[Illustration]
_Le Radeau de “la Méduse”_
En 1816 la frégate _la Méduse_, qui faisait voile vers le Sénégal, fut
séparée par la tempête, au large des côtes du Maroc, de la flottille
qu’elle escortait, et s’échoua sur le banc d’Arguin, près du cap
Blanc. Après de vains efforts pour renflouer le navire, les naufragés
durent l’abandonner. Les canots étant insuffisants pour les soldats et
l’équipage, on construisit un grand radeau grâce auquel on espérait, à
la remorque des embarcations, atteindre la côte. Mais, pendant la nuit,
les hommes des canots coupèrent lâchement les câbles de remorque et
abandonnèrent à leur sort les malheureux entassés sur le radeau. Alors
commença cet effroyable drame demeuré célèbre dans les fastes de la
mer. Pendant vingt-sept jours, les naufragés furent ballottés sur les
flots de l’Océan; les vivres, puis l’eau manquèrent; la faim, la soif,
la folie agissant sur ces êtres épouvantés, il se passa des scènes
d’horreur et de carnage dont deux des survivants, Corréard et Savigny,
nous ont laissé la dantesque relation. Lorsque, enfin, la corvette
_l’Argus_ aperçut les signaux, il ne restait plus que quinze survivants
sur le radeau tragique.
C’est ce terrible drame de la mer que Géricault résolut de peindre à
son retour de Rome. A son projet se mêlait aussi une pensée étrangère à
l’art. L’opposition ayant exploité ce naufrage contre le gouvernement
de Louis XVIII, le peintre était sûr, en choisissant un tel sujet,
d’attirer sur lui l’attention générale et peut-être espérait-il
quelque avantage du scandale qu’il produirait. Mais il avait trop le
respect de son art pour confier aux seules passions politiques le soin
de sa gloire; il ne négligea rien pour faire une œuvre émouvante et
belle. Il se fit conter par Corréard et Savigny les moindres détails
de la tragédie; il établit le radeau d’après les indications du
charpentier, survivant lui aussi, qui l’avait construit. Obligé de
peindre des cadavres et des agonisants, il alla à l’hôpital Beaujon
surprendre au chevet des malades les affres de la mort. Quant au ciel
blafard de sa toile et à la teinte livide de ses flots, il les peignit
d’après nature, un jour de tempête, sur la plage du Havre.
Malgré ce minutieux besoin de vérité documentaire, il y avait trop
de fougue, de vigueur chez Géricault, pour que le naufrage de _la
Méduse_ demeurât un simple procès-verbal illustré de la catastrophe;
il y a introduit l’immensité du désespoir, l’horreur de la mort et
aussi cette énergie sauvage qui rattache l’homme à la vie et lui fait
avidement scruter cet horizon mouvant où, tout d’un coup, peut surgir
le salut. Quand il s’agit de fixer la composition, Géricault hésita
longuement. Il essaya successivement plusieurs épisodes: il rejeta
celui de la délivrance à cause du défaut d’unité qu’aurait présenté la
toile avec le double groupe du radeau et du navire sauveteur; l’épisode
de la lutte entre les naufragés le retint davantage et il en fit une
esquisse très belle et très poussée, mais, là encore, il lui parut
que l’éparpillement des corps à corps sur toute l’étendue du radeau
serait inharmonique. Il se décida enfin pour le magnifique tableau que
nous reproduisons, où se trouvent à la fois concentrés sur un même
point les malheureux prostrés, attendant la mort, et ceux qui viennent
d’apercevoir une voile à l’horizon et qui l’appellent frénétiquement en
agitant des linges.
Géricault ne s’était pas trompé en escomptant le bruit que ferait sa
toile. Quand elle parut au Salon de 1819, elle souleva une véritable
tempête. Acclamée par les libéraux, elle fut vilipendée par les
partisans du gouvernement et plus encore par les Davidiens. «Par un
de ces aveuglements dont la postérité a peine à se rendre compte,
quoiqu’il se renouvelle à l’apparition de chaque génie original,
ce chef-d’œuvre fut généralement jugé détestable. On ne sentit pas
cette poésie poignante dans sa réalité; on resta insensible à l’effet
dramatique de ce ciel livide, de cette mer sinistrement glauque
écrasant son écume sur les cadavres ballottés entre les poutres du
radeau et secouant de son épaule énorme ce frêle plancher, théâtre
d’agonie et de désespoir: cette science de musculature, cette force de
couleur, cette largeur de touche, cette énergie grandiose et qui fait
penser à Michel-Ange, ne soulevèrent que dédains et que réprobations.»
(_Théophile Gautier_).
L’État ne voulut pas acheter le tableau, malgré les efforts du
directeur des Musées, le comte de Forbin. Néanmoins Géricault obtint
une médaille d’or, et, en la lui remettant, Louis XVIII lui dit
aimablement: «Monsieur Géricault, vous venez de faire un naufrage qui
n’en est pas un pour vous.»
Après la mort prématurée de l’artiste, ses héritiers voulaient couper
le tableau en quatre pièces, car sa grandeur en rendait le placement
difficile. Cette fois, le comte de Forbin réussit à sauver la toile,
et l’acquit au prix de 6,000 francs pour le compte de l’État; ce
magnifique chef-d’œuvre ne fut pas dépecé et aujourd’hui _le Radeau de
la Méduse_, gloire de l’école française, rayonne, admiré de tous, sur
le large pan de muraille qu’il recouvre.
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