L’ASSOMPTION

[Illustration]

_L’Assomption_

«La Vierge, en robe blanche, les épaules couvertes d’un manteau

d’azur, couronnée d’étoiles et les pieds sur le croissant de la

lune, monte, avec la légèreté d’une vapeur, vers le divin séjour où

l’attend son trône. Ses belles mains se croisent sur sa poitrine, et

ses yeux, noyés d’extase, boivent avidement l’éternelle clarté. Elle

va retrouver au ciel, plein de gloire et à la droite du Père, le Fils

qu’elle a vu expirer sur la croix. Autour de la Vierge flotte, dans

une brume lumineuse faite d’azur, d’argent et d’or une guirlande de

petits chérubins beaux comme des anges, gentils comme des amours, qui

folâtrent, volettent et s’empressent avec une gaîté bienheureuse.

Jamais Daniel Seghers, le jésuite d’Anvers, ne peignit autour d’une

vierge de Rubens une si fraîche couronne de roses, et encore les

chérubins de Murillo sont d’un ton plus délicat, plus léger, plus

tendre. Les fleurs du Paradis l’emportent sur celles de la terre. Ce

tableau, quelque admirable qu’il soit, n’est pas le plus parfait du

maître de Séville, mais il a pour lui un charme adorable, une séduction

irrésistible. Au sentiment du plus fervent catholicisme, il joint

une espèce de coquetterie pieuse, d’afféterie céleste et de grâce

amoureusement dévote que pouvait seul concevoir et rendre un peintre

espagnol croyant et convaincu.» (_Théophile Gautier._)

Croyant, Murillo le fut à l’égal de ces moines qui vouèrent leur

pinceau, dans le fond des cloîtres florentins, à l’exclusive

glorification de Dieu. Comme Beato Angelico, il consacra son art

à célébrer les joies célestes et à exalter la radieuse image de

la Vierge. On connaît de lui plus de vingt toiles représentant

_l’Immaculée Conception_; le musée du Prado en possède quatre provenant

de la collection de la reine Isabelle Farnèse; quatre autres se

trouvent au musée provincial de Séville, une autre dans la salle

capitulaire de la Cathédrale. Il y en a en Angleterre et le Louvre

se glorifie d’en conserver deux, parmi lesquelles la plus fameuse de

toutes, celle reproduite ici, dont la réputation est mondiale.

Mais toutes ont une grande séduction et on pourrait leur appliquer la

phrase de Vasari sur les femmes du Corrège: «Elles sont si jolies qu’on

les croirait faites au Paradis.»

Cette beauté est bien particulière à Murillo; elle n’emprunte

rien à l’esthétique des grands Italiens; elle n’a pas la suavité

supraterrestre que Raphaël prête à ses Madones. Les Vierges de Murillo

sont plutôt jolies et délicates, d’un charme enfantin, presque naïf,

avec une pointe de réalisme, je n’ose pas dire de vulgarité, qui les

fait plus proches de nous et nous les rend plus accessibles.

Et c’est précisément ce charme et cette délicatesse, surgissant dans

l’ascétique et sombre art espagnol comme un flot de soleil dans les

ténèbres d’un sous-bois, qui donnent à l’œuvre de Murillo son caractère

exceptionnel et remarquable. Avant lui, la peinture religieuse était

austère et se complaisait aux spectacles tragiques des supplices et des

martyres. Aucune joie n’éclairait ces scènes effrayantes inspirées par

une foi sans cesse aiguillonnée par la peur de l’enfer; aucune joie,

pas même celle du coloris. Herrera, le Greco, Ribera sont les plus

illustres représentants de cette manière, conforme aux formules sévères

de l’Inquisition. Tout autre est Murillo. «Son œuvre, écrit Gustave

Geffroy, sourit, chante, et chatoie voluptueusement. A la place où

grimaçaient les damnés, dans les bouffées de fumées rousses, on voit de

petits anges ou de petits amours, cravatés d’ailes, qui se réjouissent.

Murillo prend l’Espagne en fin de crise et discrètement il fait

disparaître les chevalets, les tenailles, les instruments de torture

encore chauds et rouges; il travaille à la conquête des âmes par la

douceur et la séduction, il rend accessible et charmante la religion

de fer et de sang des Inquisiteurs. Murillo décore une église comme un

théâtre et fait de la sacristie un boudoir.»

_L’Assomption_, devenue populaire à force d’être reproduite, n’est pas,

dans le sens absolu du mot, une image de piété; mais elle demeure une

apparition gracieuse, séduisante, jolie gerbe de fleurs suaves cueillie

par un peintre pieux pour l’offrir à la Vierge.

Cette célèbre toile représente bien l’assomption de la Vierge, son

envolement vers Dieu sur les ailes de la charmante cohorte d’anges;

cependant Murillo l’a intitulée, ainsi que ses autres toiles sur le

même sujet, la _Conception Immaculée de la Vierge_. Malgré le catalogue

qui l’inscrit sous ce titre, nous lui conservons celui que la faveur

universelle a consacré.

Ce tableau célèbre, apporté d’Espagne par Soult, fut vivement disputé à

la vente après décès du maréchal. Adjugé à l’État pour 615.500 francs,

il figura longtemps au Salon Carré.

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Le musée du Louvre, tome 2 (of 2) · 第 56 / 91 题