[Illustration]
_Le Banquier et sa femme_
Le banquier et sa femme sont assis dans leur officine, modeste échoppe
qui ne laisse apercevoir que deux étagères de bois où des livres de
comptes voisinent avec des fruits. Au contraire, sur la table devant
laquelle se tiennent les deux époux sont éparpillés des joyaux, des
perles et des pièces d’or que le changeur pèse au trébuchet. L’homme
est vêtu d’une sorte de houppelande brune garnie de fourrures au col
et aux poignets; sa tête énergique et attentive acquiert encore plus
de relief sous la large toque fourrée qui l’encadre. Elle, tout près
de lui, semble prendre un vif intérêt aux opérations de son mari; elle
se penche pour mieux voir et s’arrête de feuilleter un beau missel
enluminé dont elle maintient la page du bout des doigts. Elle porte une
robe écarlate légèrement échancrée au col; elle n’est pas jolie ou du
moins ne le paraît pas sous le bizarre échafaudage de la guimpe et du
toquet qui cache les cheveux et imprime au visage une certaine dureté.
Une particularité curieuse montre bien le souci d’exactitude des
peintres hollandais et flamands: sur le devant de la table un petit
miroir est posé, qui reflète avec une précision remarquable la fenêtre
de l’officine, et l’on aperçoit même les maisons, la rue, et jusqu’à la
flèche d’une lointaine église.
Tout l’art flamand est dans ce luxe de détails poussé jusqu’à la
minutie. Cet art n’est pas fait d’inspiration; nul sentiment élevé, nul
idéalisme ne l’embellit; on y chercherait vainement cette tendresse,
cette harmonieuse douceur que les Italiens savaient donner à leurs
peintures. Les sujets où il se complaît sont volontiers vulgaires,
souvent même grossiers, et lorsqu’il s’avise d’aborder les scènes
religieuses, il ne peut se défaire de cette froideur, de cette
sécheresse, de ce réalisme qui semblent être sa caractéristique propre.
Mais dès qu’il s’agit de peindre la nature, sous son côté objectif
et précis, le peintre flamand déploie des qualités de premier ordre.
Son absence d’enthousiasme le sert au lieu de le gêner; il voit
parfaitement et clairement, sans que rien s’interpose entre son modèle
et lui, et comme il est généralement très habile artiste, il arrive à
produire en ce genre de véritables chefs-d’œuvre.
Ces qualités et ces défauts sont affaire de race: on les constate déjà
chez les Van Eyck, et, malgré de louables efforts vers l’idéal, chez
leurs successeurs immédiats, Roger van der Weyden, Hugo Van der Goës,
ils se révélèrent intégralement. Le seul peintre qui ait véritablement
possédé et traduit les sentiments de l’âme, le seul dont l’œuvre dégage
une émotion profonde, une douceur intime, est Hans Memling, le célèbre
auteur de _La Châsse de Sainte Ursule_. Mais celui-là, bien qu’ayant
passé toute sa vie en Flandre, n’en était pas originaire; il venait
d’Allemagne et avait apporté à Bruges les traditions d’idéalisme de
l’école de Cologne. Tous les autres furent seulement d’admirables
ouvriers et de merveilleux interprètes de la nature.
Ces qualités de précision et d’habileté, Quentin Matsys les possède au
plus haut point. On lui doit, il faut en convenir, une _Descente de
Croix_ qui est un vrai chef-d’œuvre et d’où émane une réelle et intense
émotion. Mais ce tableau, joyau de Notre-Dame d’Anvers, n’est qu’une
exception, je dirais presque un accident, s’il ne s’agissait d’un aussi
grand artiste. D’ordinaire Matsys est surtout le peintre des changeurs,
des peseurs d’or, des choses qui brillent, des objets aux contours
bien arrêtés. Peintre de portraits, il a cette implacable sincérité
qui vous restitue le modèle vivant, avec toutes ses imperfections et
toutes ses tares. Telle est sa rigide précision, sobre et vigoureuse,
que bon nombre de ces portraits ont pu être attribués à Holbein: Matsys
supporte d’ailleurs ce redoutable parallèle sans trop d’infériorité.
Les deux artistes vivaient à la même époque, et tous deux jouirent,
de leur vivant, d’une renommée européenne. Matsys frayait avec les
personnages les plus célèbres de son temps. Thomas Morus, Ægidius,
Érasme furent ses amis; il peignit même, comme Holbein, deux portraits
du célèbre littérateur et philosophe bâlois.
Dürer, quand il vint dans les Flandres, fit tout exprès le voyage
d’Anvers pour visiter Matsys, dont il estimait le talent.
Le nom de ce peintre est quelquefois présenté sous la forme Metsis, ou
Massys, et de son vivant on le surnommait le _Forgeron d’Anvers_ parce
que dans son enfance il avait travaillé quelque temps avec son père,
lequel exerçait cette profession.
Le grand mérite de Matsys fut d’élargir, de renforcer la technique
flamande et de secouer en quelque sorte l’enveloppe archaïque qui
l’avait enserrée jusque-là. Par son œuvre propre et par l’influence
qu’il exerça, il occupe une place de premier rang parmi les peintres du
XVIe siècle.
_Le Banquier et sa femme_ avait appartenu, au XVIIe siècle, à un
marchand hollandais appelé Duarte, puis à Pierre Stevens, et enfin à
un sieur Marivaux qui le céda au Louvre, en 1806, pour la somme de
1.800 francs. Matsys exécuta plusieurs répétitions de ce tableau: l’une
appartient au prince de Hohenzollern-Sigmaringen, l’autre à M. della
Faille, à Anvers. Mais c’est bien l’original que possède le Louvre.
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