[Illustration]
_Le Sommeil de l’Enfant Jésus_
Douillettement posé sur un coussin, l’Enfant-Roi dort d’un calme
sommeil. Devant lui, la Vierge veille avec une maternelle tendresse
sur son repos et, comme saint Jean-Baptiste survient et pourrait
l’éveiller, Marie, d’un geste délicieux du doigt posé devant la bouche,
lui recommande le silence. Il n’est rien de plus gracieux que ce
visage de la Vierge où se mêlent la majesté, la grâce, la bonté et une
certaine candeur enfantine: on y lit la fierté de son auguste rôle, la
joie de la maternité heureuse et aussi la ferveur de la créature élue
qui sait que l’Enfant issu d’elle est un Dieu.
Dans cette charmante composition semble se résumer tout l’enseignement
de cette école bolonaise, dont les Carrache furent les fondateurs et
qui produisit des artistes comme le Dominiquin, Guido Reni, le Guerchin
et l’Albane.
Il y eut trois Carrache à la tête de cette école: Louis, Augustin et
Annibal, ces deux derniers cousins du premier. Tous les trois eurent de
grandes qualités de peintre: Louis l’emporte par la science, Augustin
par la facilité, Annibal par la noblesse et l’élévation du style.
Dès que s’ouvrit l’Académie des Carrache, les artistes y affluèrent,
délaissant l’atelier de Calvart, alors très estimé en Italie. D’après
Corrado Ricci, le mérite principal de l’école de peinture dite «des
Carrache» fut de rejeter les formules vieillies et anémiées des
disciples de Raphaël et de Michel-Ange, en revenant au point de départ
même de l’école de Buonarotti, et surtout au Corrège et au Titien.
Rappelons qu’Annibal Carrache considérait ces deux derniers artistes
comme ses vrais maîtres; il écrivait qu’à côté du _Saint Jérôme_ du
Corrège, le _Saint Paul_ de Raphaël, qui lui avait d’abord paru un
prodige de beauté, lui semblait «un personnage de bois, dur et coupant».
Les Carrache mettaient à la base de leur enseignement l’étude de
l’antique, l’imitation de la nature, principes qui ne pouvaient,
intelligemment suivis, que donner de bons résultats. Il s’y ajoutait
l’imitation de tous les maîtres de la Renaissance, précepte très
dangereux s’il était servilement respecté. Augustin Carrache, qui était
poète à ses heures, avait codifié le programme de l’école sous forme
de sonnet. Écoutons-le: «Quiconque veut devenir un bon peintre doit
avoir dans la main le dessin de l’école romaine, le mouvement et l’art
d’ombrer vénitiens et le beau coloris de Lombardie; il doit suivre la
terrible voie tracée par Michel-Ange, le vrai naturel de Titien, le
style pur et souverain de Corrège, la juste symétrie de Raphaël, la
bienséance et les bases de Tibaldi, l’invention du docte Primatice et
un peu de la grâce du Parmesan.» Il y ajoutait encore les qualités
complexes de Nicolo dell’Abate et de quelques autres. Ce qui équivalait
à dire: «Prenez un peu du génie et de la manière de tous ces maîtres,
adaptez-le à votre génie propre, conformez-y votre manière personnelle
et, par cette imitation partielle de chacun, vous deviendrez des
artistes complets.»
On voit le danger d’un tel enseignement: il ne tendait à rien moins
qu’à étouffer la personnalité chez les élèves. Certes, les Carrache n’y
songeaient pas, mais, en dépit d’eux-mêmes, tel devait être le résultat
de leur doctrine rigoureusement appliquée.
Fort heureusement pour l’éclectisme des Carrache, la plupart de leurs
disciples montrèrent un tempérament et une indépendance picturale
qui sauva longtemps l’école bolonaise de la décadence. Sans avoir
produit des peintres de génie, elle peut s’honorer de noms tels que
celui de Guido Reni, dont la facilité proverbiale s’appuyait sur une
réelle science du dessin, puisée dans l’étude du Corrège. Le Guide
interprétait idéalement la beauté féminine et toutes les expressions
qu’elle revêt; il se vantait d’avoir deux cents manières de faire
regarder le ciel à une figure, et c’était la vérité.
Ziampieri, dit le Dominiquin, fut également une gloire de l’école
bolonaise. Peu doué sous le rapport de l’invention, il possède une
grâce un peu lourde dans sa naïveté, mais aimable par sa sincérité, un
vrai sentiment de la nature sous un travail pénible où la volonté a
plus de part que le don.
Tout différent est l’Albane, charmant et brillant artiste qui fut en
quelque sorte le Boucher de XVIIe siècle. Personne n’excelle comme
lui à traduire la beauté, la volupté des formes, et comme peintre des
Grâces et des Amours, il égale presque le Corrège et le Parmesan.
Mais de tous les peintres de l’école éclectique, Annibal Carrache est
le plus remarquable, le plus fécond, le plus complet. Tout jeune,
il jouit d’une réputation à laquelle mit le comble sa magnifique
décoration du palais Farnèse. Ses fresques, ses tableaux attestent une
manière large, aisée, noble; et l’on s’explique la gloire qui, de son
vivant même, s’attachait à son nom à Rome aussi bien qu’à Bologne, sa
patrie. Comme artiste et comme chef d’école il mérite de figurer au
premier rang des peintres italiens du XVIIe siècle.
_Le Sommeil de l’enfant Jésus_ comme tant d’autres chefs-d’œuvre que
l’on admire aujourd’hui au Louvre, faisait partie de la collection
Louis XIV. Il est connu aussi sous le titre de _Le Silence_.
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