[Illustration]
_La Famille du peintre_
A l’époque où Van Ostade peignit ce tableau, il jouissait déjà
d’une très grande réputation, car l’intérieur qu’il nous montre a
tout le confortable des riches maisons bourgeoises de Hollande. Les
encadrements de portes sont ornés, de belles faïences s’y accrochent
et sur les murs on voit de grands tableaux, probablement signés de
lui. A droite, se dresse une cheminée à colonnes de marbre supportant
une frise sculptée; à gauche, dans le fond, s’aperçoit un vaste lit à
baldaquin, garni de courtines en damas vert. Dans cette grande pièce,
Adrien Van Ostade s’est représenté avec tous les siens, grands et
petits. Il est assis à gauche, en costume sombre, coiffé d’un large
feutre et ce vêtement sévère fait mieux ressortir la joviale figure
de celui qui fut le compagnon de jeunesse du fantasque Brauwer, dans
l’atelier de Franz Hals. Il tient dans sa main celle de sa femme,
robuste Hollandaise au bon visage souriant. A côté d’eux, debout, se
tiennent deux femmes plus jeunes, sans doute les sœurs du peintre ou
de sa femme. Puis, disséminés dans la chambre, ce sont les enfants de
l’artiste: derrière lui se tient un garçonnet, son fils; à droite, deux
fillettes, qui semblent assez gauches dans leurs ajustements à grands
plis et dans leurs collerettes empesées; au centre, un groupe charmant
des trois plus jeunes: l’une, assise à terre sur un coussin, joue avec
une sœur à peine plus grande qu’elle, pendant que la troisième, une
fleur dans la main droite, observe en riant les ébats des deux autres.
Ce n’est pas dans ce tableau qu’on peut juger l’art habituel de Van
Ostade qui fut surtout le peintre des cabarets, des fumeurs, des fêtes
villageoises et des danses paysannes, mais on y trouve les qualités
distinctives de son talent: le sentiment de la nature et de la vie,
la vérité des personnages, le naturel des attitudes, la science de
la composition, l’harmonie de la couleur et une surprenante habileté
d’exécution.
Contemporain de Franz Hals et de Rembrandt, Adrien Van Ostade étudia
dans l’atelier des deux maîtres et l’on retrouve leur influence
dans son œuvre. Dans la deuxième partie de sa vie, il s’adonna
assez fréquemment au clair-obscur, appris à l’école du grand maître
d’Amsterdam; néanmoins, par le choix des sujets, et même par la
technique, il accuse ses préférences pour le joyeux peintre de Haarlem.
Comme Brauwer, il se complaît aux scènes d’auberge, aux disputes
d’ivrognes, et si ses compositions ne sont pas toujours exemptes
de vulgarité, elles se rachètent par une vigueur de réalisme, une
finesse de coloris, un sens comique de l’épisode qui leur donnent
un charme indiscutable. Et d’ailleurs, qu’importe le sujet? «Il
n’y avait pas, écrit Théophile Gautier, que des élégants parmi les
peintres hollandais, occupés de cavaliers en bottes à chaudron et de
belles dames en jupes de satin. Beaucoup ne montaient pas au salon et
s’arrêtaient à la taverne du coin ou à l’auberge de la route, sans
en avoir moins de valeur pour cela. Pour l’art, le haillon vaut le
velours, le bouge enfumé le palais splendide, et le buveur au rire
égueulé le petit-maître s’épanouissant dans ses grâces comme le paon
dans sa roue. Adrien Van Ostade n’est certes pas le peintre de la
beauté; il n’a fait que d’affreux petits bonshommes trapus, communs,
balourds, fumant leur pipe ou buvant leur chope de bière dans des
intérieurs aux murailles brunes, éclairés par quelque vitrage à mailles
de plomb, ou assis sur des bancs ombragés d’une brindille de houblon
à la porte des hôtelleries, écoutant un ménétrier ou un joueur de
vielle. Mais tout cela est si juste de mouvement, si fin de ton, si
baigné d’atmosphère, si imprégné de la vie rustique et populaire,
qu’on trouve à les regarder un plaisir extrême. Ostade a su mettre une
poésie dans cette vulgarité et en dégager le sens intime. Il entoure
ses scènes triviales d’une couleur riche et sourde, d’un bien-être
campagnard et d’une jovialité secrète. Il donne l’envie d’habiter une
de ces chaumières endormies dans des ombres brunes où brille sous la
vaste hotte de la cheminée le pétillement du foyer. Ses _Buveurs_, ses
_Fumeurs_, ses _Marchés aux poissons_, ses _Intérieurs de chaumières_
sont, dans leur genre, de petits chefs-d’œuvre de finesse et de naïveté
qu’animent les plus réjouissants épisodes comiques. Quant à la _Famille
du peintre_, il se recommande par toutes ces qualités rendues plus
charmantes par l’évidente complaisance apportée par l’artiste à brosser
ce délicieux tableau.»
Adrien Van Ostade fut un des peintres les plus féconds du XVIIe siècle;
on connaît plus de 800 tableaux qui peuvent lui être attribués sans
conteste, et ses œuvres abondent dans toutes les galeries d’Europe
qu’elles embellissent de leur joviale et spirituelle fantaisie. Le
Louvre en possède un certain nombre qui sont autant de chefs-d’œuvre.
_La Famille de Van Ostade_, après avoir passé en de nombreuses mains,
fut acquis par l’État pour le compte de Louis XVI. Après la Révolution,
ce tableau entra au Louvre.
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