UN VIEILLARD ET SON PETIT-FILS

[Illustration]

_Un Vieillard et son petit-fils_

Auprès d’une fenêtre ouvrant sur un paysage ensoleillé, un vieillard

est assis. Il est vêtu d’un ample vêtement rouge bordé de fourrure.

La tête de cet homme est remarquable par sa laideur: de rares cheveux

blancs surmontent un large front sillonné de rides et piqué de verrues,

les yeux sans sourcils forment des poches, la bouche a des lèvres

minces et longues, mais ce qui donne à cette figure un aspect presque

repoussant, c’est la protubérance énorme d’un nez bulbeux, bourgeonné,

hideux. On se détournerait avec dégoût de ce visage, si sa laideur

n’était corrigée par une grande expression de bonté. On lit de la

tendresse dans le regard qui s’abaisse vers le jeune garçonnet placé

contre lui. Quel charmant contraste que ce frais et gracieux profil

d’enfant, et quelle grâce dans ses traits purs, sur ce front jeune

encadré d’une soyeuse chevelure blonde! Le petit-fils ne craint pas la

laideur de son aïeul, il le sait bon, indulgent, et il tend vers lui

ses petites mains caressantes. Et cette opposition si complète de la

disgrâce physique et de la beauté juvénile forme le plus joli tableau

qu’on puisse voir.

Il est à peu près certain aujourd’hui que le vieillard vêtu de rouge

représente Francesco Sassetti, riche marchand florentin, que l’amitié

de Laurent le Magnifique éleva aux plus hautes fonctions de la cité.

Grandi dans la banque du vieux Cosme de Médicis, il s’y distingua

par son entente des affaires et Laurent, devenu chef de la maison,

le prit comme homme de confiance, en quelque sorte comme son fondé

de pouvoirs. Il possédait une fortune considérable; ses bijoux et

sa vaisselle représentaient, à eux seuls, une valeur de plus de deux

cent mille francs, somme énorme pour l’époque. Cet homme avisé faisait

profession d’aimer les arts et il honorait Ghirlandajo de son estime.

Ghirlandajo le méritait, d’ailleurs. Il était le peintre le plus réputé

de Florence à cette époque. Il s’était rendu célèbre par les admirables

fresques dont il avait décoré la Seigneurie, l’église d’Ognissanti et

celle de Sainte-Marie-Nouvelle. On s’émerveillait devant l’habileté

de sa composition, devant la stupéfiante expression de vie de ses

personnages, à laquelle ne nuisait pas la minutieuse recherche du

détail poussé jusqu’aux extrêmes limites de la vérité.

Ghirlandajo connaissait la peinture à l’huile dont l’emploi commençait

à se répandre en Italie, mais telle était sa virtuosité qu’il se refusa

toujours à s’en servir, préférant user de la peinture à la détrempe qui

exige une main sûre et qui ne supporte pas les tâtonnements.

Bien que spécialisé dans la fresque, Ghirlandajo a laissé des tableaux

et des portraits, d’un mérite considérable. On y retrouve les mêmes

qualités de précision méticuleuse, de fermeté dans le trait qui va

parfois jusqu’à la sécheresse. _Le Vieillard et son petit-fils_ peut

être cité, avec le portrait de _Giovanna delli Albizzi_, comme le

chef-d’œuvre de Ghirlandajo dans ce genre.

M. Hauvette, dans sa belle étude sur Ghirlandajo, commente ainsi ce

tableau: «Nulle part il ne nous a été donné d’étudier un plus savoureux

mélange de réalisme et de grâce. Car visiblement l’artiste s’est complu

ici à accentuer le contraste entre la décrépitude du vieillard et le

mignon profil du petit garçon, dont les longues mèches blondes frisées

s’échappent en abondance de son bonnet rouge. L’homme regarde l’enfant

avec indulgence; il s’efforce d’esquisser un sourire sans grâce, tandis

que le petit blondin examine le nez du vieillard avec plus de surprise

que d’effroi; la jolie petite main potelée, gentiment tendue vers

l’épaule, traduit l’affection qui unit ces deux êtres si différents et

cela donne au groupe une vie, un mouvement même que nous ne trouvons

guère dans les portraits de ce temps, généralement figés dans une raide

attitude.»

Ghirlandajo, le fils d’un humble fabricant de guirlandes—d’où son

nom—, s’est élevé par son seul effort au premier rang des peintres du

XVe siècle. Il ne fut ni lettré, ni savant, il resta même étranger,

nous l’avons dit, aux recherches sur l’emploi de l’huile mélangée

aux couleurs, mais il eut le don d’animer de scènes mouvementées et

brillantes les grandes surfaces murales des temples florentins. Son

œuvre, comme peintre de fresques, est immortelle. Certes, il n’est pas

complet; on peut lui reprocher la pauvreté de son sentiment religieux

et la monotonie habituelle de son coloris. D’autres ont eu des facultés

plus brillantes, plus d’imagination et de sensibilité, mais on «doit

admirer sans réserve l’impeccabilité de son dessin, son art de

saisir dans les physionomies de ses modèles les traits particuliers,

caractéristiques, qui donnent tant de vérité et de vie à ses portraits,

le bel équilibre de sa raison et la lucidité de son esprit, et enfin

son souci d’élégance et sa recherche du décor». (_Hauvette._) Il

reste, avec sa peinture gracieuse et ornée, comme le témoin souriant

d’une époque à peu près unique d’épanouissement intellectuel, favorisé

par Laurent le Magnifique et refoulé à jamais par l’intransigeante

austérité d’un Savonarole.

_Le Vieillard et son petit-fils_, que l’on appelle aussi quelquefois

_Un professeur et son élève_, appartenait jadis à la famille Ridolfi;

il fut acheté, en 1879, par M. Bardini, de Florence, pour 49.000

francs. Il a depuis été acquis par le Louvre, où on le connaît aussi

sous le titre de _Portrait présumé du comte Francesco Sassetti et de

son petit-fils_.

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Le musée du Louvre, tome 2 (of 2) · 第 61 / 91 题