acquit
le don d’exprimer avec intensité les émotions de l’âme, au second
il emprunta l’art de traduire la sereine suavité des Vierges. C’est
également à Raphaël qu’il doit cette transparence et cet éclat des
chairs que l’on remarque dans _la Vierge au coussin vert_.
Solario fut également un portraitiste remarquable. Il jouit de son
vivant d’une très grande réputation, qui franchit les frontières
d’Italie. Le cardinal d’Amboise l’appela en France et lui fit peindre
plusieurs tableaux pour son château de Gaillon, en Normandie.
Si, par le fait de son éducation artistique, comprimée par une
tyrannique influence, Andrea Solario n’est pas un artiste très
personnel, il n’est pas moins remarquable par la perfection et
l’habileté de sa technique, et plusieurs de ses tableaux, comme _la
Vierge au coussin vert_, sont de vrais chefs-d’œuvre.
Ce tableau fut offert à Marie de Médicis par les Cordeliers de Blois.
Il appartint successivement au cardinal Mazarin et au prince de
Carignan, ainsi qu’en témoigne une inscription marquée à son revers. Il
fut ensuite acheté, en 1742, par Louis XV.
* * * * *