[Illustration]
_Les Bergers d’Arcadie_
En bordure d’un chemin de campagne se dresse une pierre tumulaire qui
rappelle au passant qu’un mort repose là. Des bergers, hommes frustes
et de peu de culture, s’arrêtent devant le monument qu’ils considèrent,
intrigués. L’un d’eux, agenouillé, la main tendue vers l’inscription
funéraire, cherche à la déchiffrer. Péniblement, il épèle les mots:
_Et in Arcadia ego_. Celui qui dort sous cette pierre se rappelle
aux vivants; il fut un citoyen de cette Arcadie fertile, au ciel
éternellement bleu que ses yeux à jamais fermés ne reverront plus.
Cet appel d’outre-tombe semble éveiller des pensées dans l’âme simple
des paysans groupés devant la pierre; leurs visages reflètent une
mélancolie évidente et cette sorte de solennel effroi que provoque chez
tous les êtres la vision de l’inéluctable échéance. Tandis que l’un,
debout, appuyé sur le monument, écoute attentivement celui qui lit,
un autre accoudé sur son genou, se tourne vers une jeune femme et lui
explique le sens mystérieux de l’épitaphe.
Il se dégage de cette toile une philosophie sereine, un peu triste
mais qui lui donne une inestimable valeur morale. Toutes les œuvres
de Poussin emportent avec elles un enseignement; chez lui, la joie de
peindre s’accompagne toujours de l’expression d’un sentiment. Le noble
et austère artiste ne recherche jamais l’effet: celui qu’il produit
à coup sûr provient surtout de cette élévation de pensée qui force à
s’arrêter devant son œuvre, à réfléchir et l’on est immédiatement
conquis parce que les réflexions qu’il suggère nous sont offertes avec
un art admirable, pénétrant, plein d’attrait.
Non pas que Poussin puisse être compté parmi les virtuoses du pinceau,
ni qu’il se livre jamais à d’étincelants artifices de couleur. Sa
manière est pondérée comme son esprit, son coloris est calme, discret,
mais d’une harmonie sans égale; son dessin ne s’écarte jamais de
la correction classique, il est plein de noblesse et de sincérité.
Avec ces dons un peu sévères, un autre peintre serait tombé dans la
monotonie, mais, par une grâce d’état bien rare, Poussin demeure
attractif, plaisant, et profondément humain. Le beau contour de ses
personnages est l’enveloppe des belles âmes, et c’est de la sincérité
qu’on lit sur leurs visages aux lignes pures et tranquilles.
Nul n’a su comme Poussin se rapprocher de l’idéal antique. Et cependant
ses moyens d’expression étaient bien pauvres, comparés à ceux dont on
dispose aujourd’hui. Au XVIIe siècle, on ignorait tout ou presque tout
de l’antiquité. Les quelques rares documents où puisaient les peintres
consistaient dans les ruines éparses à Rome ou dans la campagne
environnante. De la Grèce, de l’Égypte, on ne savait rien et Poussin
malgré ses études, ne possédait qu’une érudition très superficielle.
Mais ce qu’il ignorait, son instinct d’artiste le lui faisait deviner,
il était imprégné de cette atmosphère païenne qui flotte, en dépit
de tout, sur la Ville Éternelle, et si, parfois, ses paysages sont
inexacts et ses personnages anachroniques, l’ambiance et la conception
sont bien réellement antiques.
Mais Poussin ne fut pas seulement un merveilleux évocateur; il
compte au rang des techniciens de la peinture destinés à briller
éternellement. Moins par un effet de l’inspiration qu’à force de
constance et de labeur, il s’est élevé, comme dessinateur et comme
peintre, jusqu’aux plus hauts sommets de l’art. Voyez _les Bergers
d’Arcadie_: quelle admirable entente de la composition, quelle
harmonie dans l’ensemble, quel charme dans le détail et surtout quelle
noblesse dans l’exécution! Où trouver une plus superbe et harmonieuse
création, une plus admirable pureté de lignes que dans la femme posée
debout à côté des bergers! Quelle vérité dans l’attitude et quelle
richesse, contenue et sourde, dans la couleur des draperies! Et si,
quittant le groupe, on jette les yeux sur le paysage qui l’environne,
il faut bien convenir que peu de peintres ont su donner autant de
fluidité aux ciels, autant de vibrante chaleur à la lumière; tous les
plans sont ménagés avec un art infini et Poussin eût été un merveilleux
paysagiste s’il n’avait été mieux encore que cela.
Bien qu’il ait passé la plus grande partie de sa vie à Rome, Poussin
resta toujours Français de cœur et de tempérament et la France peut
s’enorgueillir de lui, car il est un des artistes qui ont le plus
honoré la peinture.
_Les Bergers d’Arcadie_ se trouvait en 1710 dans le petit appartement
du roi Louis XIV, au palais du Louvre. Il en existe une répétition dans
la collection du duc de Devonshire.
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